Des réfugiés syriens dorment sur la voie ferrée à Tovarnik (Croatie), le 20 septembre 2015, où des milliers de migrants sont coincés (Koki Kataoka/AP/SIPA)
Un adjectif limité à 2011
Diverses études scientifiques rapportent (notamment celle-ci) que cette sécheresse exceptionnelle a duré plus de quatre ans, de 2006 à 2010, et qu’elle est la conséquence du réchauffement climatique global. Elles suggèrent, par le biais de l’exode d’environ un million et demi de Syriens vers les villes, que ce facteur a joué un rôle dans la déstabilisation du pays. Cette démonstration est limpide. Je n’ai entendu personne la contester, et je n’ai personnellement rien à y redire. Au contraire, j’ajouterai ceci : jusqu’à ce moment, jusqu’en mars 2011 donc, on peut parler de réfugiés climatiques. C’est une évidence et c’est un premier drame. Une petite BD pédagogique en anglais, disponible en ligne, franchit un pas de plus. Elle raconte l’enchaînement des conséquences depuis la sécheresse jusqu’à Deraa. D’abord les déplacements de population, les migrations climatiques donc, l’entassement dans des villes sous pression, la pénurie d’eau, le prix de la nourriture, le manque d’emploi. Ensuite, les tags en écho aux slogans de la révolution égyptienne. Les marches de protestation. Puis la répression immédiate, disproportionnée, criminelle du régime d’Assad. Enfin, en voix off, un spécialiste invite à ne pas sous-estimer le rôle du climat dans le déclenchement du conflit en Syrie. Ce récit-là, on peut encore le suivre. Il ne dédouane pas le régime syrien de sa responsabilité première et décisive. Le climat y est présenté comme un très probable facteur majeur de déséquilibre après des décennies de régime dictatorial. L’enchaînement des faits dans la narration garde un certain charme, on n’en dit pas trop, on suggère, on interroge. Pouvoir magique des bons récits : leur sens ultime reste pluriel, ce qu’on en retient n’a jamais la lourdeur dogmatique d’un « message ».Un merdier qui n’a plus rien de climatique
Depuis les premières protestations pacifiques de 2011, quatre ans et demi ont passé. Et soudainement, un tel message se fraie un chemin dans le paysage écologiste :« Les Syriens qui arrivent en Europe sont des réfugiés climatiques. »Cette affirmation est erronée et, par là même, indécente. A lire les analyses présentées sous cette formule-choc, on comprend que l’intention n’est pas mauvaise, elle appelle à une solidarité inconditionnelle avec les Syriens. Est-ce juste un titre mal choisi ? Non. L’effet de lecture est sans équivoque : le drame syrien, au second plan, sert à illustrer une thèse écologique. La focale est mise sur le climat, les autres éléments étant présents au titre de paramètres complémentaires dans une équation. Ce qui pose problème est précisément cette maladresse. Que le climat fasse partie de la genèse des révoltes et des guerres, et que le réchauffement climatique accentue dramatiquement ces processus est une chose. Ramener quarante années de dictature et quatre années de massacre à des explications de second rang en est une autre. Il se trouve des écologistes qui ne comprennent pas mon indignation. « Mais enfin, ce n’est pas tabou tout de même, il faut dire la vérité aux gens… » Je m’insurge une seconde fois. D’abord parce que cette posture explicative est parfois désespérément « anti-système » au sens le plus désagréable du terme. Ensuite parce qu’elle traduit un détachement et une méconnaissance du double drame syrien, celui des faits, et celui des interprétations. La vérité des chiffres est pourtant limpide : c’est bien le régime de Damas qui est responsable de l’effondrement de la Syrie, à cause de son aveuglement, de ses crimes de masse, de ses bombardements incessants et de son jeu pervers avec les groupes terroristes. Qu’il soit aujourd’hui dépassé par le monstre Daesh, dont il a souhaité puis favorisé l’existence, ne l’exonère en rien de sa responsabilité première. Depuis quatre ans, militants et authentiques spécialistes (par exemple Jean-Pierre Filiu, ou le regretté Wladimir Glasman) se sont efforcés de faire entendre cette vérité au milieu d’une cacophonie de discours conspirationnistes, de grilles de lecture géostratégiques (le pétrole !) et de relais de la propagande assadienne de protection des minorités. Lutter sans cesse, au sein de cette confusion généralisée, pour répéter une évidence que cette cacophonie a rendue fragile, est un effort intellectuel épuisant. Dans ce contexte, un raccourci écolo hâtif est perçu comme une bêtise monumentale de plus. La soudaine lecture climatique de la crise n’est bien sûr pas comparable à la prolifération des grilles de lecture « anti-système » primaires. Répétons-le : les historiens du futur, si futur il y a, auront raison de tisser des liens entre la sécheresse de 2006-2010, le réchauffement climatique et le déclenchement d’un soulèvement populaire en Syrie. Mais ce qu’ils verront surtout, c’est l’énorme merdier politique, diplomatique et humanitaire qui a suivi, et dont la trajectoire dramatique ne doit absolument rien aux courbes du GIEC. C’est ce merdier que quittent les réfugiés syriens. Une évidence qui doit nous interdire de placer, dans cette catastrophe, le moindre petit coup de pouce à d’autres thèses, aussi urgentes soient-elles à faire entendre. Ces thèses, d’ailleurs, je les partage. Nous devons accepter l’immense probabilité d’un effondrement de civilisation. La trajectoire du réchauffement climatique, entre autres, suit les pires scénarios. Mais l’effondrement syrien, et l’engagement qu’il requiert, ne peut être ramené à un simple cas d’école indifférencié de cette trajectoire planétaire.
