1. Un succès qui n’est pas d’ « ordre militaire »
Si aujourd’hui, on a tendance à associer Daech et Syrie, il ne faut pas oublier que le berceau de ce groupe djihadiste se situe en Irak. Et en particulier, dans les régions majoritairement sunnites du nord du pays. Pour bien comprendre son ascension, il faut garder à l’esprit que « les ingrédients du succès initial de l’EI ne sont pas d’ordre militaire, », insiste Pierre-Jean Luizard.
Photo prétexte | Marines
2. Daech vu comme une « armée de libération »
Il est dès lors plus aisé de comprendre pourquoi une bonne partie de ces populations ont – au départ - accueilli de façon positive les combattants de Daech. Bien conscient de la situation, l’EI s’est présenté comme le « protecteur des sunnites ». Une stratégie gagnante, puisque l’historien va jusqu’à dire qu’à Mossoul, Tikrit, Falloujah et ailleurs, l’arrivée des miliciens de Daech est vue par beaucoup comme celle d’« une armée de libération ». Carte : Emplacement des villes irakiennes de Falloujah, Mossoul et Tikrit Sur place, cette armée va encore plus loin. Elle se présente comme une sorte de justicier qui va régler les inégalités passées. À Mossoul par exemple, « les miliciens exécutent publiquement les responsables désignés de la corruption », explique Pierre-Jean Luizard. Résultat : « On voit réapparaître sur les marchés des produits qui avaient fait l’objet de pénuries spéculatives, avec des prix parfois divisés par deux pour des denrées alimentaires de base ». Dans la même veine, Daesh restitue le pouvoir à des acteurs locaux à condition - bien sûr - de se plier aux mœurs des djihadistes. Ces raisons font que dans ces endroits, la majorité des Arabes sunnites, « passivement pour les uns, activement pour les autres » accepte l’Etat islamique.3. Le coup de main de Bachar al-Assad
Aux portes de l’Irak, la guerre en Syrie est du pain béni pour concrétiser l’ambition du groupe de créer un nouvel Etat transnational faisant fi des frontières. Il faut dire que, depuis le début de la répression du soulèvement en 2011 par le régime de Bachar al-Assad, le conflit s’est communautarisé de façon croissante. On a dès lors rapidement vu émerger dans les rangs de l’opposition des groupes salafistes/djihadistes comme le Front Al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda. Et le conflit s’éternisant, le démembrement de l’État s’est précipité et a permis à ces groupes de combler un vide de plus en plus pesant. Cela, c’est cependant sans compter sur le coup de main d’un allié inattendu. Un allié qui n’est autre que …Bachar al-Assad lui-même. Inattendu ? Tant que ça ? Pierre-Jean Luizard évoque en réalité une convergence entre les objectifs des forces djihadistes et ceux du régime. Par exemple : « Dans une volonté délibérée d’affaiblir les tendances les plus laïques et les plus pacifiques au sein de l’opposition, les autorités syriennes libèrent en 2011 des centaines de prisonniers salafistes-djihadistes », explique l’historien. « Parmi eux figurait notamment Abou Moussaab al-Souri, considéré comme le nouvel idéologue du djihad global. »
Image de propagande de Bachar Al-Assad | Watchsmart
4. Daech plus crédible qu’Al-Qaïda
Rivalités et affrontements n’épargnent pas les milices salafistes qui continuent à se battre entre elles. Cela dit, « on constate une migration constante d’une partie des troupes d’Al-Nosra et d’autres milices salafistes vers les rangs de l’État islamique », révèle Pierre-Jean Luizard. Pourquoi ? La réponse est simple : Daech apporte une perspective plus crédible. C’est en effet la première fois qu’un groupe salafiste affiche clairement l’objectif «d’occuper un territoire géographique avec l’ambition de construire un État » et d’y appliquer la charia. Un État avec un souverain, une véritable armée, des impôts et même une monnaie. L’argent justement, Daech en détient beaucoup. Grâce à certains donateurs privés bien sûr, mais aussi – et c’est important – de par leur logique de conquête territoriale. Sur le terrain, Daech a ainsi récupéré des sommes astronomiques. Lors du « braquage » de la seule banque centrale de Mossoul par exemple, on parle d’un butin de guerre s’élevant à 313 millions d’euros. Mais les billets et l’or ne sont pas la seule source de richesse de Daech : pétrole et équipement militaire américain récupéré à l’armée irakienne jouent également un rôle décisif.5. Séduction et rappels coloniaux
Tout en s’encrant sur un territoire, Daech cherche in fine à transcender son caractère arabe sunnite moyen-oriental. Il veut s’adresser à une communauté mondiale. Et pour la séduire, il adopte un discours universaliste. Car ce conflit, assure Paul-Jean Luizard, il n’est pas entre « Orient et Occident », mais bien entre « leur » vision de l’islam et la mécréance. Sachant que dans l’islam, « tout le monde est le bienvenu, même des Européens blonds d’origine catholique, de même que la mécréance inclut aussi bien des Arabes et des mauvais musulmans. »
Pour Daech « la mécréance inclut aussi bien des Arabes et des 'mauvais musulmans' » | Juanedc
