Bachar et son complice Vladimir – Par Natalie Nougayrède

Article  •  Publié sur Souria Houria le 15 avril 2012

12 avril 2012

Quand on suit les événements en Syrie et que l’on se souvient de l’histoire du régime Poutine en Russie, quelques parallèles sautent aux yeux. Vladimir Poutine, comme Bachar Al-Assad, a mené contre une partie de sa population une longue campagne militaire d’une férocité inouïe, sur fond d’impuissance, si ce n’est de passivité, du monde extérieur.

Comme Bachar Al-Assad, il a fait bombarder aveuglément des localités à l’artillerie, raser des quartiers entiers, massacrer indifféremment femmes et enfants, expédier des milliers de personnes vers des chambres de torture, où se pratiquait toute la gamme des sévices du goulag d’antan. L’objectif étant que chaque homme, s’il ressort vivant, soit broyé à jamais, et ne s’avise plus d’être libre face au pouvoir.

Vladimir Poutine a-t-il pensé à Grozny en apercevant des images d’Homs ravagée par l’armée syrienne ? Les criminels de masse aiment bien, semble-t-il, contempler le résultat de leurs méfaits. Le président russe avait un jour survolé la capitale de la Tchétchénie en hélicoptère – s’étonnant même de l’ampleur des dévastations qu’il avait provoquées. Bachar Al-Assad a pris soin de se faire filmer par la télévision marchant dans les rues d’Homs, une fois la ville d’opposition écrasée par les tanks. Sur ces images, on l’a vu sourire.

Bachar et Vladimir… Poursuivons le parallèle. Arrivés au pouvoir à la même époque, ils ne s’attendaient vraiment pas à devenir chef d’Etat. Bachar était ophtalmologue à Londres quand, à la mort de son frère dans un accident de voiture, il devient l’héritier politique par défaut. Il succède à son père en 2000. Vladimir Vladimirovitch n’en revenait toujours pas d’avoir été nommé chef des services secrets russes quand, en 1999, les clans autour d’Eltsine l’ont de nouveau « utilisé », pour parachever un coup de palais à Moscou, sur fond d’offensive militaire en Tchétchénie.

Les années ont passé. Bachar et Vladimir ont perpétué une vieille alliance entre leurs pays, remontant à l’époque où le KGB d’Andropov soignait ses relations avec les régimes arabes nationalistes.

Aujourd’hui, se sentant largement immunisé contre toute pression extérieure majeure, du fait de la protection que lui assure la Russie, Bachar Al-Assad précipite le Moyen-Orient vers un scénario de conflit généralisé. La violence a déjà commencé à déborder vers la Turquie et le Liban.

La Russie s’appuie sur la carte syrienne pour tenter d’opérer un retour stratégique au Moyen-Orient, sur fond de confrontation entre les Occidentaux et l’Iran. Sur cet échiquier, Moscou joue avec de multiples pions : le contentieux nucléaire, le bouclier antimissile de l’OTAN, les routes de l’énergie pour l’Europe… En soutenant le système Assad, allié de l’Iran, Moscou empêche un affaiblissement majeur de la République islamique, un pouvoir avec lequel elle partage le souci de chasser toute présence américaine hors de son voisinage géographique. Avec la Syrie, la Russie croit tenir sa revanche après la « vexation » libyenne. Elle calcule qu’en Syrie comme en Iran, le statu quo des régimes est tout à son avantage.

La recette russe est celle du pompier-pyromane : contribuer à enflammer une crise avant de se présenter comme seul recours censé apporter la solution. Les veto russes à l’ONU ont agi comme des protections majeures pour Bachar Al-Assad qui, à chaque fois, déchaînait son appareil répressif, entraînant au fil des mois une radicalisation et une militarisation de l’opposition.

Logique bien rodée : les opposants syriens étant qualifiés en bloc de « terroristes », ils peuvent à ce titre être massacrés à l’arme lourde. Le pouvoir Poutine avait traité de la même manière, collectivement, la population tchétchène. Moscou comme Damas a joué la politique du pire, qui consiste à nourrir les extrêmes par la violence d’Etat.

La Russie a beau jeu de répéter aux Occidentaux que sa seule préoccupation est de se protéger d’un djihadisme sunnite émanant de Syrie et soutenu par les Etats sunnites du Golfe. Les spécialistes savent que c’est la politique militaire à courte vue de Moscou dans le Caucase qui a fait le lit de l’islamisme armé.

Bachar a, comme Vladimir, eu l’idée d’organiser des simulacres d’élections (un « référendum » et, bientôt, des « législatives ») en pleine zone de guerre dans son pays, pour faire croire à une normalisation en marche. Les Occidentaux ont été moins dupes des manoeuvres syriennes que de celles de M. Poutine, dont les scrutins factices en Tchétchénie étaient salués par Paris et Berlin.

L’armée russe s’est faite la protectrice du despote syrien. Quand, fin 2011, un débat semblait prendre forme, entre Occidentaux et Turcs, à propos de zones ou couloirs « sécurisés » en Syrie pour encourager les défections, la Russie a fait appareiller une flottille vers sa base navale de Tartous, sur la côte syrienne. Elle confirmait haut et fort la poursuite de ses livraisons d’armes à Damas, y compris des missiles supersoniques et des avions chasseurs. Mi-mars 2012, l’agence Ria-Novosti affirmait qu’un bâtiment russe accostant à Tartous transportait des troupes « anti-terroristes »… supposées combattre la piraterie dans le golfe d’Aden.

Le plan de Kofi Annan convenait parfaitement à Moscou, car il évacuait tout scénario de transition politique imposée à Damas. Le sentiment d’impunité du dictateur syrien continue d’être conforté par l’afflux d’armes et de financements russes. Moscou se livre ainsi à un travail de sape des sanctions européennes, qui visent à étouffer les ressources de la machine à tuer syrienne. Sans pouvoir verser les soldes, Al-Assad aurait du mal à préserver certaines loyautés.

Une suggestion : la France ne pourrait-elle pas envisager de suspendre sa coopération militaro-industrielle avec la Russie, tant que celle-ci continuera d’aider un régime perpétuant des crimes contre l’humanité ? Renoncer à des contrats d’armements au nom de la protection des civils  : le geste serait en cohérence avec nos valeurs professées. Et même avec nos intérêts. En Syrie se joue une partie du sort de l’Europe.

Qu’en pensent les candidats à l’élection présidentielle française ?

Source: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/04/12/bachar-et-son-complice-vladimir_1684577_3232.html



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