Bachar Al Assad invente le « dialogue national »… sans interlocuteur

Article  •  Publié sur Souria Houria le 10 juillet 2011

Dans sa troisième intervention publique depuis le début de la crise en Syrie, le président Bachar Al Assad a affirmé, le 20 juin, qu’il entendait faire du « dialogue national l’axe principal de l’action de son gouvernement » au cours des mois à venir. Près de trois semaines plus tôt, le 1er juin, il avait désigné par décret les membres d’un comité de préparation, auquel il avait donné pour mission de « définir les bases et préciser les modalités et le programme » d’un tel dialogue. On a finalement appris, le 27 juin que, suite aux réunions tenues par ce comité, une première rencontre, intitulée « rencontre de concertation », se tiendra le dimanche 10 juillet. Comme son intitulé le suggère, il ne s’agira pas à cette occasion d’entamer des discussions avec l’ensemble des composantes de la société syrienne, mais uniquement d’examiner les conditions de convocation et de déroulement d’un dialogue national fructueux.

Le comité de préparation du dialogue national au travail

La contestation et l’opposition n’avaient pas attendu le discours du chef de l’Etat pour faire savoir que, si elles étaient favorables à une solution négociée, il était hors de question pour elles de répondre à une invitation à parler avec le régime, aussi longtemps que celui-ci n’aurait pas adopté des mesures préalables de confiance démontrant le sérieux de ses intentions. Trois revendications figuraient en tête de leurs demandes : le retour immédiat et définitif des forces de sécurité et de répression dans les casernes, la libération des personnes arrêtées depuis le début du mouvement de contestation, et la liberté de poursuivre dans les rues les manifestations pacifiques.

La qualité des personnalités choisies par Bachar Al Asad pour préparer le dialogue national ne permet pas de douter que, pour le régime, dialoguer signifie tenter de monnayer à moindre coût et en échange d’un minimum de concessions et de promesses le maintien du pouvoir en place. En revanche, pour la contestation, du moins dans sa composante la plus radicale, il n’est pas question, au cas où un dialogue se nouerait, de discuter d’autre chose que d’une transition pacifique vers un régime démocratique, impliquant la remise immédiate du pouvoir à un gouvernement intérimaire d’union nationale. Entre ces deux extrêmes, l’opposition a semblé chercher sa place. Une réunion d’opposants sans appartenance partisane, qui comptait parmi ses animateurs plusieurs personnalités traitées par le régime comme des interlocuteurs privilégiés, a donné l’impression de rechercher une solution intermédiaire. Au terme d’une rencontre sur laquelle le pouvoir avait fermé les yeux, le 27 juin, elle évoquait une « transition vers un Etat démocratique », qui semblait prendre ses distances avec la « chute du régime » réclamée par la rue et paraissait laisser la porte ouverte à un recyclage du régime en place.

Affiche du « Vendredi du non au dialogue »

Toutefois, en s’abstenant de répondre aux conditions des protestataires et de mettre fin, en premier lieu, à la violence unilatérale des forces dites « de sécurité », le régime a contribué à restaurer l’union entre l’opposition et la contestation, autour des revendications de cette dernière. Bachar Al Assad et ceux qui le conseillent escomptaient, si ce n’est faire basculer l’opposition dans le camp du pouvoir, du moins l’éloigner de la contestation, en l’impliquant et en la compromettant dans un exercice politique difficile à rejeter par des formations et des personnalités en quête d’un rôle entre le régime et la rue. En refusant de reconnaître que les manifestants n’étaient ni des agents de l’étranger, ni des terroristes islamistes, et qu’ils étaient mus par le refus de subir plus longtemps l’oppression et les humiliations supportées durant des décennies, il a abouti au résultat inverse. Contraints de choisir entre le régime et la rue, partis et personnalités d’opposition se sont rangés du côté vers lequel ils penchaient depuis toujours : celui de la protestation et du changement. Tandis que la contestation ne laissait planer aucun doute sur ses intentions, en descendant par centaines de milliers dans les rues, vendredi 8 juillet, dit « Vendredi du refus du dialogue », l’opposition a dorénavant clairement annoncé qu’elle ne répondrait pas à l’invitation.

Le régime, qui s’attendait à une telle réponse, n’en annoncera pas moins, dimanche 10 juillet au soir, par le biais de l’agence de presse officielle SANA et le relais des sites Internet financés par les profiteurs du système, que « le dialogue a été un plein succès et a réalisé ses objectifs ». La liste des participants que ses services de renseignements a concoctée inclut en effet, entre les membres du Parti Baath et de ses alliés du Front National Progressiste qui constitueront un tiers des participants, et les opposants qui en auraient constitué un autre tiers, une liste de personnalités présentées par le régime comme des « indépendants proches de l’opposition ». Il s’agira en fait, selon les opposants, d’agents et de clients du pouvoir en place, depuis plus ou moins longtemps infiltrés dans leurs rangs pour tenter de les influencer, de les diviser et de rapporter aux moukhabarat leurs moindre faits et gestes.

« Ni réforme ni dialogue avec Maher et Bachar »

Cette issue prévisible n’émeut guère le chef de l’Etat syrien. Ce n’est pas pour modifier quoi que ce soit dans son pays qu’il s’est rallié au principe du « dialogue national ». Il sait depuis longtemps que toute amorce d’ouverture s’achèvera pour lui en désastre. Il cherche donc à gagner du temps et à diviser ses adversaires à l’intérieur. Il tente en même temps, et peut-être surtout, d’afficher vis-à-vis de l’extérieur une posture conciliatrice. Il espère qu’elle lui permettra d’atténuer le mécontentement à son égard des Etats-Unis et de l’Europe, que son tout puissant ministre des Affaires Etrangères, Walid Al Moallem, a récemment « rayée de la carte du monde »…

 

Source : Syrie Blog Le Monde
Date : 9/7/2011
http://syrie.blog.lemonde.fr/2011/07/09/bachar-al-assad-invente-le-dialogue-national-sans-interlocuteur/



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