Rasha al-Hajji, panser sous les bombes – Par Ahmad Murad, correspondant de la revue «Tamaddon» («Civilisation»), à Idlib

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 mars 2016

A Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, dans des zones sensibles, cette mère de famille est une des rares médecins à exercer.

Pendant qu’elle ausculte une petite de 3 ans aux poumons très mal en point, la voix dans le talkie-walkie posé sur la table près de Rasha annonce qu’un chasseur et un hélicoptère se rapprochent dans le ciel. Elle remet la fillette dans les bras de sa mère et lui demande de la suivre dans une autre pièce de l’appartement, pour rattraper son propre fils de 5 ans. «Attention, l’hélicoptère va larguer», dit la voix dans l’appareil. Puis, quelques secondes plus tard : «C’est fait !» Les deux mères serrent chacune leur enfant contre elles. Rasha bouche les oreilles de son garçon avec ses mains, avant d’entendre la déflagration du baril explosif qui vient de tomber. Les vitres se fracassent sous la pression. «Tu vas bien mon Omar ?» demande Rasha à son fils, qu’elle sent trembler dans ses bras, au milieu des débris et de la poussière. Après un instant, l’enfant répond : «On est saufs, maman !» Pendant que la fillette malade pleure.

«Docteure Rasha», comme l’appellent les habitants d’Idlib, en consultation, en février.

«Docteure Rasha», comme l’appellent les habitants d’Idlib, en consultation, en février. Photo Tamaddon

Tournée. Cet épisode, parmi tant d’autres qu’a vécus Rasha al-Hajji, 32 ans, l’a poussée à déménager, pour la cinquième fois en trois années, de Kafr Zita, bourgade située au nord de Hama, vers Idlib, dans le Nord-Ouest syrien. Elle y est installée depuis quelques mois avec son mari, médecin lui aussi.

Spécialiste de médecine interne, «Docteur Rasha», comme tout le monde l’appelle, est l’une des rares femmes de la profession qui continue à travailler dans les zones contrôlées par l’opposition et exposées aux bombardements quotidiens. Dans une camionnette, elle parcourt les villages de la province d’Idlib pour soigner les maladies physiques et morales. «J’essaie d’aller vers les malades qui n’ont pas la possibilité de consulter, dans cette région privée de structures médicales, dit-elle. Je me retrouve souvent démunie quand il faut faire des examens complémentaires, des analyses de sang ou des radios. Les cas d’hypertension, de diabète, d’insuffisance rénale et autres maladies chroniques se multiplient et les médicaments manquent. Et de toute façon, les gens n’ont pas les moyens de les acheter. Le malade peut mourir avant de découvrir son problème.»

Les zones de contrôles en Syrie

Angoisse.Six jours par semaine, Dr Rasha conduit son véhicule sans être arrêtée par les barrages d’hommes armés qui la reconnaissent et la saluent. Elle est toujours en quête d’un lieu sûr pour se garer, dans cette région où l’aviation ne quitte pas le ciel et ne fait pas de différence entre cibles civiles et militaires. «Des centres de la défense civile et même des ambulances ont été visés récemment, tout comme l’hôpital de campagne de Maarat al-Noman, à l’est d’Idlib, où plusieurs collègues ont été tués il y a un mois», dit Rasha.

Côtoyer la mort ne l’empêche pas de s’accrocher à sa mission. «Je suis toujours angoissée pour mon fils unique et j’imagine souvent qu’on le sort de sous les décombres, comme d’autres enfants que je vois, ou que je vais retrouver son petit corps mort. Mon mari et moi sommes médecins spécialisés et nous pourrions très bien trouver du travail en quittant la Syrie, comme l’ont fait tant d’autres avant nous. Mais je pense alors aux autres mères autour de moi qui veulent faire soigner leurs enfants et que je ne peux pas abandonner.» Rasha n’aurait pas imaginé travailler dans ces circonstances, après avoir fini ses études à l’université d’Alep en 2008. Elle s’était installée dans sa ville natale de Mourek, à 30 kilomètres de Hama, parmi les pistachiers et les maisons blanches, avant de fuir les combats en 2012. «Pourquoi n’aurais-je pas pu travailler, comme tous les médecins du monde, en ne m’inquiétant que des maladies de mes patients ?» demande la docteure dans un moment de grande fatigue. De retour chez elle, Rasha embrasse son fils endormi qui sourit dans ses bras. Elle retrouve son mari et une vie familiale normale, presque normale, en oubliant l’insupportable de la guerre.

(Traduit de l’arabe)