Alep face à l’Histoire – par Roland Mérieux et Francis Sitel

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 octobre 2016

Une violence sauvage est déchaînée sur Alep et sa population.

Après des années de bombardements et d’encerclement, l’aviation russe et du régime écrase les quartiers Est d’un déluge de bombes, de barils d’explosifs, de missiles et de gaz. La puissance des bombes anti-bunker fait s’effondrer des immeubles entiers et détruit les abris souterrains. L’infrastructure vitale est systématiquement ravagée : hôpitaux, écoles, boulangeries, ressources en eau… Le siège prive les habitants de tout approvisionnement en vivres et en médicaments… Les enfants sont les premières victimes de ce massacre planifié.

Ce sont là crimes de guerre.

Une telle violence est révélatrice de ce qui se joue en Syrie.

 

Comment évoquer la complexité des confrontations, l’opacité prétendue des intérêts des différents protagonistes, pour maintenir le silence, justifier le laisser faire ?

D’une part, Alep est une ville insurgée, contre un pouvoir dictatorial prédateur et féroce. Ville prestigieuse et capitale économique de la Syrie. A Alep combattent différentes forces rebelles, celles de l’Armée syrienne libre, celles de diverses composantes islamistes, toutes font face à un ennemi commun. Alep Est c’est encore, malgré les morts et les exils massifs, plus de cent cinquante mille habitants qui depuis des mois et des années vivent l’enfer, et résistent.

D’autre part, Alep est le symbole et l’enjeu décisif de l’offensive d’un régime qui pour sauvegarder son pouvoir est prêt à tout : raser cette ville héritière d’une riche et immémoriale civilisation, écraser sa population, multiplier crimes de guerre et crimes contre l’humanité… C’est à cette entreprise à laquelle le Kremlin et Poutine apportent leur savoir faire : ceux qui ont rasé Grozny pour en finir avec la rébellion tchétchène disposent des moyens militaires et de la détermination pour rééditer cet exploit à Alep.

Une confrontation si claire dans sa brutalité interdit les tergiversations et tout faux semblant. L’alternative est soit la solidarité avec le peuple syrien et sa volonté d’imposer son droit à la justice, à la liberté et à la paix, soit une coupable complicité avec la coalition des massacreurs : le régime syrien, ses alliés russe et iranien, les diverses milices à leur service…

Ce choix en sa sévérité est incontournable. D’où les contorsions des puissances occidentales, les États-Unis au premier chef, pour justifier leur passivité et leurs atermoiements, et aussi les confusions qui dominent la politique de la Turquie, voire celle de certaines forces kurdes…

Et la gauche française et européenne ? Son silence et sa paralysie sont inacceptables.

Face à une telle horreur, qu’on ne peut prétendre ignorer, une mobilisation s’impose : la solidarité humaine interdit de laisser faire (une volonté que manifeste le communiqué commun de plusieurs organisations françaises de gauche et écologistes). Mais un tel sursaut est freiné, voire empêché, par la difficulté à assumer en toute conscience la portée politique immense de ce qui se décide à Alep. L’Histoire dira sans doute que là et alors s’est imposé ce que sera le devenir des peuples de la région. Doivent-ils se juger condamnés à n’avoir pour avenir que l’alternance entre dictatures militaires et despotisme théocratique ? Ou parviendront-ils à imposer la démocratie à laquelle ils aspirent.

Qui pourrait croire que l’Europe n’est pas concernée ? Elle, qui déploie ses armes partout au Moyen-Orient, que travaille dangereusement l’angoisse de l’arrivée massive des migrants et réfugiés, peut-elle continuer à se dire au mieux impuissante, au pire complice ? Aux forces progressistes de peser pour briser la solitude du peuple syrien, imposer que cesse le martyr d’Alep, et changer le cours de l’Histoire.



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