Appel du père Nebras Chehayed aux évêques de Syrie – par François Burgat

Article  •  Publié sur Souria Houria le 16 février 2012

mardi 14 février 2012

La crise que traverse la société syrienne prend souvent des intonations confessionnelles. Les médias du régime tentent de nier avec arrogance qu’elle est née de  la répression brutale d’une revendication initialement pacifique et très profane de « liberté ». Ils persistent à défendre contre toute vraisemblance la thèse d’une réaction « légitime » que leur aurait imposé  le « complot »  de « bandes  d’extrémistes »  « infiltrés»  de l’étranger pour attiser une guerre confessionnelle destinée à miner l’unité syrienne au profit de ses ennemis de toujours. Pour diverses raisons, la hiérarchie des Eglises chrétiennes a jusqu’alors choisi de ne pas se départir publiquement de cette  vision grossièrement manipulatrice.  Tous les Chrétiens, tant s’en faut, et pas davantage tout le clergé ne se soumettent pas pour autant à cette interprétation hasardeuse. L’appel lancé dès le début de l’été 2011 par le père jésuite Nebras Chehayed aux évêques de Damas témoigne de la précocité de ce refus courageux de tous ceux qui, toutes appartenances confondues, refusent de se laisser emprisonner dans une lecture sectaire du très  douloureux « printemps syrien ».

 

Une tache de sang sur nos autels

L’Eglise a toujours prôné le droit pour chacun à la liberté et à la dignité. Elle a toujours incité les laïques à lutter sans relâche pour ce noble objectif. Elle a  demandé aux hommes de religion de faire leur cette obligation, sans toutefois s’impliquer  directement en politique pour qu’ils restent capables de jouer leur rôle de référence collective. En Syrie, où en sommes nous de cet engagement ? Parmi nos prêtres, il y en a qui sont membres du Baath, parmi nos évêques il y en a qui n’hésitent pas à accepter de ne voir que des traîtres dans tout opposant et parmi nos patriarches, il y en a qui ne cessent de  chanter les louanges du régime. Et pas un de nos prêtres n’ose laver les blessures de notre passé ; et pas un évêque n’ose se dresser face aux services de sécurité pour redire les paroles de l’Immortel : «Cessez de tuer !».  Le 23 juillet, au lieu d’être un jour de prière et de jeûne comme l’avait demandé  l’appel des évêques de Damas, le rassemblement des croyants à l’Eglise de La Croix  s’est transformé en un festival de discours politiques ;  et les larmes n’en sont devenues que plus brûlantes.

On ne consulte pas notre peuple.  Quelques évêques parlent en son nom pour affirmer que « seuls ceux qui ne savent qu’approuver (le régime) ont raison !  Quand à « la liberté »…elle n’est rien d’autre que le fait d’un « complot » organisé par des «bandes». Comme si des êtres humains, chaque jour, ne sortaient pas de  chez eux  pour ne  jamais y revenir. Les voix de ceux qui  portent les dépouilles mutilées s’élèvent   : « Pacifiquement, pacifiquement ». Mais le prédicateur leur répond en écho : « Des infiltrés », ce ne sont que «  des infiltrés !». L’armée a beau entrer dans les villes et les  clameurs s’élever au dessus des rues, l’Eglise demeure plongée dans son silence approbateur : « Oui, oui ! ». Et les larmes n’en deviennent que plus brûlantes encore. L’avenir du mouvement en cours ? Rien d’autre que la création « d’Emirats Salafis » !.  Comme si jamais aucun Chrétien ou aucun laïque ne sortait  des mosquées le vendredi  (pour se joindre aux manifestations), comme si les militants civils n’étaient pas enlevés à leur domicile, comme si nous n’étions pas voisins, comme si nous n’avions aucun passé en commun, comme si nous n’avions jamais partagé le pain, le sel ou le café.  De la bouche de certains de nos prédicateurs les mots claquent comme autant de balles. Et de leurs gorges montent des expressions  de haine qui tentent de faire taire ce que l’on ne peut pas faire taire : la voix d’Ibrahim Qachouche * (le larynx du chanteur révolutionnaire de Hama a été arraché par ses tortionnaires ndt).

Et du corps du Messie sur les autels ce sont  Hamza et Hajar qui saignent ;  et du flanc de ce Nazaréen ce sont Hama et  Deir ez-Zor qui se vident de leur sang !

L’église, au lieu de réaffirmer les valeurs humanistes, au lieu de laisser à ses fidèles la liberté de leurs choix politiques, selon leur conscience,  au lieu de conseiller aux responsables de cesser la répression, et aux manifestants de garder leur sang froid pour que le pays ne soit pas entrainé vers le pire. Au lieu de resituer le soulèvement de la rue dans son cadre historique, celui de décennies répétées de corruption et de privation de libertés, quelques hommes d’église ont opté pour le  parti pris en faveur du régime. Ils jouent de la musique et  font la fête et entrainent  nos jeunes dans les concerts organisés sur la place des Omeyyades à l’heure où ils devraient  porter le deuil de ceux qui viennent de tomber, approfondissant ainsi les  blessures.

De loin, la voix du Messie répète : « Donnez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ». Mais le prédicateur se contente de répéter : « Des infiltrés », des « infiltrés » ! Comme si rien ne s’était passé. Comme si notre peuple n’avait aucun souvenir, comme si tous les manifestants n’étaient que vénalité et crime. Comme si la peur avait crucifié l’espérance.

Pardonnez, messieurs et messeigneurs les évêques, les complaintes d’un petit moine comme moi qui connaît encore peu de chose de  la vie, excusez les voix de ceux de vos enfants qui refusent le parti pris d’un grand nombre de vos hommes de religion. Dans le monde arabe, un printemps vient de jaillir et il sera la lumière de l’Eglise (« nuwwar », très lumineux, est également le surnom du mois de Mai).

« Nous sommes les deux yeux à travers lesquels sa miséricorde regarde ceux qui sont dans le besoin. Nous sommes les deux mains tendues pour la bénédiction et la guérison, nous sommes les pieds qui les portent pour aller faire le bien. Nous  sommes les deux lèvres qui prononcent sa parole » a dit Thérèse d’Avila.

Traduction :  François Burgat.

François Burgat, politologue, est directeur de l’Institut français du Proche-Orient

Source : http://oumma.com/11336/appel-du-pere-jesuite-syrien-nebras-chehayed-aux-eveques-de-syrie

Date : 16/02/2012




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