
Le "pouvoir" (le Baath) et les "partis du pouvoir" (FNP) (Ali Farzat)
En 1979, les partis non membres du FNP faisaient bloc à leur tour dans un Rassemblement National Démocratique (RND), dont les activités, étroitement surveillées, se réduisaient dans le meilleur des cas à des réunions secrètes et irrégulières. Ils disposaient d’encore moins de droits que les comparses du Baath au sein du FNP, ce qui n’est pas grand-chose puisque, si ces "amis" bénéficiaient d’un siège dans la capitale… ils n’avaient le droit ni de le signaler à l’attention des passants par un panneau, ni d’ouvrir des sièges annexes dans les autres villes de Syrie, ni de tenir des congrès, ni de publier et de diffuser de bulletin interne… Surtout, ils avaient une interdiction absolue de s’approcher de l’armée et de la jeunesse.
Répondant au parti unique dans le champ politique, des syndicats uniques de travailleurs et de paysans, des organisations de masse uniques pour la jeunesse, les étudiants, les femmes ou les écrivains, et des ordres professionnels uniques destinés aux médecins, aux ingénieurs, aux avocats ou aux journalistes, étaient mis en place. Tous étaient évidemment placés, ou ont été placés à la faveur de la crise de 1980, sous le patronage du parti unique. Les pressions et les avantages liés à une adhésion à ces organisations étaient tels - surévaluation des résultats scolaires, octroi de bourses d’études, priorité pour les stages et déplacements à l’étranger, embauche assurée, promotions plus rapides, fonctions plus rémunératrices... - que le refus d’y adhérer, quand cela était possible sans être suicidaire, paraissait éminemment suspect. Ceux qui s’en rendaient coupables devaient abandonner en même temps l’idée de s’unir à d’autres pour créer des structures autonomes, et à plus forte raison concurrentes.
Parallèlement, le Baath s’est employé à diviser et à affaiblir la scène religieuse syrienne. Il a soumis églises et mosquées à des mesures de surveillance, imposé aux clercs de toutes religions les thèmes de leurs discours et appliqué aux écoles de toutes les communautés les mêmes mesures de nationalisation. Toutefois, c’est la communauté sunnite qui a été l’objet de sa plus grande attention. Majoritaire en Syrie, elle constituait un danger d’autant plus grand pour le parti que la présence de sunnites dans les diverses instances du pouvoir apparent - le commandement régional du parti, le gouvernement, l’Assemblée du Peuple… - était loin de contrebalancer l’autorité exercée dans l’ombre par les membres de la communauté alaouite minoritaire, détenteurs du pouvoir réel. Diverses stratégies ont été utilisées pour limiter leurs capacités de nuisance. Le régime a ainsi fabriqué de faux cheykhs, joué de certains imams contre les autres, promu des personnalités dociles au lieu et place d’oulémas insuffisamment malléables, ouvert à quelques ambitieux les portes de l’Assemblée du Peuple et offert à ceux qu'il avait acquis les tribunes des grandes mosquées ou des émissions à la télévision... Le résultat de cette politique, qui a joué aussi sur les concurrences historiques et les rivalités régionales, a interdit l'émergence en Syrie d'une personnalité religieuse sunnite bénéfiçiant sur l’ensemble du territoire d’une autorité suffisante pour être à même, si elle en avait l’idée saugrenue, d’appeler les sunnites à constituer un front commun contre le pouvoir.
Le prolongement indéfini de l’état d’urgence, instauré pour 6 mois en 1962, a permis de maintenir les Syriens dans une situation de dépendance vis-à-vis du pouvoir en place, qui a encore été renforcée suite aux tragiques événements de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Ne tolérant plus aucune initiative de la part de citoyens réduits au statut de simples sujets, le pouvoir a multiplié à l’infini les interdictions. Tout, en réalité, n’était pas interdit. Mais, tout exigeait au préalable l’aval d’un ou de plusieurs services de renseignements. L’obtention d’une autorisation était tributaire soit de la bonne volonté de petits chefs, soit de la somme qu’ils exigeaient, et le plus souvent des deux. Bref, la vie quotidienne des Syriens est restée soumise, durant des décennies, sous Hafez Al Assad comme sous Bachar Al Assad, à l’arbitraire des moukhabarat. On doit à la vérité de dire que, en toute sincérité ou par hypocrisie nul ne sait, ce dernier a ordonné à ces mêmes moukhabarat de cesser d’intervenir dans un certain nombre de domaines qui ne mettaient nullement en cause le sacro-saint principe de la "sécurité nationale", et pour lesquels leur consentement s’apparentait à du racket pur et simple. Mais on doit aussi à la vérité d’ajouter que ses ordres n’ont jamais été appliqués et que cela n’a pas empêché le chef de l'Etat de publier, fin 2009, un décret protégeant contre toute poursuite les agents des services ayant provoqué la mort de citoyens dans l’exercice de leur fonction. C’est dire que leurs autres méfaits ordinaires les laissaient à l’abri de la moindre sanction.
Un agent des moukhabarat guidant un citoyen (Sur le soleil, "men-habbek, nous t'aimons") (Ali Farzat)




