Le dernier décompte officiel de l’ONU est accablant : le conflit syrien a fait plus de 100 000 victimes et on ne compte plus le nombre de « déplacés » en dehors des frontières du pays : 160 000 en Jordanie, 530 000 au Liban. Pourtant, face à ce conflit, les Occidentaux paraissent paralysés et répugnent à s’engager. Ils tergiversent, s’atermoient mais restent obstinément immobiles. Comment expliquer cette situation inédite ? Décryptage et tentative d’explication.
Pour bien comprendre la situation qui prévaut aujourd’hui en Syrie, il est indispensable de donner quelques balises historiques. En 1970, après 20 ans d’instabilité politique chronique, Hafez el-Assad, le père de l’actuel président syrien, prend le pouvoir à l’occasion d’un coup d’état. D’origine alaouite, il se hisse à la tête d’un pays très contrasté au plan religieux[1] La Syrie est alors aux prises avec Israël, elle vient de subir en 1967 un échec cuisant lors de la Guerre des Six jours. Hafez el-Assad s’appuie sur le ressentiment des Syriens pour leur imposer un régime autoritaire qui puise sa légitimité dans le nationalisme panarabe, dans la laïcité et le socialisme. Très vite, il fait tomber sur la Syrie une chape de plomb.
Le parti Baas sur lequel il s’appuie devient un parti unique. Il est l’instrument qui permet le contrôle de la société. Toute liberté politique mais aussi toute liberté d’initiative économique[2], a disparu. La liberté d’expression et la liberté de presse sont inexistantes. Même les prêches dans les mosquées et les églises sont relus par la Sûreté de l’Etat.
Aucune opposition n’est en mesure de défier le pouvoir du « Lion de Damas », comme le surnomment alors les chancelleries occidentales. Seule la Confrérie des Frères musulmans réussit à proposer une opposition crédible et structurée. Elle en fera les frais en 1982 à Hama, où une insurrection est noyée dans le sang par le régime syrien. 20 000 personnes perdent la vie. Cet épisode marquera l’exil des Frères musulmans. Plus aucune opposition ne peut s’élever contre le pouvoir absolu d’Hafez el-Assad.
Bachar el-Assad et les espoirs déçus
À sa mort, en 2000, le président syrien cède son siège à son fils, Bachar el-Assad, âgé de 34 ans. Son accession au pouvoir amène beaucoup d’espoirs. Sa jeunesse et son parcours académique en Europe laisse penser que des réformes politiques et économiques sont possibles, que la dictature va desserrer son emprise. Dans un premier temps, le jeune président laisse les intellectuels relever la tête. C’est le « Printemps de Damas ». Des réformes économiques permettent à la Syrie de s’adapter au nouveau contexte de mondialisation et de s’ouvrir aux nouvelles technologies de l’information. Très rapidement cependant, le jeune Bachar prend peur. La tournure des événements lui échappe. S’appuyant sur les services de sécurité, il ferme une à une toutes les portes qu’il avait entrouvertes, emprisonnant des intellectuels ou renforçant son emprise mafieuse sur l’économie syrienne.Des premières contestations à la guerre civile
Bachar el-Assad ne réussit toutefois pas à éteindre toutes velléités de liberté. Le succès du Printemps arabe à Tunis, puis au Caire, va servir d’étincelle. Le 13 mars 2011, quinze écoliers sont arrêtés à Deraa pour avoir tagué sur les murs de leur école les slogans de la révolution égyptienne. Les enfants seront emmenés en prison, puis torturés. Le 15 mars 2011, une première manifestation est organisée à Damas pour réclamer la liberté d’expression. Seules quelques dizaines de personnes y participent. La peur est encore trop forte. La menace est cependant suffisamment importante pour que le régime réagisse avec vigueur. Les quelques manifestants sont arrêtés et torturés eux aussi. Les jours qui suivent, leurs familles et amis prendront le relais et battront eux aussi le pavé pour réclamer leur libération. Rapidement, les manifestations s’étendent à tout le pays. Durant les 6 premiers mois, ces manifestations seront non-violentes. Elles feront par contre l’objet d’une répression systématique et sanglante. Face à la violence qu’ils subissent, des citoyens syriens décident de protéger leurs manifestations par les armes... C’est la naissance de l’Armée Syrienne Libre, composée essentiellement de déserteurs de l’armée officielle. Indirectement, c’est la première victoire de Bachar el-Assad face à la contestation. Il a réussi à obliger l’opposition à verser elle aussi dans la violence, confirmant ainsi aux yeux de ceux qui le soutiennent, le discours qu’il tenait depuis le premier jour et qui taxait toute contestation de terrorisme. Progressivement, la situation dérive vers la guerre civile. Pour assoir son pouvoir et effrayer la population, le régime Assad s’en prend aux hôpitaux, aux écoles, aux boulangeries, cibles de bombardements aériens. L’Armée Syrienne Libre peine à s’organiser, tout comme l’opposition politique. Des opposants sont accusés d’exactions envers les populations civiles. Le conflit se confessionnalise. Avec le temps, d’autres composantes armées entrent en jeu, dont le groupement islamiste Jabat El Nosra, ternissant l’image de l’opposition aux yeux des Occidentaux. Le pays est divisé entre « zones libérées » et zones sous contrôle de l’armée officielle. Les lignes de démarcation traversent les villes, les quartiers, se redessinant au gré des combats. A l’heure actuelle, le conflit a déjà causé la mort de plus de 100 000 personnes d’après les Nations Unies.La révolution syrienne : du scepticisme au discrédit…
Depuis le début de la révolte populaire en Syrie, force est de constater le peu de solidarité de la société civile internationale à l’égard de la population civile syrienne. De manière générale, on peut observer que l’opinion publique internationale a été subtilement gagnée par les thèses défendues par le régime d’Assad, thèses ayant pour caractéristique de « faire sens » dans des publics occidentaux très variés, voire aux antipodes les uns des autres, étrangement « réunis » autour de la question syrienne[3]. Ce qui relie ces différentes sphères est une lecture à tendance « complotiste » du conflit en cours. Il s’agit pour la plupart du temps de nier ou de minimiser l’existence d’une opposition interne à Bachar Al Assad et/ou de présenter ce dernier comme un « résistant » face à des velléités externes, à la fois islamistes et impérialistes. Depuis le début du conflit syrien, tout se passe comme si le conflit ne pouvait être que le fruit d’intérêts géostratégiques des « grandes puissances » ou de la volonté expansionniste d’extrémistes musulmans. Cette propagande bien huilée, profitant d’un certain désenchantement vis-à-vis des « printemps arabes », s’appuie sur des croyances mythifiées, falsifiées et entretenues par des réseaux occidentaux prétendument « alternatifs » et « indépendants »[4], largement acquis au régime de Damas. Trois principaux postulats idéologiques font barrière à la solidarité avec la société civile syrienne :-
Le régime Assad tiendrait tête à Israël et aux Etats-Unis
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Le régime Assad serait le garant de la laïcité et de l’unité syrienne
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Nous n’aurions pas le droit de nous « ingérer » dans les affaires d’un Etat souverain
[1] 74% de la population est sunnite, 16% se répartit entre Chiites, Alaouites et Druzes et les derniers 10% sont membres de diverses églises chrétiennes. A l’exception d’une minorité kurde significative, l’ensemble de la population syrienne est arabe.
[2] Alors qu’il se présente comme le protecteur des minorités ethniques ou religieuses, Hafez el-Assad organise avec son propre clan issu de la communauté alaouite la mise en coupe réglée, de type mafieuse, de l’économie syrienne.
[3] Quand il s’agit de la Syrie, il n’est pas rare de voir des sites d’extrême-gauche publier des interviews de personnes de sensibilité « catholique identitaire » ou « droite dure », et vice et versa.
[4] Un de ces réseaux est le « Réseau Voltaire », fondé par Thierry Meyssan, aujourd’hui proche et conseiller affiché de Bachar Al-Assad : http://www.voltairenet.org/ . Le site de Michel Collon en Belgique surfe sur une ligne similaire : http://www.michelcollon.info/
[5] « Le régime de Bachar Al-Assad n’a cessé, pour tenter de légitimer une répression d’une indicible brutalité, de faire appel à la fibre anti-impérialiste (…) En dépit de cette posture de résistance aux grandes puissances, on observe pourtant que, durant quatre décennies, le plateau du Golan a été une oasis de stabilité, et la frontière israélo-syrienne remarquablement calme », dans Karim Emile Bitar, « Guerres par procuration en Syrie », dans « Le Monde Diplomatique », juin 2013, p. 10.
[6] Ce trouble est d’autant plus étonnant que sur place la solidarité entre le peuple palestinien et les révolutionnaires syriens s’est exprimée à de nombreuses reprises, en ce compris par la voix de leurs leaders politiques respectifs. Par ailleurs, depuis le début du conflit, le régime de Damas n’a jamais épargné les nombreux réfugiés palestiniens vivant en territoire syrien.
[7] « J’entends des dirigeants de gauche prendre position contre une intervention militaire sous-entendant qu’il s’agirait d’un complot impérialiste. Ils oublient que personne ne souhaite ni ne demande cette intervention, et ils passent sous silence le fait que trois forces étrangères – la Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais – sont sur le terrain, certains depuis le début de la révolution, avec des armes, des conseillers et des soldats dont le nombre grossit de jour en jour, par Mohamad Al Roumi, « Est-ce si difficile à comprendre ? », 28 mai 2013, sur http://souriahouria.com/est-ce-si-difficile-a-comprendre-par-mohamad-al-roumi/
[8] Voir à ce sujet : Marie Peltier, « La position pacifiste face au cas syrien : une voie sans issue ? », mai 2013, sur http://paxchristiwb.be/publications/analyses/document-420,0000420.html
date : 10/07/2013