Idées Chroniques La Syrie et le spectre de la guerre d’Espagne – Par Dominique MoÏsi

Article  •  Publié sur Souria Houria le 3 septembre 2012

La Syrie évoque de plus en plus la guerre d’Espagne. Ce ne sont pas seulement les images d’avions bombardant des civils et faisant d’Alep une version moderne de Guernica. C’est le contraste entre le soutien sans faille de la Russie et de l’Iran au régime et les hésitations et contradictions qui caractérisent le comportement des démocraties dans leur soutien aux rebelles. Hier, de la même manière, mais à front renversé bien sûr, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste soutenaient sans états d’âme les rebelles franquistes, tandis que les régimes démocratiques distillaient au compte-gouttes leur soutien aux républicains espagnols.

Ce parallélisme s’inscrit dans une logique qui n’est pas si diverse. Hier soutenir les républicains, c’est-à-dire aussi les anarchistes et les communistes, n’était-ce pas faire le « lit des rouges » au moment où risquait de s’étendre sur l’Europe l’ombre portée de l’URSS ? On sait jusqu’où cette logique conduisit l’Europe et le monde. Aujourd’hui les « fondamentalistes Islamistes » ne sont-ils pas l’équivalent de ce qu’étaient les « rouges » hier ? Aider les rebelles syriens, n’est-ce pas prendre un risque trop grand et jouer avec un feu qui peut définitivement sceller le sort des chrétiens d’Orient ? Certes, le régime syrien en place se comporte de manière toujours plus inacceptable. Mais entre les espoirs hypothétiques de démocratie pour les musulmans et la mise en danger des minorités chrétiennes d’Orient, il faut hélas choisir. Une telle présentation des choses peut apparaître excessive, mais l’est-elle vraiment ? Il y a certes dans les réticences occidentales à intervenir aux côtés des rebelles syriens d’autres raisons plus stratégiques et diplomatiques. En abattant il y a quelques semaines un avion turc qui s’était « égaré » sur leur territoire, les Syriens ont fait passer à la communauté internationale un message dissuasif d’une grande clarté : « Ne prenez pas le risque de vous mêler de nos affaires. »

La Syrie, n’est pas la Libye. Le calendrier électoral américain, l’aggravation de la crise économique européenne et mondiale ont été aussi parfaitement intégrés par les deux membres permanents du Conseil de sécurité, qui bloquent toute possibilité de résolution « à la libyenne » du conflit syrien. Pour eux, le moment est venu de prendre leur revanche et ils ont cette fois-ci, à tort ou à raison, le sentiment d’avoir les meilleures cartes dans leur jeu. Au moment où Obama va, en politique étrangère, faire campagne sur son retrait réel d’Irak et programmé d’Afghanistan, comment Washington peut-il prendre le risque de brouiller son message électoral par une posture interventionniste en Syrie ? Quant à l’Europe, elle lutte aujourd’hui pour sa survie monétaire, économique et donc politique. Les Syriens se sont soulevés au mauvais moment. Ils n’avaient qu’à mieux choisir leur calendrier.

Et pourtant, en Syrie, une fois de plus, en dépit de la division des rebelles, le coût de l’indifférence est sans doute plus grand encore que le risque de l’interférence. La communauté internationale a perdu depuis de nombreuses décennies le privilège de l’ignorance. On ne peut plus dire « nous ne savions pas » face aux massacres de civils. Mais, au-delà de l’éthique, il y a la géopolitique. Au moment où le monde arabe est en pleine révolution, quelle image de lui-même le monde occidental donne-t-il à l’Orient ? Et en pleine recomposition de l’équilibre des forces mondiales, quel message envoyons-nous aux régimes autoritaires qui sont derrière le régime syrien, sinon celui-ci : « Nous n’avons rien à opposer à votre cynisme, vous pouvez continuer à abuser de notre confiance, en annonçant de manière récurrente le départ de Bashar al-Assad pour faire diversion lorsque l’indignation ou la pression deviennent trop grandes. »

Alors que Moscou et Téhéran continuent d’envoyer des armes, sinon des conseillers militaires au régime syrien, nous ne pouvons nous contenter de déclarations aussi ronflantes que creuses. Le moment est-il venu de donner aux rebelles les armes dont ils ont le plus besoin contre les chars et les avions d’Assad ? Il y a certes des risques à un tel choix. Sait-on vraiment qui l’on aide et qui sont ces rebelles ? Nos armes ne risquent-elles pas de se retrouver dans de mauvaises mains ? Ne serait-ce pas donner un argument supplémentaire aux terroristes qui voudraient s’en prendre à notre territoire ? Tout cela est bien vrai, mais les risques de l’incohérence, de la passivité, sinon de la résignation, sont plus grands encore. Rappelons-nous de la guerre d’Espagne.

Dominique Moïsi est conseiller spécial à l’Ifri

Écrit par Dominique MOÏSI
Chroniqueur – Conseiller du directeur de l’Ifri (Institut français pour les relations internationale

source: http://www.lesechos.fr/opinions/chroniques/0202239309641-la-syrie-et-le-spectre-de-la-guerre-d-espagne-357986.php