Syrie. Qui veut « terroriser » les habitants de Jaramana ? (2/2) par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 15 décembre 2012

Si le choix de Jaramana comme cible stratégique n’apparaît très pertinent, ni pour les « rebelles » dont les proches et les familles peuvent trouver là un asile, ni pour les « terroristes » dont les ennemis militaires et les adversaires idéologiques se trouvent ailleurs, qu’en est-il pour l’autre partie ? Le régime aurait-il des raisons ou éprouverait-il la nécessité, depuis le printemps 2012, de sanctionner ou de mettre en garde les deux communautés qui constituent la majorité de la population de la ville ?

Positions autour de Damas
(Jaramana, en vert clair, au centre)
(En rouge : ASL. En vert : régime. En bleu : contesté)

 

A ces deux questions, la réponse est positive. En dépit des pressions et des menaces exercées depuis le début du soulèvement, en mars 2011, sur les druzes et les chrétiens, le chef de l’Etat n’a pu les faire basculer tous de son côté. Il est aujourd’hui placé dans une situation extrêmement délicate par la conjonction de plusieurs facteurs : l’extension du conflit à l’ensemble du territoire syrien, l’épuisement physique et psychologique de son armée, la récupération d’armes antiaériennes efficaces par des unités de l’Armée Syrienne Libre, les états d’âme de la communauté alaouite d’où proviennent ses partisans les plus fidèles, la multiplication des défections parmi les officiers et les moukhabarat, et la reconnaissance, encore limitée mais destinée à s’élargir, de la Coalition National des Forces de la Révolution et de l’Opposition Syrienne comme représentante légitime du peuple syrien…

Alors que l’encerclement progressif de la capitale laisse présager une issue prochaine, Bachar Al Assad veut pouvoir compter sur toutes les minorités. Il sait qu’une partie de leurs membres ne l’aiment pas et détestent même ce qu’il représente : l’autoritarisme, le népotisme, la corruption, et, depuis le début de la contestation, l’aveuglement politique, l’absence de compassion et la folie meurtrière. Mais il sait aussi qu’après 21 mois d’une révolte à laquelle certains d’entre eux avaient adhéré, elles sont désormais hésitantes, pour ne pas dire effrayées, par la présence en Syrie de combattants islamistes radicaux et par les dangers qu’ils font peser sur l’alternative démocratique qui reste l’objectif des révolutionnaires.

Avec l’aide de l’un de ses agents libanais, l’ancien ministre Wi’am Wahhab, un personnage aux manières grossières créé de toutes pièces pour réduire l’influence des deux leaders traditionnels de la communauté druze au Liban, Walid Joumblatt et Talal Arslan, le régime était parvenu, au début des troubles, à recruter de jeunes chômeurs druzes dans ses forces supplétives. Comme l’avait montré unevisite surprise de Bachar Al Assad à Soueïda, le 12 mars 2011, il espéraitconvaincre les druzes – comme il tentait de le faire au même moment avec les kurdes – qu’ils n’auraient rien à gagner à participer à un mouvement revendicatif ou protestaire. Ils mettraient en danger son pouvoir et, surtout, ils risqueraient de faire tomber l’Etat entre les mains de la communauté sunnite et de ses éléments les plus « radicaux », les Frères musulmans et leurs amis salafistes…

Cette manoeuvre de neutralisation n’a pas eu les effets escomptés. Dès les premiers jours de la contestation, sous l’impulsion des avocats de Soueïda et de l’activiste Mountaha Al Atrach, fille du leader de la Grande Révolte syrienne Sultan Pacha Al Atrachles druzes ont apporté un soutien politique et matériel aux révolutionnaires déjà en situation difficile à Daraa. Ils ont refusé un peu plus tard de prendre les armes que leur offrait le même Wi’am Wahhab. Se pliant aux conseils de Walid Joumblattils se sont « abstenus de collaborer avec la police et les unités de l’armée qui combattaient le peuple syrien ». Puis, lorsque la neutralité et l’inaction sont devenues insupportables pour une communauté traditionnellement en pointe dans les luttes pour l’indépendance et la liberté, ils ont encore une fois prêté l’oreille aux prises de position de leur leader. Celui-ci leur recommande désormais, par sens de l’honneur et pour préserver leur avenir, de « quitter l’armée régulière et rejoindre les rangs de ceux qui s’exposent pour renverser le régime« . Joignant le geste à la parole, il accueille et protège au Liban le général druze Faraj Al Maqt, qui a fait défection comme une vingtaine d’autres officiers de cette communauté.

A la différence de leurs plus hautes personnalités religieuses, les chaykhs al ‘aql, contraints au mutisme par les relations de longtemps entretenues avec le régime, les responsables de la communauté druze de Jaramana ont pris position, à de multiples reprises, contre ce qu’ils estimaient nocif, non seulement pour leur communauté, mais pour l’ensemble du tissu social local et, plus généralement, pour la population syrienne. Ainsi, le 25 juillet 2012, ils ont diffusé un communiqué à la tonalité comminatoire pour dénoncer l’attaque menée par des membres de leur propre communauté, enrôlés dans les « Comités populaires », contre une école ouverte aux réfugiés en provenance de villages voisins, dévastés par les forces armées régulières, et contre l’assassinat de sang-froid d’un jeune sunnite pris au hasard à l’intérieur de la ville.

S’agissant des chrétiens, le temps passant et le conflit s’enlisant dans des massacres de population de plus en plus injustifiables, les chefs des différentes Eglises ont entamé un mouvement de repositionnement. Mais il reste lent, modeste et timoré, dicté par des considérations plus politiciennes qu’humaines et évangéliques, et inspiré davantage par la perspective de la défaite du régime que par le rejet de son comportement.

Heureusement, les hiérarchies sont encore une fois dépassées par les simples fidèles, qui saventeux, que les attentats organisés dans les quartiers chrétiens de Damas et d’Alep, moins destinés à tuer qu’à effrayer, sont pour la plupart l’œuvre des services de renseignements. Ils expliquent les « piqures de rappel » des moukhabarat par l’apparition, au sein de la révolte armée, de katibaschrétiennes ou d’unités multiconfessionnelles commandées par des chrétiens… Il s’agit de phnénomènes marginaux. Mais ils contribuent à démontrer que,contrairement à ce que le régime prétend, les chrétiens de Syrie, depuis longtemps actifs dans l’opposition, prennent part aujourd’hui à la Révolution. Ils ne sont pas tous du côté du pouvoir. Ils veulent eux aussi le départ de Bachar Al Assad. Ils sont préoccupés et parfois davantage par la tournure des évènements. Mais ils sont avant tout scandalisés par sa politique de destruction et d’éradication.

La frustration éprouvée par les autorités syriennes, qui détestent qu’on leur résiste, pour la réticence des druzes et des chrétiens à apporter leur soutien indéfectible à la survie au pouvoir de Bachar Al Assad, n’est pas seule en cause.Ce ne sont pas ces deux communautés en tant que telles que les attentats de Jaramana ont visées et continuent de viser. Pour transmettre aux Druzes une mise en garde dénuée d’ambiguïté, les « terroristes » auraient pu choisir un autre lieu : Soueïda, Salkhad ou Al Qrayya, village natal de la famille Al Atrach… Pour adresser un même message aux chrétiens, ils auraient pu cibler, comme d’habitude, Bab Touma, Qassaa ou Qoussour…

En fait, le véritable objectif de ces actes terroristes, répétés et intensifiés faute d’avoir été compris par leurs destinataires, ce sont tout ensemble les druzes ET les chrétiens. Ils refusent ensemble, à Jaramana, de se laisser gagner par l’hostilité envers leur environnement sunnite, que le régime s’efforce d’insérer dans l’esprit de toutes les communautés minoritaires. Ils résistent ensemble, à Jaramana, pour garder ouvertes les portes de leur ville devant leurs concitoyens en détresse, quelle que soit leur confession. Perpétrés avec la complicité des partisans druzes et chrétiens du régime dans la ville, ces attentats visent donc, depuis plusieurs mois, à empêcher par la peur les habitants de Jaramana de suivre une autre ligne que celle du pouvoir vis-à-vis de ceux que celui-ci leur présente, en leur imputant systématiquement les explosions, comme leurs ennemis communs. Ils doivent, comme lui, les sanctionner pour leur hostilité, leur fermer leurs portes, les priver de nourriture, et les renvoyer errer sur les routes… Agir autrement, c’est contrecarrer les plans du régime. C’est se ranger, de facto, dans l’opposition. C’est se poser en ennemi du pouvoir.

Alors que, depuis l’été 2012, les opérations militaires se sont intensifiées autour de la capitale, et que l’Armée Syrienne Libre est en passe d’acquérir la complète main mise sur la Ghouta, les attentats de Jaramana traduisent l’inquiétude des responsables syriens de perdre ce qui reste l’une de leurs dernières « places fortes » à la limite orientale de la ville. Il leur faut plus que jamais maintenir en alerte et mobiliser à leur côté les rares agglomérations dans lesquelles des communautés minoritaires restent susceptibles de retarder l’avance des « rebelles ». Comme le montre la carte des positions reproduite ci-dessus, Jaramana en fait partie. La chute de la ville ou un accord conclu entre ses habitants et les combattants de l’ASL ouvrirait à ces derniers un accès direct à Bab Charqi, à l’Est de Damas intra muros. Or, de telles négociations ont déjà eu lieu au cours des mois écoulés

Les habitants de Jaramana ne devront donc pas s’étonner, s’ils se refusent à comprendre le message que leur délivre le régime, de voir les attentats se poursuivre et se multiplier chez eux. Ces actes seront comme toujours attribués aux « terroristes », dont la haine de l’autre et le fanatisme religieux seraient les principales caractéristiques. Ils devraient, c’est au moins ce que leurs auteurs anonymes espèrent, ramener ou maintenir druzes et chrétiens dans la sphère d’influence du pouvoir.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/12/11/syrie-qui-veut-terroriser-les-habitants-de-jaramana-22/

date : 11/12/2012

La première partie de cet article est accessible ici



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