Yassin al-Haj Saleh : «La Syrie ne s’est pas démocratisée, c’est le monde qui s’est syrianisé» – par Hala Kodmani

Article  •  Publié sur Souria Houria le 12 mai 2016

Cet opposant et militant de la révolution de 2011 décrit une mondialisation de la crise syrienne. Son espoir ? Que ses concitoyens retrouvent un peu de calme afin de reprendre possession d’une république confisquée par la famille Al-Assad.

En octobre 2015, dans la ville de Douma, ravagée, selon les témoignages des activistes, par les forces du régime.

En octobre 2015, dans la ville de Douma, ravagée, selon les témoignages des activistes, par les forces du régime. Photo B. Khabieh. Reuters

Opposant et écrivain, Yassin al-Haj Saleh est une figure influente et respectée de l’opposition démocratique syrienne pour son engagement personnel dans l’action politique comme pour ses analyses. Né à Raqqa en 1961, il a passé seize ans dans les prisons de Hafez al-Assad (père de Bachar) pour appartenance au Parti communiste. En 2011, il participe avec enthousiasme à la révolution syrienne, vivant en clandestin à Damas, dans sa banlieue, puis à Raqqa avant de s’exiler en Turquie, fin 2013. A son long défi à la dictature de la famille Al-Assad s’est ajouté le combat contre le nouveau monstre jihadiste. L’un de ses frères, Firas, est détenu par l’EI à Raqqa depuis l’été 2013. Tandis que sa femme, Samira al-Khalil, a été enlevée avec trois autres militants des droits de l’homme, dont la célèbre avocate Razan Zaitouneh, par un groupe armé salafiste à Douma, dans la périphérie de Damas. Dans la Question syrienne, recueil d’articles publiés aux éditions Sindbad – Actes Sud, il analyse les dimensions locales et internationales de la crise.

Vous comparez «la Question syrienne», à la question d’Orient, juive, ou palestinienne, en quoi le conflit syrien rappelle-t-il ces cas historiques ?

Il faut rappeler que la Syrie est un éclat de la question d’Orient, posée dès le XIXe siècle, qui a abouti au démembrement de l’Empire ottoman et à la division de la région en Etats, dont la Syrie. Elle est aussi l’une des victimes de la solution de la question juive par la création de l’Etat d’Israël dès lors que le soutien américain et occidental à Israël a imposé un déséquilibre total des forces dans la région. Quant à la question palestinienne, engendrée par la question juive, elle implique la Syrie pour des raisons géographiques, historiques et politiques évidentes, outre que 600 000 Palestiniens y sont installés.

La révolution syrienne est devenue une «question» par son extrême complexité, sa longue durée et son internationalisation du fait de l’implication de plusieurs forces étrangères. Il ne s’agit plus d’une lutte rationnelle entre des forces politiques au sein d’un pays mais d’un problème touchant au fond des sociétés, des croyances et des cultures. C’est une question dont les effets peuvent durer des décennies, voire des générations.

En somme, vous considérez que la solution de la crise syrienne dépend des forces extérieures ?

Depuis deux ans, la crise syrienne s’est mondialisée à tous les niveaux : militaire, diplomatique et sécuritaire avec les jihadistes. Le problème, c’est que les plus puissants ont procédé par la «gestion de crise» plutôt que pour la recherche d’une solution. Ils se sont employés à contenir les débordements du conflit vers les pays voisins ou à se protéger des dangers du terrorisme ou des réfugiés. Les valeurs internationales de responsabilité, de justice, de liberté ou d’égalité ont été occultées. Au lieu que la Syrie se démocratise, selon l’appel de la révolution, c’est le monde qui s’est syrianisé. Les démocraties se sont mises à imposer des restrictions aux libertés, au nom de la sécurité, à construire des murs pour se protéger des pauvres et assurer le confort des nantis. C’est pour moi une illustration de la mondialisation, fondée sur le pouvoir des élites et donc sur l’inégalité et l’injustice.

Mais vous comprenez que le monde soit traumatisé par ce que vous appelez dans un des articles du livre le «nihilisme guerrier» à propos des jihadistes ?

Je retiens trois causes principales pour expliquer le développement de ce nihilisme islamique en Syrie. Tout d’abord, l’intensité de la violence utilisée par les forces du régime de Bachar al-Assad dans la répression du soulèvement populaire. Deuxièmement, l’absence de soutien extérieur à la révolution, ou de protection contre cette violence extrême, comme des zones d’exclusion aérienne. Troisièmement, l’échec de l’opposition syrienne à présenter une vision collective et un projet consistant. Le résultat a été une perte de confiance en tout. Dès lors que les humains ne comptent plus pour personne, seul Dieu reste. L’absence de justice sur Terre attire les gens vers la justice divine.

Tant que ces trois ressorts persistent, le jihadisme ne reculera pas, même si dans le cas de Daech, il combat d’abord les Syriens. On ne peut pas demander aux gens ni moralement ni pratiquement de se mobiliser contre l’EI parce que maintenant les Américains et les Européens sont menacés. Moi-même, malgré toute ma hargne personnelle contre Daech qui détient un de mes frères à Raqqa, qui a confisqué notre maison familiale et exilé tous mes autres frères et sœur, je ne peux appeler les Syriens à combattre les jihadistes tant qu’Assad est là. Parce que j’ai vécu avec les habitants de Douma, la ville assiégée près de Damas, j’ai vu comment des maisons sont réduites en quelques secondes en ruines par l’aviation et j’ai ramassé de mes mains des morceaux de corps humains dans les décombres.

Malgré tout, vous proposez un horizon pour la Syrie par l’instauration de la République, qu’entendez-vous par là ?

J’entends la République comme la réappropriation de la vie publique par l’ensemble de la communauté. Il s’agit de libérer le débat sur les questions politiques en le rendant accessible au public le plus large. Dans ce sens, je ne prends pas exemple sur les Républiques française ou turque kémaliste qui ont instauré des Etats centralisés, excluant les minorités.

Dans le contexte syrien, le pouvoir monarchique des Assad a confisqué la République, transformant le pays en une propriété privée. Outre la succession dynastique de Bachar à son père, les Syriens sont devenus des sujets et non des citoyens. L’idée de la République opère bien aussi face aux islamistes dont l’approche est fondée sur une élite savante et dirigeante qui doit gouverner le peuple considéré comme ignorant ou incapable. Le nouveau libéralisme à l’occidental proposé par une partie de l’opposition syrienne démocratique ne correspond pas non plus au concept de République dès lors qu’il prévoit la domination d’une classe intellectuelle et économique dirigeante.

Mais n’est-ce pas un idéal théorique que vous présentez aux Syriens auxquels vous n’avez pas accès pour faire entendre un tel message ?

Les urgences auxquelles doivent faire face les Syriens, qu’ils soient sous le feu, démunis, blessés, disparus ou réfugiés ne leur laissent même pas la possibilité de réfléchir à leur propre situation. Face à cela, je suis impuissant. Mais en tant qu’écrivain, mon rôle, ma seule voie est de tenter d’analyser, d’expliquer et d’éclairer. Pour le moment, on est dans un processus d’extrémisation, de violence, de vengeance et de guerre active. Mais dès qu’un peu de paix revient et nous permet de relever la tête pour regarder autour de nous, qu’un changement d’environnement politique restaurant un minimum de justice s’établit, chacun pourra reconsidérer ses comportements, ses agissements et ses positions. Cela peut inclure même les forces du régime ou ceux qui ont adhéré à Daech. Quand je suis sorti de prison, j’étais beaucoup plus disposé à écouter les autres, à sympathiser avec leurs préoccupations que pendant que j’étais entre les murs. Le choc immense vécu par tous les Syriens va engendrer de nouvelles voies pour les générations futures. C’est là que la révolution pourra commencer.

La Question syrienne, Yassin al-Haj Saleh, éditions Sindbad – Actes Sud, 230 pp., 22 €.