Armes chimiques en Syrie: « A son réveil, il crachait du sang » – Par YassineEl-HajjSaleh

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 mai 2013

Yassine el-Hajj Saleh est écrivain et médecin de formation. Il décrit sa rencontre avec des victimes d’armes chimiques dans la Ghouta orientale, une zone de vergers aux mains des rebelles dans la banlieue de Damas. Témoignage.

Armes chimiques en Syrie: "A son réveil, il crachait du sang"

Jobar (Syrie)- Yassine el-Hajj Saleh a rencontré un combattant rebelle victime, selon le médecin qui l’a examiné, d’armes chimiques, dans la Ghouta orientale près de Damas.

 

Agé d’une trentaine d’années, l’homme a été transféré au « poste 200 », à Douma. Il avait l’air très fatigué et on entendait à peine sa voix. Originaire du quartier des Qanaouat à Damas, il combattait sur le front de Jobar, à l’est de la capitale. Le militant a d’abord passé 9 heures dans le « poste 1 », un hôpital où les victimes reçoivent les premiers secours. Il a perdu conscience pendant 6 heures.

Hormis la fatigue et l’épuisement, l’homme semblait en bon état physique et pleinement conscient, lorsque je l’ai rencontré le dimanche 14 avril. Il pouvait se tenir debout, mais sans parvenir à rester stable.

« Que s’est-il passé? », lui ai-je demandé.

Les combattants ont été la cible d’une attaque par un objet ressemblant à une grosse pierre. Il n’y a pas prêté attention sur le moment, mais son camarade l’a interrogé quelques instants après la chute de l’obus: « Tu sens cette odeur? ». Lui n’a pas senti d’odeur ni vu de fumée. Mais il a ressenti une forte gêne respiratoire, ses yeux sont restés écarquillés et figés. Pensant qu’il allait mourir, il s’est mis à réciter une ultime prière à voix haute.

A son réveil à l’hôpital, il crachait du sang. Quand je l’ai examiné, il crachait toujours du sang, mais un peu moins qu’au début. Mais il n’avait pas de réaction cutanée.

A l’hôpital, il a appris que son camarade était décédé et que d’autres militants avaient été tués lors de cette attaque. Impossible d’en avoir la confirmation. Il ne sait pas non plus si d’autres obus similaires ont été tirés sur le front de Jobar.

Le docteur Sakhr a observé 20 cas similaires ce jour-là

Le rapport médical établi par un médecin de l’hôpital établit les symptômes de cet homme: myosis (diminution du diamètre de la pupille) et confusion, ce qui indique que le système nerveux central a pu être atteint. Le rapport indique également qu’on lui a administré, par injection, 9 doses d’atropine, 5 doses d’hydrocortisone et 5 doses de Dexone (Dexamethasone). Le médecin avait préconisé un régime normal et des sérums. Cet homme est resté en observation 4 jours, au  » secteur 200 « .

Le docteur Sakhr précise qu’il a observé 20 cas de personnes atteintes ce jour-là. Lui-même a été affecté par le gaz incrusté dans les vêtements des patients, et a été par la suite transféré dans une unité de soins intensifs. Parmi les 20 personnes touchées, une seule est décédée; deux autres sont dans un état grave.

Le docteur Sakhr décrit les symptômes provoqués par ce gaz toxique: difficulté respiratoire (dyspnée), myosis, écoulement et rougeur des yeux, écoulement nasal, expectoration de sang (hémoptysie), perte de conscience. Ces symptômes varient selon le degré d’exposition au gaz toxique et la quantité inhalée.

Deux jours plus tard, les patients atteints présentaient de nouveaux symptômes: des troubles émotionnels, excitation, colère, ou état d’euphorie ainsi que des idées obsessionnelles et maniaques. Ces symptômes ont disparu deux ou trois jours plus tard, selon le docteur Sakhr.

S’appuyant sur ces observations cliniques, le médecin pense que la substance utilisée dans ces obus est du gaz Sarin. Mais il n’a pas de certitude absolue. Il ajoute que des échantillons ont été prélevés sur les cheveux et les vêtements des patients, qu’on leut a fait des examens d’urine, et de sang, qui ont été envoyés à des organismes capables de déterminer la nature de la substance toxique, ainsi que l’antidote qui convient.

Certains de ceux que j’ai rencontrés ici estiment qu’il s’agit d’armes chimiques tactiques utilisées par le régime qui cible des combattants et des civils dans des zones géographiques limitées…

Yassine el-Hajj Saleh est écrivain, médecin de formation et ancien prisonnier politique.

Traduit de l’arabe par Rawa Pichetto

source: http://www.lexpress.fr/actualite/syrie-l-usage-d-armes-chimiques-dans-la-banlieue-de-damas_1246281.html

La version originale en arabe est parue sur le site de La République, dédié aux témoignages, débats et études sur la Syrie et la révolution syrienne



Inscrivez-vous à notre newsletter