Interview du Secrétaire d’État John Kerry – interview par Hayfa Bozo – traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 18 février 2016
U.S. Secretary of State John Kerry testifies at the Senate Foreign Relations Committee while on Capitol Hill in Washington, April 8, 2014. Kerry squarely blamed Russian agents on Tuesday for separatist unrest in eastern Ukraine, saying Moscow could be trying to lay the groundwork for military action like in Crimea. REUTERS/Larry Downing (UNITED STATES - Tags: POLITICS)

U.S. Secretary of State John Kerry testifies at the Senate Foreign Relations Committee while on Capitol Hill in Washington, April 8, 2014. Kerry squarely blamed Russian agents on Tuesday for separatist unrest in eastern Ukraine, saying Moscow could be trying to lay the groundwork for military action like in Crimea. REUTERS/Larry Downing (UNITED STATES – Tags: POLITICS)

[00:22] Hayfa Bozo [HB] : Merci beaucoup de nous accorder de votre temps précieux, aujourd’hui, M. le Secrétaire d’État John Kerry. Je souhaiterais commencer cet entretien par le communiqué que vous avez diffusé hier avec votre homologue russe Sergueï Lavrov au sujet de la réduction de la violence et de l’autorisation d’acheminer des aides humanitaires dans les régions assiégées en Syrie.

[00:37] Pourquoi avez-vous parlé de « réduction de la violence » et non d’une trêve totale ? Pourriez-vous nous expliquer la différence ?

[00:42] John Kerry [JK] : Un cessez-le feu, cela implique la fin d’un conflit, aux yeux de nombre de gens, et cela ne s’est encore jamais réalisé. Ce dont il est actuellement question, c’est simplement d’une halte dans les hostilités cependant que nous continuons d’œuvrer à l’instauration d’un cessez-le-feu permanent. [01:03] Mais cela dépend du processus politique. Ce qui importe, pour les parties au conflit, c’est de revenir s’asseoir autour de la table des négociations, à Genève et d’y terminer le travail en vue d’une solution définitive au conflit, ce qui est fondamental. Nous ne sommes pas en train de vivre une phase de transition et si nous ne travaillons pas extrêmement sérieusement (lors des négociations), le conflit ne pourra connaître qu’une aggravation accélérée. Assad, qui ressent certainement un énorme soulagement, a le vent en poupe. Mais si le processus politique ne reprend pas sérieusement, vous pouvez me croire, celui-ci risque de disparaître.

 

[01:33] HB : Qu’est-ce qui disparaîtrait, au juste ?

[01:34] JK : Eh bien, ce qui disparaîtrait, ce serait ce qu’il reste de confiance, car la guerre s’intensifierait, malheureusement, et il y aurait encore plus de djihadistes, encore plus de destructions et la situation serait encore bien plus compliquée qu’actuellement pour les réfugiés, car les gens se souviennent encore de ce qu’il s’est passé ces dernières années. Il y a eu plus d’un quart de million de victimes, certaines ont été tuées par des armes chimiques, des gens ont été torturés, affamés et il y a eu de vastes déplacements de populations en Syrie, tout ça à cause des violences qui font rage.

[02:05] HB : Vous pensez sérieusement qu’Assad souffrira davantage de ces violences au cas où le processus de négociations ne serait pas relancé ?

[02:10] JK : Je ne sais pas ce qu’Assad ressentira. Ce que je sais, en revanche, c’est que cette guerre ne prendra pas fin tant qu’il n’y aura pas de solution politique. Cette solution politique est absolument nécessaire si nous voulons avoir dans le futur une  Syrie unifiée, dans laquelle tous les Syriens puissent vivre en sécurité, où les membres des diverses minorités syriennes puissent vivre en paix et dans laquelle les citoyens aient la possibilité de s’exprimer et de décider ensemble de leur avenir commun. Mais dans le même temps, nous devons, c’est évident, empêcher les extrémistes de poursuivre leurs exactions. Daesh et Jabhat al-Nuçra sont exclus des mouvements que nous devons cesser de bombarder : la guerre contre eux sera poursuivie, comme aujourd’hui.

[02:51] HB : Mais la grande question, c’est le fait que la trêve n’a pas englobé Jabhat al-Nuçra (ni bien entendu Daesh), mais que la Russie qualifie de « terroristes » tous les opposants au régime Assad.

[03:08] JK : C’est totalement inacceptable et nous l’avons fait savoir de manière extrêmement claire aux Russes : c’est absolument inadmissible. A ce sujet, il est indispensable que nous coopérions dans nos actions futures en faveur d’un cessez-le-feu le plus tôt possible afin de définir les critères et les modalités de ce cessez-le-feu. Nous travaillerons à cela avec les Russes et avec le groupe des pays amis de la Syrie afin de définir quels sont les groupes légitimes de l’opposition syrienne modérée et où se trouvent les terroristes. Les Russes devront préciser les régions où ils engagent une action militaire, en particulier celles qu’ils ont l’intention de bombarder. Nous espérons qu’ils respecteront leurs engagements, c’est d’ailleurs la mission de la force qui sera mise sur pied pour superviser l’instauration et le respect du cessez-le-feu, d’un cessez-le-feu durable, à long terme.

[03:59] HB : Une autre grande question : celle des milices chiites extrémistes iraniennes et libanaises (les combattants du Hezbollah) et irakiennes, qui combattent et tuent des Syriens en fonction de leur carte d’identité. Quelle est votre position en ce qui concerne ces milices qui, elles n’ont plus, n’ont pas été mentionnées dans votre communiqué ?

[04:18] S’ils tuent les gens en fonction de leur identité ou de leur appartenance communautaire, ce sont des crimes de guerre. Ces agissements contreviennent totalement aux lois de la guerre. Nous ne soutenons aucune milice, quelle qu’elle soit et quelle qu’en soit la provenance. Le Hezbollah, les milices chiites venues d’Irak : il faut absolument empêcher ceux-là de venir se mêler au conflit syrien. Un des points important de l’accord de cessez-le-feu est précisément le règlement du problème posé par ces milices qu’il faut écraser et auxquelles il faut signifier qu’elles n’ont pas de place en Syrie. C’est le premier point. Le deuxième point, il faut que les violences cessent, et tout le monde doit respecter cette décision. Si ces milices n’obtempéraient pas, elles deviendraient la cible de tous les pays partisans du cessez-le-feu.

[04:58] HB : La blitzkrieg russe en Syrie a été qualifiée de crime de guerre par nombre d’observateurs, des crimes de guerre que la Russie perpètre en bombardant de manière indiscriminée des zones d’habitations peuplées uniquement de civils, des bombardements qui ont fait jusqu’à ce jour plusieurs milliers de victimes civiles.

[05:14] JK : Il y a nombre d’accusations. Nous sommes au courant de ces bombes qui sont larguées et qui tuent des civils, dont des femmes et des enfants dans les rues, jusque dans des hôpitaux ou dans des mosquées. Nombre d’innocents souffrent à cause de ces bombardements. Certaines, et même la plupart, de ces bombes tombent de manière totalement anarchique. Qu’on ne parle pas de précision des tirs : les bombes tombent à l’aveuglette, ce sont des bombes stupides, qui tuent de manière arbitraire quiconque a le malheur de se trouver sur leur trajectoire. C’est inadmissible et cela doit cesser au plus vite.

[05:43] HB : Qualifierez-vous ces bombardements russe de crimes de guerre ?

[05:47] JK : Cela dépend des conséquences et du lieu où cela se produit. Cela peut effectivement être qualifié de crime de guerre s’il y a une enquête judiciaire destinée à estimer s’il y a eu ou non violation des lois en la matière. Mais ces bombardements sont assurément quelque chose que l’on ne peut admettre, c’est une décision erronée et totalement inappropriée. Beaucoup de qualifications peuvent être données à des agissements tels que ceux-là. Nous avons demandé aux Russes de mettre fin au plus vite à leurs bombardements. Il est extrêmement important qu’ils obtempèrent et il y aura des comptes à rendre au sujet de tout comportement de ce type.

[06:23] HB : Dans votre communiqué, Assad n’a pas été mentionné. Or il représente le problème essentiel. En effet, ce qui a déclenché la révolte du peuple syrien et ce qui fait que la guerre continue, c’est la volonté du peuple syrien de se débarrasser de la dictature exercée sur la Syrie par la famille Assad. Quel est l’avenir d’Assad, en fonction de votre communiqué et des dernières décisions que vous avez prises ?

[06:41] JK : Eh bien, les Etats-Unis d’Amérique et la plupart de nos alliés et des pays amis au sein des pays amis de la Syrie sont convaincus qu’il n’y aura pas de paix en Syrie tant que Bachar al-Assad restera au pouvoir. Nous pensons qu’Assad doit contribuer à la transition (politique en Syrie) en annonçant sa non-candidature aux élections présidentielles à venir. Ce faisant, il contribuerait la reconstruction de son pays.

[70:09] HB : mais Assad peut-il faire partie de la reconstruction du pays ?

[07:12] JK : Eh bien, non… C’est à l’opposition syrienne qu’il revient d’en décider. Je ne puis imaginer que cela soit possible, car les opposants répondront non. Toute avancée en ce sens ne pourrait que résulter d’un accord mutuel. C’est d’ailleurs ce qu’ont reconnu les Russes et les Iraniens : ils ont accepté une négociation fondée sur le principe de l’acceptation unanime. Le président Poutine a déclaré qu’Assad lui avait donné l’assurance qu’il s’impliquerait dans la phase de transition. Si le président Poutine ne tient pas cet engagement, la guerre s’étendra et elle connaîtra une escalade. La catastrophe qu’est cette guerre s’est produite, malheureusement, parce que des gens n’ont donné aucune chance au processus politique, parce qu’ils ont refusé de s’engager à respecter les critères devant présider à toute opération de transition politique, de s’élever jusqu’au niveau requis par cette transition politique.

[08:06] HB : Les Syriens n’ont aucune raison de faire confiance aux Russes et aux Iraniens au vu de leurs agissements durant les cinq années écoulées. Comment allez-vous vous y prendre pour leur imposer votre plan de transition politique ? Certains affirment même que les Etats-Unis doivent aller jusqu’à brandir la menace du recours à la force pour contraindre Assad, les Russes et les Iraniens à respecter leur engagement vis-à-vis d’une solution politique ?

[08:28] JK : Eh bien, toute solution politique requiert de l’Iran, de la Russie et du régime Assad qu’ils avalisent la nature de cette solution politique et, si tel est le cas, celle-ci interviendra dans le cadre du contexte actuel et des dynamiques en cours, c’est simplement une question de temps. Si cela exigeait des pressions supplémentaires (de notre part, notamment), il y a beaucoup de pays qui sont prêts à exercer ces pressions supplémentaires. Mais tous comprennent que cela signifierait encore plus de destructions, davantage de morts et davantage de guerre. Aujourd’hui, les gens essaient d’éviter cela, ils préfèrent parler des possibilités de trouver une issue politique au conflit. Mais, très clairement, si le régime Assad devait ne pas être à la hauteur de ses responsabilité et si les Iraniens et les Russes ne tenaient pas les promesses qu’ils ont eux-mêmes faites à la communauté internationale, celle-ci, bien entendu, ne restera pas interdite, elle ne se contentera pas de regarder ce qu’il se passe sans rien faire : il y aura une montée en puissance des actions visant à exercer des pressions croissantes sur eux.

[09:43] HB : L’Arabie saoudite a lancé une proposition d’intervenir militairement sur le terrain et les Emirats Arabes Unis se sont joints à cette proposition saoudienne. Le ministre américain de la Défense, M. Carter, l’a confirmé aujourd’hui même, à savoir qu’il est possible que des forces terrestres interviennent en Syrie contre Daesh. Avez-vous des commentaires à faire à ce propos ?

[10:00] JK : Je suis d’accord avec ce qu’a déclaré M. Carter. C’est exact, il est tout à fait possible que des forces supplémentaires fassent mouvement en Syrie pour aller y combattre Daesh.

[10:08] HB : Cela ne risque-t-il pas de compliquer encore la situation, ou bien cela affaiblira-t-il Assad et cela aidera-t-il les Révolutionnaires syriens ?

[10:12] JK : Le régime Assad ne combat pas l’organisation (extrémiste) Daesh. Il ne l’a jamais fait, à aucun moment. Une des causes de l’extension de Daesh, c’est le fait que le régime Assad a conclu un accord avec ce mouvement extrémiste, en lui achetant du pétrole et en le laissant faire ce qu’il voulait, sans jamais le combattre. C’est ainsi que Daesh a étendu son emprise. Ainsi, actuellement, nous réparons les dégâts commis par Assad, nous luttons contre l’anarchie créée par cette « organisation ». Et nous ne nous attendons absolument pas à ce qu’Assad se charge lui-même de nous aider dans ce domaine…

[10:41] HB : Rapidement, pour finir, deux points, si vous le voulez bien… L’on parle beaucoup depuis quelque temps de relations irano-américaines plus solides et meilleures que par le passé, on parle de l’Iran en tant que puissance solide dans la région du Moyen-Orient et de relations excellentes entre vous-mêmes et votre homologue iranien M. Javad Zarif… Qu’en est-il ? Quel est votre avis sur ces… « impressions » ?

[11:01] JK : Eh bien… il y a beaucoup de spéculations… beaucoup de conjectures… Nous avons affirmé très clairement que l’accord auquel nous sommes parvenus avec l’Iran concernait l’arme nucléaire et qu’il ne portait en rien sur le Moyen-Orient, ni avec la guerre en Syrie, ni avec un quelconque autre sujet (relatif à cette région du monde). Comme vous le savez, nous avons beaucoup de différends ou de divergences avec l’Iran sur beaucoup de questions. C’est pourquoi la seule attitude à avoir, c’est celle consistant à attendre pour voir. Il n’y a rien de clair, il n’y a aucune entente entre nous. Ce que nous souhaitons, c’est que l’Iran se comporte comme doit le faire tout Etat ayant un comportement normal, qu’il fasse partie de la communauté internationale et qu’il respecte les standards et les lois internationales. Cela signifie que l’Iran doit cesser de s’immiscer dans les affaires intérieures d’autres pays et qu’il ne doit plus envoyer d’armes à des groupes insurrectionnels dans d’autres pays et s’abstenir de toute action de nature à ébranler la stabilité de la région. Ces mauvaises actions de l’Iran doivent prendre fin. J’espère fortement, à l’instar du Président Obama, que l’Iran apportera la preuve, au cours des mois à venir, de son changement de comportement, dans le cadre du groupe des pays membres de l’ONU soutenant la Syrie et qu’il deviendra une force constructive contribuant à l’instauration de la paix en Syrie et qu’il en ira de même en ce qui concerne la construction de la paix au Yémen. La Syrie et le Yémen sont en effet deux pays où l’Iran a la possibilité de démontrer qu’il est prêt à s’insérer dans la communauté internationale et d’être le pays qui fera la différence – dans le sens positif.

[12:27] HB : M. Kerry, nous sommes parvenus à la fin de cette interview… Désirez-vous adresser quelques mots, ou un message au  peuple syrien ?

[12:34] JK : Eh bien, mon message pour le peuple syrien sera tout d’abord pour lui dire mon admiration pour son courage tout à fait exceptionnel et pour la persévérance des Syriens dans les circonstances terribles qu’ils vivent, et la façon dont ce peuple a repoussé les attaques menées contre lui par des mouvements extrémistes et les agressions du régime Assad est remarquable. Je leur dis : « Tenez bon le cap vers une Syrie unie, libre, stable, à l’abri des immixtions étrangères, une Syrie unie et jouissant d’une totale souveraineté. Continuez à défendre une Syrie civile, prête à faire une place à toutes les minorités, où vous puissiez choisir librement votre gouvernement. J’espère que le peuple syrien connaîtra au plus vite la paix, la prospérité et la stabilité. Je me suis rendu à plusieurs reprises en Syrie avant que ne commence cette guerre civile. Le peuple syrien est un peuple authentique, créatif, à la civilisation ancestrale, qui est riche de capacités commerciales, techniques et culturelles et d’une très riche histoire. Mon espoir sincère est que s’agissant de ce grand pays, nous pourrons renouer avec un temps où son peuple pourra y connaître la chance de vivre dans la paix et la sécurité.

[13:39] HB : Merci beaucoup, Monsieur le Ministre, pour nous avoir accordé de votre temps.