A Alep, la campagne militaire tient lieu de campagne électorale – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 3 juin 2014

A la veille d’une élection présidentielle en Syrie abusivement présentée comme libre, honnête et démocratique, les forces du régime ont poursuivi les bombardements auxquels elles recourent depuis des mois pour sanctionner les villes échappant en tout ou en partie à leur contrôle. C’est le cas en particulier à Alep, d’où provient ce témoignage. Il a été rédigé sous le coup de l’émotion par l’activiste Mohammed Mahmoud.

Mohammed Mahmoud

Le bureau du deuxième étage sentait encore le café que les jeunes gens réunis là venaient de prendre. Le groupe était composé de jeunes photographes de terrain, de notre chauffeur et d’un journaliste japonais. En dépit des dangers, celui-ci effectuait sa 3ème visite à Alep en cinq mois, offrant un exemple de courage dont devraient s’inspirer les ministres du gouvernement intérimaire toujours basé à Gaziantep, en Turquie, à quelque 120 km de la ville martyre d’Alep. La discussion, animée, tournait autour de ce que pouvaient faire les activistes syriens pour porter un message au monde entier, alors que les yeux, les caméras et les micros étaient et resteraient braqués sur la Syrie jusqu’au 3 juin, date des élections présidentielles.

Avant qu’un consensus ait été trouvé, une explosion a réveillé tous ceux qui dormaient en cette chaude fin d’après-midi chaud. En une minute, nous étions tous dans la rue, appareils de photo et caméras en main… à l’exception d’un jeune homme atteint à la main, au bras et à la joue par un sniper onze mois plus tôt. Il ne nous avait pas suivi parce qu’il n’avait pas de carte mémoire dans son appareil.

En courant vers l’endroit d’où nous était parvenu le bruit, nous nous sommes séparés, mais nous nous sommes retrouvés sur le lieu de l’explosion. De la fumée, des odeurs et des cris émanaient des entrailles du bâtiment dans lequel des jeunes gens s’étaient déjà aventurés en quête de survivants. Ceux qui étaient restés dehors, avaient organisé une chaîne d’évacuation. Au bout de quelques minutes, trois jeunes filles ont été extraites des ruines, portées à bout de bras. Toutes avaient le visage ensanglanté. Une échauffourée a éclaté entre des photographes et un quidam : il voulait absolument les empêcher de prendre des photos ou de filmer pour préserver l’anonymat de ceux qui se rendaient de l’autre côté de la ville, dans les quartiers d’Alep encore contrôlés par le régime. Outré par ses propos, l’un des photographes a failli en venir aux mains avec lui.

A la lumière de mon briquet, je me suis aventuré dans les restes de l’édifice escorté d’un petit groupe de volontaires. Parvenu au 2ème étage, je les ai séparés en deux groupes auxquels j’ai demandé de fouiller des appartements différents, à la recherche d’éventuels survivants. Quand une équipe de la Défense civile est arrivée sur les lieux, nous étions déjà parvenus au 4ème étage. Ses membres ont commencé à travailler. Ils étaient mieux organisés, mais leur matériel n’était pas à la hauteur des besoins.

Des cris ont retenti, nous avertissant du retour de l’avion. Avant de nous retirer, nous avons suivi un homme qui affirmait avoir perdu deux fillettes dans la cage d’escalier. Il était complètement incontrôlable.

J’ai entendu l’appareil, un Sukhoï 22, revenir vers nous. Trop au fait des techniques de l’armée syrienne, j’ai crié à tue-tête pour demander aux gens de se disperser. J’ai couru à toute vitesse dans la direction opposée au lieu de la première attaque. Quelques instants plus tard, j’ai entendu le sifflement du missile suivi d’un énorme bruit d’explosion. J’ai immédiatement fait demi-tour et foncé dans cette direction. Rendu à une cinquantaine de mètres, j’ai vu venir vers moi un garçonnet dont un bras complètement écrasé depuis l’épaule pendait lamentablement. Il a perdu connaissance en arrivant à ma hauteur. En le prenant dans mes bras, j’ai senti les doigts de ma main droite pénétrer dans sa poitrine et toucher son foie. Je me suis mis à courir en quête d’une voiture. A Alep, les gens qui possèdent des véhicules ont pris l’habitude, lors de ce genre d’attaque, de stationner aussi près qu’ils le peuvent de manière à pouvoir aider à l’évacuation des blessés. Une petite camionnette s’est portée à ma hauteur. Un adolescent en a ouvert la porte arrière et j’ai déposé le corps mourant du garçonnet dans la Suzuki qui est partie à toute allure.

J’ai repris ma course vers le lieu de la seconde explosion. C’est ce moment-là que les hommes du régime postés sur la terrasse de la Maison de la Radio ont choisi pour commencer à prêter main forte à coups de canons aux appareils militaires, dans la guerre qu’ils mènent contre nous, sans distinguer entre révolutionnaires, activistes et civils innocents. Je me suis baissé et j’ai sprinté. Mais j’ai été stoppé net à mi-course par le spectacle d’une scène digne des pires films d’horreur : des corps jonchaient le sol. Ils baignaient dans une mare de sang. Dans l’entrée d’un immeuble, il y avait au moins cinq cadavres. L’un avait été décapité. Plusieurs avaient les entrailles complètement sorties du corps. Des morceaux de chair recouvraient les parois et les murs. La pression dégagée par les missiles avait fait éclater certains corps. D’autres victimes avaient été tuées par toutes sortes de projectiles et de débris transformés en débris improvisés.

Un silence de plomb s’est installé sur les lieux. Je me suis dit que le message des Syriens au monde extérieur se résumait tout simplement dans le drame qu’on venait une nouvelle fois de vivre…..et de filmer.

 

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/05/31/a-alep-la-campagne-militaire-tient-lieu-de-campagne-electorale/

date : 31/05/2014



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