Bataille d’Alep : une tactique d’escarmouches « karr wa farr » par Subhi Hadidi

Article  •  Publié sur Souria Houria le 19 août 2016

subhiBataille d’Alep : une tactique d’escarmouches (« karr wa farr »)* d’un genre nouveau, avec partage international du travail : d’un côté le Tsar attaque, tandis que, de l’autre, son satrape syrien se replie…

Traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

In Al-Quds al-Arabi, 2 aout 2016

La logique toute simple pour commencer, et ensuite cette logique dont les épisodes précédents d’affrorntement militaire entre le régime syrien et les factions armées de l’opposition syrienne aux allégeances et aux formes d’organisation les plus diverses ont démontré la justesse, nous laissent à penser que l’actuelle bataille d’Alep faite de sièges et de contre-sièges sera longue, qu’elle consistera en une tactique d’attaques ponctuelles, mais fulgurantes, et de replis stratégiques (karr wa farr)* et qu’elle sera riche de développements décisifs et d’apports inédits à la science polémologique, à côté d’autres manœuvres tactiques désormais classiques.

La première indication qui doit retenir notre attention, c’est la rapidité stupéfiante avec laquelle l’opposition armée a atteint son objectif – plus précisément, sa formation appelée « Front de la Conquête du Pays de Châm (la Syrie) » [Jabhat Fathi-sh-Shâm], qui a réussi à prendre le contrôle de plusieurs écoles et facultés militaires quasi imprenables dans la région d’Al-Ramûséh, en particulier de l’École d’Artillerie [Madrasat al-Midfa‘iyya], cette forteresse inviolable hérissée de canons et bourrée de munitions et d’hommes, « riche » aussi de ses symboles sanglants (ça n’était pas une simple lubie, de la part du « Front de la Conquête », que ce choix des nom « Ibrahîm al-Yûsuf » et « Massacre (horrible) de juin 1979 » (perpétré dans cette même école) pour désigner les opérations qu’il y a menées).

Il est vrai que ce qu’il reste de l’armée du régime mérite désormais à très juste titre plus que jamais son surnom le plus courant d’« Armée des Traîne-Savates » : clairsemée, débandée, prête à s’effondrer à tout moment, des hommes au moral dans les rangers, à l’entraînement déplorable, auxquels ont sert rata immonde, dont l’équipement est fait de bric et de broc et qui sont victimes de la fuite de leurs officiers dès qu’approche le moindre orage…

Mais il est vrai également, en revanche, que ça n’est pas cette « armée » qui combat directement et réellement aux limites d’Alep, et que le combat sur le terrain le plus efficace est pris en charge par les unités de ce qu’il est convenu d’appeler le « Parti de « Dieu » » (Hezbollah) et par les « Gardiens de la « Révolution » iranienne », ainsi que par diverses milices confessionnelles chiito-chiites, mais multiethniques.

La deuxième indication importante, c’est le fait que l’armée du régime Assad et les diverses factions et milices qui l’« accompagnent » bénéficient d’une intense couverture aérienne de la part de la deuxième grande puissance militaire mondiale et que l’aviation militaire russe a été par le passé (et continue à être aujourd’hui) le facteur premier, le facteur second, le facteur troisième… et le facteur dixième de l’équilibrage du rapport de force sur le terrain, et ce, sans que la moindre dissuasion ne l’empêche de recourir aux armes prohibées par les conventions internationales ni de bombarder les hôpitaux et les infrastructures publiques vitales. Et, malgré cela, les développements militaires sur le terrain ont d’ores et déjà démontré que toute la puissance de feu du Tsar russe n’a a aucun moment été suffisante pour permettre au « Traîne-Savates » Assad et à ses supplétifs de tenir n’eût été que quelques mètres, à la Faculté d’Artillerie, à la Faculté d’Armement et à celle du Chiffre et, déjà avant cela, là où se trouvait la « Brigade des Missiles » et sur les collines de Mu’ta, de ’Ahad et d’Al-Mahabba…

Troisième enseignement : l’absence dont brille le facteur « Amérique » dans toutes les équations de la bataille d’Alep, non seulement dans ses dimensions militaires (car c’est là le « refrain » lancinant intrinsèquement lié aux choix politiques de la Maison Blanche), mais également y compris dans ses dimensions politiques. Cette absence américaine donne fondamentalement une indication (même si cette déduction peut sembler hâtive) des accords (secrets) américano-russes sur la Syrie et sur la manière dont ces accords ont fuité, et dont ils seront par conséquent désamorcés et sans doute totalement inefficients sur le terrain lorsqu’éclatera (en Syrie) un affrontement généralisé de la même nature que celui auquel nous assistons aujourd’hui aux limites d’Alep.

Si l’esprit général de ces accords secrets est basé sur une coordination russo-américaine dans le ciblage du Front de Libération du Pays de Châm [Jabhat Fath ash-Shâm], en contrepartie de l’arrêt par Moscou de ses bombardements visant l’« opposition syrienne modérée », le théâtre des opérations militaires démontre l’existence d’une accumulation de tellement de contradictions que ces accords secrets ne sont désormais rien de plus que de l’encre sur du papier : les Russes bombardent aveuglément tous les opposants au régime syrien, à Alep et partout ailleurs, et les Américains se contentent de donner un coup de main à Manbidj et de pousuivre la construction de la toute nouvelle base militaire américaine de Rumeïlat. Mais, pendant ce temps-là, le « Front », lui, consacre son statut d’avant-garde dirigeante sur tous les terrains de la confrontation militaire !

Last but not least, le quatrième enseignement (de la bataille d’Alep), c’est que le vacarme des batailles pour la conquête des écoles et des facultés militaires d’Al-Ramûséh ne résone pas seulement dans le triangle Alep-Idlib-Côte syrienne, mais qu’il est entendu également à Damas et dans toute la région damascène, et qu’il commence à brûler la tambouille des « trèves » russes à Darâyâ et à Ma‘dhamiyét ash-Shâm, et à empêcher la muette « Armée de l’Islam » de dormir à Dûmâ et le Front du Hôrân de dormir, quant à lui, dans le Sud…

Et étant donné que la bataille d’Alep n’a en aucun cas découlé de considération uniquement locales relatives à la levée ou au brisement du siège et à l’imposition d’un contresiège, cette bataille – en particulier si elle se prolonge, si elle se diversifie et si elle s’étend – est promise à se muer en une gigantesque bataille décisive à la fois militairement et politiquement et à la fois sur les plans syrien, régional et mondial.

C’est donc bien à une tactique d’escarmouches et de replis (karr wa farr) que nous sommes en train d’assiter à Alep, une tactique de laquelle ni le Tsar de Toutes les Russies ni « Traîne-Savates », son valet syrien, ne réchapperont.

[* La tactique militaire dite en arabe « karr wa farr » a été utilisée par des guerriers bédouins, dans le désert, notamment pour attaquer des caravanes (elles mêmes protégées par des hommes armés). Elle consistait à procéder à des attaques-surprise extrêmement violentes mais brèves suivies de replis quasi immédiats, cette fuite (farr est un verbe signifiant : fuir) permettant aux attaquants d’échapper à toute poursuite et cette opération étant répétée (le verbe arabe karr signifie : « répéter, renouveler ») en ménageant, à chaque fois, un effet de suprise optimal (on peut parler à son sujet de tactique de harcèlement) (NdT)].



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