Pourquoi les pacifistes ont tort – par Jonathan Freedland 

Article  •  Publié sur Souria Houria le 23 février 2012

Nous critiquons à juste titre les généraux qui livrent toujours la dernière guerre, mais je me demande si l’on ne peut pas en dire autant du mouvement pacifiste actuel.

Cette pensée m’a été inspirée par un rapide coup d’œil à un courriel de Stop the War Coalition [association britannique pacifiste]. En voyant les mots “rassemblement”, “Syrie” et “ambassade”, j’ai pensé que cette association organisait une manifestation devant l’ambassade syrienne pour protester contre le terrible massacre que le régime de Bachar El-Assad est en train de commettre contre son propre peuple. Après tout, Stop the War Coalition ne s’oppose pas uniquement aux opérations militaires menées par des soldats britanniques (l’association a récemment participé à l’organisation d’une manifestation devant l’ambassade israélienne pour commémorer l’offensive contre Gaza). Je me suis dit que c’était tout à son honneur de prendre position contre le tyran syrien.

Mais j’avais lu trop vite. Stop the War Coalition appelait en fait à un rassemblement devant l’ambassade américaine, exhortant les Etats-Unis à ne pas s’ingérer dans les affaires de la Syrie et de son voisin l’Iran. Ses slogans étaient dirigés non pas contre les bouchers de Damas, mais contre les planificateurs de Washington.

L’aveuglement des pacifistes

Un mot suffit à expliquer pourquoi les militants antiguerre sont plus préoccupés par la perspective d’une intervention visant à mettre fin aux violences plutôt que par les violences elles-mêmes. Ce mot, c’est celui d’“Irak”. Pour toute une génération, l’invasion de ce pays en 2003 a entaché l’ancien concept libéral d’interventionnisme.

Depuis la guerre en Irak, chaque fois qu’il est question de lancer une action occidentale, elle est taxée de cynisme. Quiconque fait une proposition dans ce sens est traité de menteur : il exagère l’existence d’une menace pour dissimuler le véritable, et moins recommandable, but de l’opération (le pétrole, en général) et ignore allègrement le fait que l’action, quelle qu’elle soit, ne fera qu’aggraver la situation. Si les choses se sont déroulées de cette manière en Irak, dit-on, il en ira de même en Iran, en Syrie ou pour tout autre conflit à venir.

Mais s’il est absurde de proposer une intervention militaire dans chaque cas, comme le font certains membres de la droite belliqueuse, il l’est tout autant – à moins d’être un pacifiste pur et dur – de s’y opposer systématiquement. Nous devons revenir à une vérité qui nous semblait évidente avant l’Irak : chaque cas est différent.

Rhétorique antiguerre

Prenons celui de la Syrie. Je ne suis pas de ceux qui, consternés de voir le monde rester impassible devant tous les enfants et les parents tués ou estropiés par les soldats de Bachar El-Assad, réclament aussitôt une intervention militaire. Le choix entre rien et la guerre n’est pas binaire. Les pays occidentaux disposent de tout un éventail de mesures intermédiaires non violentes comme le sabotage, le brouillage des communications des forces de Bachar El-Assad, l’offre de récompenses à des dissidents syriens de haut niveau et la publication du nom des unités directement impliquées dans les violences actuelles et de leurs officiers. De cette manière, les généraux d’Assad sauront que, quelle que soit l’issue des événements, ils ne pourront jamais plus voyager librement, de crainte d’être arrêtés et poursuivis en justice. Bien sûr, l’Occident peut aussi soutenir l’opposition qui, ne l’oublions pas, n’est pas une armée ennemie mais qui a vu le jour comme un mouvement non violent de citoyens, aujourd’hui cruellement réprimé.

Cet éventail d’options vient de Carne Ross, qui a démissionné de son poste de premier secrétaire auprès de la mission britannique des Nations unies sur l’Irak parce qu’il ne pensait pas que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis avaient épuisé toutes les options avant de recourir à la guerre. Aujourd’hui encore, dans le cas de la Syrie, il considère qu’il existe des mesures non violentes que l’Occident pourrait et devrait adopter en premier ressort. Mais si ces mesures ne mettent pas fin au massacre ? “Quand d’innocents civils sont massacrés, la force militaire doit être une option”, dit-il.

En d’autres termes, le rejet général d’une intervention auquel on a droit depuis la guerre en Irak n’a pas de sens moral. Dans les années 1990, beaucoup, pour la plupart à droite, se sont prononcés contre une intervention en Bosnie, et pourtant, si l’Occident avait agi plus tôt, il aurait sauvé des dizaines, voire des centaines de musulmans bosniaques, sur les milliers qui sont morts. La force doit toujours être un dernier recours – pas un premier recours comme c’est trop souvent le cas à droite ni un non-recours comme ça l’est trop souvent à gauche.

Le cas irano-israélien

 

De la même façon, il existe un consensus sur l’Iran. Comme le camp antiguerre rejette tout naturellement l’unique solution proposée – une action militaire –, il refuse de reconnaître l’existence même d’un problème, en l’occurrence la possibilité que l’Iran détienne l’arme nucléaire. Il s’oppose à toute discussion sur la question, qu’il perçoit comme un discours va-t-en-guerre néoconservateur qui ne serait, selon lui, qu’une réplique de l’intervention en Irak – un plaidoyer de la guerre pour la guerre (ou le pétrole), la redoutable menace iranienne étant aussi creuse que celle de Saddam Hussein en son temps.

Même s’il paraît cohérent, ce raisonnement est trop facile. La question de savoir si l’Iran projette d’acquérir l’arme nucléaire ou s’il est en passe de l’acquérir n’est toujours pas tranchée. Mais il est naturel qu’Israël se sente menacé par cette perspective, étant donné le rejet iranien du droit d’Israël d’exister et les slogans menaçant de rayer le pays de la carte qui seraient, dit-on, tagués sur des missiles iraniens. Carne Ross estime que les craintes sécuritaires d’Israël sont “parfaitement légitimes” et que, si nous étions à sa place, nous serions aussi inquiets.

“Pourquoi Israël devrait se tracasser ?”, lui répond-on, “ils ont la bombe, non ?” Mais un face-à-face nucléaire irano-israélien ne ressemblerait pas aux efforts d’endiguement de la guerre froide américano-soviétique, avec ses lignes de communication et ses doctrines militaires négociées qui ont été à la base d’une détente stable et fondée sur un équilibre nucléaire. Il n’y a pas de communication ni de compréhension mutuelle entre l’Iran et Israël. Le Moyen-Orient et le reste du monde pourraient basculer à tout moment dans une guerre nucléaire.

La Syrie n’est pas l’Irak

Le camp antinucléaire doit au moins reconnaître l’existence d’un problème, à savoir que si une action militaire visant à contrer l’Iran peut avoir de terribles conséquences, une arme nucléaire iranienne peut en avoir aussi. Il ne s’agit pas non plus de s’opposer, non seulement à la force, mais à tout autre moyen déployé par l’Occident pour prévenir une guerre nucléaire, y compris des sanctions et des actes de sabotage. Le mouvement antiguerre devrait être le plus grand défenseur d’alternatives non violentes à une action militaire. Cela vaut également pour la situation en Syrie, sur laquelle il ne se prononce pas, si ce n’est pour dire que le monde ne doit pas s’en mêler.

Le camp pacifique est aveuglé par l’Irak. La gauche avait raison de s’opposer à la guerre. J’y étais moi-même hostile. Mais tous les désordres de la planète, que ce soit à Téhéran ou à Homs, ne sont pas des répétitions de 2003. De nouveaux problèmes se posent aujourd’hui. Si nous ne le voyons pas, nous allons condamner la population de Homs à payer le prix de l’erreur que nous avons commise à Bagdad.

22/2/2012

source: http://www.courrierinternational.com/article/2012/02/22/pourquoi-les-pacifistes-ont-tort



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