Archimède à la base aérienne de Shuraï‘ât par Subhi Hadidi

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 avril 2017

Archimède à la base aérienne de Shuraï‘ât

par Subhi Hadidi, il Al-Quds al-Arabi, 10 avril 2017
traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

  

Les « Irrédentistes » arabes (al-mumân3ûn),  cette cohorte de gens qui croient dur comme fer que ce à quoi la Syrie assiste depuis sept ans serait non pas une insurrection populaire, mais « un complot visant l’« Axe de l’Irrédentisme contre Israël, l’Amérique et l’impérialisme mondial », ont fait de l’attaque américaine par missiles contre la base aérienne d’Al-Shuraï ‘ât (dans la région de Homs) (comme cela avait déjà été le cas pour les nombreux raids israéliens contre des positions du régime Assad) la lecture non pas seulement de quelqu’un qui aurait trouvé une justification recherchée depuis longtemps sur laquelle s’appuyer (aussi vermoulue soit-elle), mais de quelqu’un qui aurait trouvé celle-ci – Eurêka ! – à la manière d’Archimède !

Certains se contentent d’élever la voix, d’autres hurlent à s’en faire péter les cordes vocales : « Alors, vous voyez ? Ne vous avions-nous pas dit que l’Amérique, à l’instar d’Israël, est impliquée dans le complot ourdi contre le régime de l’irrédentisme, de la résistance et de la résilience ? N’est-il pas parfaitement clair aujourd’hui que l’Amérique et tous les cercles impérialistes mondiaux, plus ce qu’il subsiste de colonialisme ancienne manière et ce qui se renouvelle et s’auto-engendre en fait de néocolonialisme… se tiennent au coude-à-coude derrière cette frappe américaine et derrière toute les frappes israéliennes » et que, par conséquent, ils soutiennent les « agents », les « infiltrés » (al-mundassîn), les « terroristes » et les « djihadistes » opposés au régime « irrédentiste » syrien, parachevant ce même complot qui visait à exclure la Syrie de l’équation du conflit israélo-arabe et de mettre ses dirigeants à genoux ?

De fait, depuis des décennies d’histoire politique arabe contemporaine, et peut-être même d’histoire politique arabe moderne, on n’avait jamais connu un tel degré d’indigence, de surenchère et de débilité, sans parler de la grossièreté, de l’irréflexion, du caractère obscène de la pseudo-démonstration et du marasme intellectuel condamnant sans appel ce système politico-moral dans lequel se vautre la bande des « irrédentistes » arabes. Ils ne voient aucune contradiction dans leurs applaudissements s’adressant à un régime censé « résister » à Israël et à l’impérialisme mais qui retire ses tanks, son artillerie lourde et ses hommes du Golan occupé pour aller massacrer des Syriens dans leurs hameaux, leurs villages et leurs villes.

Et tandis que les bombardiers israéliens vont et viennent à leur guise, en permanence et de manière répétée, au-dessus des centres de recherche, des dépôts d’armes et des palais présidentiels syriens, les bombardiers du régime, ainsi que ses systèmes de missiles et son artillerie lourde, répliquent, effectivement, mais de manière inattendue : en effet, ils se retournent vers l’intérieur de la Syrie et y visent les boulangeries, les hôpitaux, les universités, les minarets des mosquées, les coupoles des églises et des ponts ancestraux.

Ce gang de malfrats ne se souvient pas (normal, la plupart d’entre eux les oublient délibérément) les déclarations attribuées par le quotidien américain New York Times à Rami Makhlûf – un neveu de Bachar al-Assad, le plus terrible des requins des investissements, du fric et des affaires – au sujet de la relation intrinsèque existant entre la stabilité du régime syrien et la stabilité d’Israël.

Makhlouf avait déclaré mot pour mot : « S’il n’y a pas de stabilité ici (en Syrie), il ne saurait y avoir de stabilité en Israël ».

Ces propos tenus durant les premières semaines de l’insurrection populaire en Syrie avaient pour finalité de rappeler au peuple syrien et à tous les peuples de la région ce qu’ils savaient déjà, à savoir que le régime syrien réputé « irrédentiste » était ce même régime qui n’avait jamais cessé de garantir la sécurité d’Israël… Oui, vous avez bien lu : la sécurité de ce même Israël auquel ce même régime prétend résister ! De la même manière, ils s’ingénient à oublier que ces propos ont été tenus par l’orfèvre en chef de la corruption et de la tyrannie à la seule fin d’appeler Israël au secours [du régime Assad], de le flatter et d’obtenir d’Israël qu’il puisse se ranger sous son aile protectrice.

Le gang des irrédentistes se plaît à oublier volontairement, également, les signalés services rendus par Assad-père, à l’instar d’Assad-fils, aux intérêts américains et occidentaux dans la région, et en tout premier lieu à la sécurité d’Israël. Ces services ne se sont pas limités à la perpétuation du statu quo qui régit encore à ce jour le Golan occupé, et ce, depuis l’accord de Sa‘sa‘ (conclu en 1973) ou encore l’engagement du régime syrien à respecter la feuille de route de la sécurisation des frontières syro-irakiennes dans l’intérêt de l’occupation américaine. Ces services sont allés bien au-delà de la guerre livrée par le régime syrien au mouvement national libanais et à la résistance palestinienne, ainsi que de l’encerclement des camps de réfugiés palestiniens, au milieu des années 1970, ou encore du fait d’avoir contemplé sans lever le petit doigt l’invasion du Liban par Israël, en 1982, bien que les forces syriennes aient été visées directement et bien que cela ait entraîné la mort d’officiers et de nombreux hommes. Le régime n’a pas manqué d’apporter son soutien verbal au Hamas et de faire du business, politiquement et financièrement, avec les fournitures d’armes iraniennes au si mal nommé « Hezbollah » [le « parti de Dieu »]. L’héritier poursuit dans les brisées de son père : comme lui il tente de s’attirer les bonnes grâces de l’impérialisme mondial et il recherche des canaux de négociation avec Israël, que cela soit secrètement, ouvertement ou encore via des entremetteurs.

Il est pour le moins étrange, avec tout ça, que sa haine de l’Amérique soit le critère retenu par les « irrédentistes » pour tenter de « démontrer » l’innocence du régime syrien dans les flots de sang syrien versés. La haine [proclamée] qu’Assad a de l’Amérique serait la preuve de la validité de la théorie selon laquelle un complot serait ourdi contre l’« axe de la  « résistance », et de la nécessité de fustiger la révolte du peuple syrien contre le régime d’oppression et de corruption qui a transformé la Syrie en datcha familiale des Assad.

Pourquoi, dans ces conditions, le même critère n’est-il pas appliqué au front d’Al-Nuçra (Jabhat al-Nuçra), lequel, hostile lui aussi à l’Amérique, figure sur la liste noire américaine des mouvements terroristes ? Ce mouvement est-il lui aussi « irrédentiste » ? Si les « irrédentistes » pardonnent au régime Assad les crimes de guerre qu’il perpètre quotidiennement contre le peuple syrien au nom de son hostilité à l’Amérique, que disent-ils au sujet des exactions et des crimes perpétrés par certaines factions du Front al-Nuçra ?

Il n’y a pas si longtemps, Assad-fils, Hasan Nasrallah (secrétaire général du « Hezbollah »), le général Hasan Fayrouz-Abadi, chef des états-majors généraux des forces armées iraniennes et Ahmad Jibrîl, secrétaire général du Front Populaire (de libération de la Palestine)-Commandement Général se sont succédé, avec d’autres thuriféraires, pour annoncer au peuple que  l’heure de la libération du Golan occupé [par Israël] avait sonné et que l’aube de la « résistance » s’était levée dans ses plaines et sur ses plateaux.

Une semaine s’écoula à la suite de cette campagne purement verbale (que l’on pouvait à juste titre qualifier d’éloquence échevelée !), puis des mois se passèrent, puis des années…, mais pas un seul pouce carré des terres occupées du Golan, qui s’étendent à perte de vue (près de 1 200 km2), n’a assisté au tir d’une seule cartouche en direction des forces d’occupation israéliennes ni par les quelques fusils des « résistants » valeureux tant arabes que non arabes, ni par quelque tank du régime, lequel n’utilisa ni son artillerie ni ses missiles.

Mai,s qu’importe : « Eurêka ! », s’écrie notre « irrédentiste », tout en se raccrochant à la récente frappe américaine par missiles tandis qu’Archimède détourne le regard (de honte, cette fois-ci, après être passé par l’étonnement et le désarroi)…

 

 



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