Samar Yazbek ((Muhsin Akgün))[/caption]
Dans un livre qui lui vaut d’être comparée à Orwell, cette romancière syrienne raconte le quotidien de ceux qui luttent à la fois contre Assad et Daech. Rencontre avec une femme peu ordinaire.
La mort lui est tombée dessus au cœur de l’été 2013. Elle avait pris la forme criminelle d’un de ces barils d’explosifs que les hélicoptères de Bachar al-Assad s’appliquent à larguer sur les souks et les bâtiments scolaires, «comme si l’objectif était de tuer le plus grand nombre de civils». Il y a eu «de la fumée et des éclats de métal», Samar Yazbek a «baissé la tête», quelque chose est passé «à quelques centimètres de son cou». Le baril, mèche mal réglée, venait d’exploser en l’air.
Autour de Samar Yazbek, tout le monde n’a pas eu sa chance. Son récit, qui s’intitule «les Portes du néant», nous fait entrer dans un monde peuplé d’enfants amputés et de cadavres pris dans des décombres; de veuves condamnées à épouser des combattants yéménites «en échange d’argent»; de corps décapités au-dessus desquels la romancière d’«Un parfum de cannelle» a vu bourdonner «un petit nuage de mouches»; de familles qui survivent on ne sait comment, entassées dans d’antiques mausolées romains, «humains errant dans les entrailles de la terre, pareils à des bêtes creusant leurs propres tombes». L’apocalypse, now.
Samar Yazbek est née en 1970. Elle aurait pu se dispenser d’aller risquer sa peau, dix fois par jour et dix fois par nuit, dans cet enfer. Les origines alaouites de cette belle femme blonde, qui a étudié la littérature à Lattaquié et Damas, auraient même dû la propulser dans les hautes sphères du régime plutôt qu’au côté des martyrs de l’Armée Syrienne Libre, dans des zones où un émir islamiste lui a expliqué sur un ton glaçant que «les alaouites sont des apostats qui méritent la mort».
Mais le respect prudent des conventions n’a jamais été le fort de cette quadragénaire qui a «quitté la maison familiale à l’âge de 16 ans» pour «élever son enfant seule»: «Je suis une femme globalement rebelle, résume-t-elle dans un sourire troublant. Je suis de gauche, j’ai été active dans les questions de droits de l’homme en Syrie, je crois avoir vécu une histoire de libération personnelle assez violente contre toutes les institutions de la société arabe.»
Comment aurait-elle pu ignorer le «printemps arabe», quand il a gagné la Syrie au printemps 2011? Samar Yazbek y a participé. Elle a été jetée en prison. Elle y a reçu des coups. Elle a enfin pu fuir à Paris. Elle qui, jusqu’ici, scannait les zones d’ombres de la bonne société damascène dans des fictions osées («Un parfum de cannelle» raconte la liaison homosexuelle d’une bourgeoise avec sa domestique), publie alors «Feux croisés: journal de la révolution syrienne» (Buchet-Chastel, 2012) et collectionne des prix littéraires qui applaudissent son courage.
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Samar Yazbek, la revenante de l'enfer syrien - par Grégoire Leménager
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Samar Yazbek ((Muhsin Akgün))[/caption]
Dans un livre qui lui vaut d’être comparée à Orwell, cette romancière syrienne raconte le quotidien de ceux qui luttent à la fois contre Assad et Daech. Rencontre avec une femme peu ordinaire.
La mort lui est tombée dessus au cœur de l’été 2013. Elle avait pris la forme criminelle d’un de ces barils d’explosifs que les hélicoptères de Bachar al-Assad s’appliquent à larguer sur les souks et les bâtiments scolaires, «comme si l’objectif était de tuer le plus grand nombre de civils». Il y a eu «de la fumée et des éclats de métal», Samar Yazbek a «baissé la tête», quelque chose est passé «à quelques centimètres de son cou». Le baril, mèche mal réglée, venait d’exploser en l’air.
Autour de Samar Yazbek, tout le monde n’a pas eu sa chance. Son récit, qui s’intitule «les Portes du néant», nous fait entrer dans un monde peuplé d’enfants amputés et de cadavres pris dans des décombres; de veuves condamnées à épouser des combattants yéménites «en échange d’argent»; de corps décapités au-dessus desquels la romancière d’«Un parfum de cannelle» a vu bourdonner «un petit nuage de mouches»; de familles qui survivent on ne sait comment, entassées dans d’antiques mausolées romains, «humains errant dans les entrailles de la terre, pareils à des bêtes creusant leurs propres tombes». L’apocalypse, now.
Samar Yazbek est née en 1970. Elle aurait pu se dispenser d’aller risquer sa peau, dix fois par jour et dix fois par nuit, dans cet enfer. Les origines alaouites de cette belle femme blonde, qui a étudié la littérature à Lattaquié et Damas, auraient même dû la propulser dans les hautes sphères du régime plutôt qu’au côté des martyrs de l’Armée Syrienne Libre, dans des zones où un émir islamiste lui a expliqué sur un ton glaçant que «les alaouites sont des apostats qui méritent la mort».
Mais le respect prudent des conventions n’a jamais été le fort de cette quadragénaire qui a «quitté la maison familiale à l’âge de 16 ans» pour «élever son enfant seule»: «Je suis une femme globalement rebelle, résume-t-elle dans un sourire troublant. Je suis de gauche, j’ai été active dans les questions de droits de l’homme en Syrie, je crois avoir vécu une histoire de libération personnelle assez violente contre toutes les institutions de la société arabe.»
Comment aurait-elle pu ignorer le «printemps arabe», quand il a gagné la Syrie au printemps 2011? Samar Yazbek y a participé. Elle a été jetée en prison. Elle y a reçu des coups. Elle a enfin pu fuir à Paris. Elle qui, jusqu’ici, scannait les zones d’ombres de la bonne société damascène dans des fictions osées («Un parfum de cannelle» raconte la liaison homosexuelle d’une bourgeoise avec sa domestique), publie alors «Feux croisés: journal de la révolution syrienne» (Buchet-Chastel, 2012) et collectionne des prix littéraires qui applaudissent son courage.
Samar Yazbek ((Muhsin Akgün))[/caption]
Dans un livre qui lui vaut d’être comparée à Orwell, cette romancière syrienne raconte le quotidien de ceux qui luttent à la fois contre Assad et Daech. Rencontre avec une femme peu ordinaire.
La mort lui est tombée dessus au cœur de l’été 2013. Elle avait pris la forme criminelle d’un de ces barils d’explosifs que les hélicoptères de Bachar al-Assad s’appliquent à larguer sur les souks et les bâtiments scolaires, «comme si l’objectif était de tuer le plus grand nombre de civils». Il y a eu «de la fumée et des éclats de métal», Samar Yazbek a «baissé la tête», quelque chose est passé «à quelques centimètres de son cou». Le baril, mèche mal réglée, venait d’exploser en l’air.
Autour de Samar Yazbek, tout le monde n’a pas eu sa chance. Son récit, qui s’intitule «les Portes du néant», nous fait entrer dans un monde peuplé d’enfants amputés et de cadavres pris dans des décombres; de veuves condamnées à épouser des combattants yéménites «en échange d’argent»; de corps décapités au-dessus desquels la romancière d’«Un parfum de cannelle» a vu bourdonner «un petit nuage de mouches»; de familles qui survivent on ne sait comment, entassées dans d’antiques mausolées romains, «humains errant dans les entrailles de la terre, pareils à des bêtes creusant leurs propres tombes». L’apocalypse, now.
Samar Yazbek est née en 1970. Elle aurait pu se dispenser d’aller risquer sa peau, dix fois par jour et dix fois par nuit, dans cet enfer. Les origines alaouites de cette belle femme blonde, qui a étudié la littérature à Lattaquié et Damas, auraient même dû la propulser dans les hautes sphères du régime plutôt qu’au côté des martyrs de l’Armée Syrienne Libre, dans des zones où un émir islamiste lui a expliqué sur un ton glaçant que «les alaouites sont des apostats qui méritent la mort».
Mais le respect prudent des conventions n’a jamais été le fort de cette quadragénaire qui a «quitté la maison familiale à l’âge de 16 ans» pour «élever son enfant seule»: «Je suis une femme globalement rebelle, résume-t-elle dans un sourire troublant. Je suis de gauche, j’ai été active dans les questions de droits de l’homme en Syrie, je crois avoir vécu une histoire de libération personnelle assez violente contre toutes les institutions de la société arabe.»
Comment aurait-elle pu ignorer le «printemps arabe», quand il a gagné la Syrie au printemps 2011? Samar Yazbek y a participé. Elle a été jetée en prison. Elle y a reçu des coups. Elle a enfin pu fuir à Paris. Elle qui, jusqu’ici, scannait les zones d’ombres de la bonne société damascène dans des fictions osées («Un parfum de cannelle» raconte la liaison homosexuelle d’une bourgeoise avec sa domestique), publie alors «Feux croisés: journal de la révolution syrienne» (Buchet-Chastel, 2012) et collectionne des prix littéraires qui applaudissent son courage.
