Dans le bouche à oreille des réfugiés syriens Par Camille Belsoeur

Article  •  Publié sur Souria Houria le 17 novembre 2015

Des réfugiés syriens se dirigent à la frontière entre la Grèce et la Macédoine, le 7 octobre 2015. Crédit photo: REUTERS/Alkis Konstantinidis

Des réfugiés syriens se dirigent à la frontière entre la Grèce et la Macédoine, le 7 octobre 2015. Crédit photo: REUTERS/Alkis Konstantinidis

Dans le bouche à oreille des réfugiés syriens

Monde  |  Par Camille Belsoeur

publié le 20.10.2015 à 2 h 46

Comment les réfugiés venus de Syrie se retrouvent-ils en Autriche en Allemagne ou en France? Comment s’informent-ils sur les destinations à choisir?

Le long voyage des Syriens vers l’Europe débute souvent longtemps avant l’instant où il faut fermer à clé la porte du logement et s’éloigner de la guerre. À Alep, Homs, Damas ou dans les campagnes syriennes ravagées par le conflit qui est entré dans sa cinquième année, ce sont des clans, des familles qui se réunissent pour savoir quand et comment partir. Parfois des mois avant de passer à l’acte. Car pour tenter sa chance vers l’Europe, il faut s’informer, connaître les combines, les ports d’embarquement turques vers la Grèce, un passeur, et savoir où atterrir. En Allemagne ou en Suède, comme la grande majorité des Syriens, ou dans un autres pays où un cousin, un ami d’un ami, un compatriote dispose d’un contact?

Avec beaucoup de chance, le voyage se déroulera sans accroc. Mais souvent il faudra revoir ses plans en chemin, pour contourner une frontière transformée en forteresse, comme entre la Serbie et la Hongrie, ou trouver un autre moyen de traverser cette fichue mer Méditerranée après qu’un passeur soit parti avec l’argent sans fournir de bateau.

«Vous savez quoi? Il ne faut jamais faire confiance aux passeurs. Ils ne connaissent pas l’Europe et ils peuvent ne parler que le grec quand vous êtes Syrien», me raconte Anas Tsay, un réfugié qui vit depuis un an et trois mois à Vienne, sur Facebook.

Envoyer un proche en éclaireur

La guerre a choisi pour Anas Tsay. Dès son entrée à l’université de langues à Damas, il rêvait d’aller étudier un jour à l’étranger, de préférence dans un pays anglophone. Mais au moment où le conflit a éclaté, plusieurs de ses amis étaient installés à Vienne. Puis, son grand-frère a fait le trajet avant lui en direction de la capitale autrichienne. Anas Tsay les a suivi. Ce qui lui a permis d’éviter de nombreuses embûches sur la route.

«Le voyage pour l’Europe est vraiment dangereux parce que vous avez à traverser de nombreuses frontières de façon illégale. Mon grand-frère m’a donné toutes les informations et m’a guidé tout au long de mon trajet. Quand je suis parti de Syrie, il était déjà à Vienne pour demander l’asile.»

En cours de chemin, Anas Tsay communiquait avec son smartphone via Whatsapp, l’application mobile de messagerie. Un service très utilisé par les réfugiés, comme le racontait le site d’informations Mashable.

Attendre l’arrivée d’un proche en Europe, puis partir à son tour une fois qu’il touche au but est un procédé courant parmi les réfugiés syriens. La famille de Daniel Anwa a agi de la même façon, mais pour une toute autre destination: l’Abkhazie, petite république autonome non reconnue par la communauté internationale, qui s’est séparée de facto de la Géorgie après une guerre civile sanglante en 19992-1993 et est depuis passée sous influence russe.

Le père de Daniel –qui a donné un prénom français à son fils car il avait dans sa jeunesse rencontré une Française en Grèce– a d’abord effectué en avion et seul le voyage vers Soukhoumi, la capitale de l’Abkhazie nichée sur le bord de la mer Noire, «pour voir». Car peu après le début de la guerre, les autorités abkhazes ont mis en place un programme de «réintégration», pour reprendre les mots officiels, des Syriens aux origines abkhazes. Selon les estimations locales, 300 à 400 d’entre eux ont rejoint ce pays fantôme. J’avais rencontré Daniel à l’été 2014 lors d’un voyage en Abkhazie et il me raconte aujourd’hui sur Facebook comment les autorités abkhazes les avaient convaincus de venir, ce qu’ils ont fait en 2013.

«Je me rappelle que plusieurs délégations d’Abkhazie, dont certaines avec des ministres, étaient venues à Damas pour nous rencontrer. Nous allions à toutes les rencontres et ils nous ont convaincus d’aller là-bas en nous promettant beaucoup. Mais il n’y avait pas beaucoup d’informations sur Internet à propos de l’Abkhazie, il était difficile de vraiment en savoir plus. Au final nous sommes loin d’avoir eu tout ce qu’ils nous avaient promis.»

Sur place les autorités avaient pourtant fait miroiter un logement décent et un emploi au père de Daniel, qui y avait cru.

Après des mois à avoir été trimballée par les autorités d’un hôtel miteux à l’autre à Soukhoumi, la famille Anwa a finalement vu le destin lui sourire. Un habitant d’un village de montagne où vivent certains de leurs ancêtres, leur a fait don d’un terrain et d’une maison à l’abandon. La famille l’a retapé et y vit aujourd’hui dans un confort relatif.

Un réfugié syrien se dirige vers un centre d’accueil en Autriche, le 16 octobre 2015. Crédit photo: REUTERS/Leonhard Foeger

Par accident

Quand une famille décide de quitter la Syrie, un proche est souvent envoyé en éclaireur, volontairement, m’ont expliqué les associations et les réfugiés que j’ai interrogés. Mais cela peut aussi se produire par accident.

Rencontré au camp de réfugiés situé à Paris entre l’hôpital Bichat et la porte de Saint-Ouen, Hassan, la trentaine, veut rejoindre le reste de sa famille qui a rejoint la Belgique. «Nous sommes partis ensemble de Syrie mais on a été séparés en chemin et je n’ai pas encore pu les rejoindre», explique t-il. «J’ai dû passer par Paris pour rejoindre la Belgique, mais je ne veux pas rester ici (rire). Ils m’aident pour me dire comment passer la frontière.»

La France est rarement la destination rêvée des réfugiés syriens«Les migrants votent avec leurs pieds, et ils ne choisissent pas la France (…) Des dizaines de milliers de Syriens et d’Irakiens affluent pourtant vers l’Allemagne, tandis qu’en comparaison, seule une poignée de migrants s’achemine vers [la France]», écrivait le New York Times le 17 septembre.

Echanger des infos sur la route

Rabee est un Syrien venu en France lors de ses études, il y a 17 ans, pour parfaire sa pratique de la lanque de Molière, qu’il avait apprise à l’université. Il est aujourd’hui un membre actif de l’association Souria Houria, qui aide les réfugiés syriens à Paris et organise de nombreuses rencontres culturelles. Pour lui qui côtoie de nombreux demandeurs d’asile, le bouche à oreille est la principale source d’informations pour les réfugiés.

«Avant la déclaration d’Angela Merkel et avant que tous les médias annoncent que l’Allemagne accueille tous les réfugiés qui s’y rendent, les Syriens savaient déjà quels pays accordaient ou non l’asile. Et puis cela fait des années que des migrants traversent la Méditerranée sans que les médias en parlent. Ce sont les amis des amis qui vont vous dire par où passer et où aller.»

Sur la route de Vienne, Anas Tsay a lui contourné les obstacles grâce aux conseils de compagnons de voyage. «J’ai voyagé avec trois amis vers la Turquie, puis une fois à Istanbul nous avons cherché un passeur pour aller en Grèce. C’est une connaissance d’un de mes amis qui nous a indiqué où trouver un passeur. On a dû le payer 1850€ chacun.»

Anas Tsay traversera la mer Egée – la «Dark Egian» comme il l’appelle –à bord d’une vedette rapide, «par une nuit de pleine lune où nous avons vu la mort de près». Une fois sur l’île de Kalymnos située à une quinzaine de kilomètres des côtes turques, Anas Tsay réussira à embarquer de manière légale dans un ferry à destination d’Athènes, grâce à «une combine» glissée par des amis.

À Paris, Michel Morzière est le secrétaire générale de l’association Revivre. Créée en 2004, elle venait en aide aux victimes de la répression du régime syrien jusqu’au début de la guerre civile. Aujourd’hui, le staff mi-syrien mi-français de Revivre assiste les demandeurs d’asile. Sur le terrain au quotidien, Michel Morzière est au courant de la façon dont l’information circule dans un camp de réfugiés, comme à la porte de Saint-Ouen où il s’est souvent rendu. «Il y a des Syriens installés en France depuis un moment qui aident les réfugiés et leur font passer des infos. Il y a aussi des passeurs ou des fixeurs qui tournent autour des camps et monnayent leurs services.»

Facebook, forum d’un peuple en exil

L’autre grande source d’informations pour les réfugiés se nomme Internet. La page Facebook de Souria Houria est par exemple très appréciée des Syriens qui cherchent à venir en France, selon Rabee. «La page Facebook de Souria Houria existe depuis 2012, et il y a beaucoup de gens qui viennent dessus pour nous poser des questions. Plus généralement, beaucoup de Syriens ont créé des pages Facebook pour aider et informer les réfugiés.»

Sur le réseau social il suffit de taper «syrian refugees» (réfugiés syriens) pour se rendre compte du phénomène. La plupart des pages sont en arabes, mais quelques unes sont en anglais, comme celle-ci intitulée: «Syrian refugee camp Lesvos, Greece».

On peut y lire une annonce postée par une famille à la recherche de l’un des siens, qui a disparu lors d’une traversée entre la Turquie et l’île de Lesvos, en Grèce. Une autre publication avec une photo indique qu’un certain Mohammad a pu arriver sain et sauf à Athènes. Dans un article précédent sur Slate.fr, nous avions également décrit comment des passeurs publient des annonces sur Facebook.

«Les réfugiés utilisent les réseaux sociaux plus que les médias pour s’informer aujourd’hui», note Rabee, de Souria Houria.

Avant de faire ses valises pour Vienne, Anas Tsay a passé beaucoup de temps sur le web pour s’informer de la route à emprunter mais aussi des procédures à suivre pour effectuer une demande d’asile. «J’ai collecté  sur Internet la plupart des informations à propos des demandes d’asile, dit-il. Mais pour moi c’était moins difficile que pour d’autres car je suis une personne éduquée qui lit beaucoup avant de prendre une décision. Ce n’est pas forcément le cas pour tout le monde. Surtout avec les coupures d’électricité en Syrie.»

L’inégalité de l’information

Comme lors de la traversée de la Méditerranée où les candidats à l’exil vont choisir une embarcation plus ou moins sûre selon la taille de leur bourse, les Syriens n’ont pas tous accès à la même qualité d’information. Selon leur niveau d’éducation, leurs revenus et le degré de proximité de la guerre qui les pousse à partir dans l’urgence ou non, ils disposeront de plus ou moins de renseignements pour établir avec minutie leur trajet et leur point d’arrivée en Europe.

Les familles de Daniel Anwa et Anas Tsay appartenaient à la classe moyenne syrienne. Le père de Daniel a pû prendre l’avion pour se rendre en Abkhazie, et son fils envisage aujourd’hui d’aller étudier à Istanbul grâce à des contacts sur place. Excepté lors de la traversée de la mer Egée, Anas Tsay a lui connu un parcours moins cahoteux que d’autres. Il est aujourd’hui en voie d’intégration à Vienne où il a obtenu l’asile et va pouvoir poursuivre ses études.

Contrairement à eux, de très nombreux syriens ont dû quitter la Syrie dans l’instant; l’avancée du conflit les a jetté sur la route. C’est le cas de ces réfugiés se précipitant à la frontière turque pour échapper à la barbarie de Daech. C’est aussi le cas de Hassan, le réfugié rentré Porte de Saint-Ouen dont la famille a fui en vitesse la région de Homs où les combats entre l’armée gouvernementale et les rebelles ont redoublé d’intensité ces derniers mois. Il a atterri à Paris par le hasard des gens rencontrés en cours de voyage, des réseaux à l’oeuvre, et attend désormais un coup de pouce du destin.