Brèves syriennes (3). Ni Bachar Al Assad, ni les jihadistes – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 février 2013

Plusieurs incidents récents viennent de démontrer que les Syriens, qui se battent depuis bientôt deux ans pour mettre fin à un système autoritaire et corrompu, ne sont pas disposés à se laisser imposer un autre système, tout aussi autoritaire, ne correspondant ni à leurs valeurs, ni à leurs traditions, ni à leurs aspirations.

« Faites confiance à demain » (Saraqib)

Selon l’AFP, le premier de ces incidents s’est déroulé dans la bourgade d’Al Qah, près de la frontière turque à l’est d’Alep, où des éléments du Front de Soutien ont arrêté, pour le déférer devant un tribunal islamique, un homme qui avait proféré des jurons lors d’un accident de la circulation. Son frère, important responsable local, a aussitôt fait appel à ses hommes pour le récupérer. A l’arrivée des renforts qu’ils avaient aussi réclamés, les combattants du Front ont tenté de quitter les lieux pour le village voisin d’Atmeh en emmenant avec eux leur prisonnier. Des balles tirées dans les roues de leurs véhicules les en ont empêchés. Les habitants d’Al Qah ont récupéré le prisonnier et capturé l’un des chefs du groupe. Ils l’ont libéré deux jours plus tard, après avoir taillé sa longue barbe, en échange de la restitution de plusieurs de leurs concitoyens détenus par le Front.

Le second s’est passé à Atmeh même, où les fidèles d’une mosquée locale ont empêché un cheykh jordanien, membre du Front de Soutien, de prononcer le sermon lors de la grande prière du vendredi. Ils étaient d’accord pour lui laisser de temps en temps la parole. Mais ils ne voulaient pas qu’il la monopolise. Le cheykh a été contraint de se retirer, en compagnie des hommes qui l’escortaient.

Deux jours plus tôt, une affaire similaire s’était produite à Dana, dont les habitants avaient chassé un cheykh d’origine koweïtienne, qui tentait de s’approprier la place de l’imam local.

Enfin, lors de la manifestation hebdomadaire du vendredi 8 février, une brève altercation a opposé, à Saraqib, quelques partisans d’un Etat islamique aux autres manifestants, tenants d’un Etat civil démocratique. Les premiers, des membres des Brigades Ahrâr al Châm regroupés autour de leur bannière noire, ont arraché un « drapeau de l’indépendance » des mains des seconds. Mais, pas plus que la semaine précédente où ils avaient déjà fait de même, ils ne sont parvenus à provoquer un affrontement, ni à perturber durablement le cortège qui a poursuivi sa route en scandant les slogans habituels.

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Il n’est pas vrai, comme certains médias l’affirment, que les Syriens ont accueilli à bras ouverts les jihadistes du Front al Nousra. Ils étaient bien placés pour savoir le rôle exact joué par les services de renseignements de leur pays dans cette apparition aussi soudaine qu’opportune. Il était en effet grand temps, fin décembre 2011, soit après 9 mois et demi de soulèvement, que se montrent enfin les « terroristes » dont Bachar Al Assad avait prophétisé l’apparition avant le début des évènements. Il n’était plus possible d’attendre, alors qu’arrivaient en Syrie les premiers observateurs de la Ligue arabe, dont le régime ne voulait pas plus que des journalistes, et qu’il lui fallait donc convaincre de rebrousser chemin au plus vite. Ces « terroristes » allaient permettre à la fois d’imputer aux « révolutionnaires », victimes de la brutalité sans limite des chabbiha et des moukhabarat, des actes auxquels ils étaient étrangers, et d’entrainer le soulèvement dans une dérive violente et sectaire qui ternirait son image et refroidirait les ardeurs des futurs « Amis du Peuple syrien ».

Il est exact en revanche que, lorsque les jihadistes ont quitté le terrain des attentats pour se lancer dans la guerre ouverte contre le régime qui les avait manipulés, et lorsqu’ils ont reçu le renfort d’anciens camarades de combat en provenance d’Irak et d’ailleurs, désireux de contribuer au renversement d’un régime impie ayant favorisé l’installation à Bagdad d’un pouvoir à la solde de l’Iran chiite, leur efficacité et leur discipline ont poussé les forces de la révolution et de l’opposition à voir en eux un « mal nécessaire ». Et s’ils ont pris leur défense lorsque les Américains ont inscrit le Front de Soutien sur la liste des organisations terroristes, c’est uniquement faute d’avoir obtenu une réponse positive de ceux qu’ils appelaient en vain à l’aide depuis plus de 18 mois.

Les incidents de ces derniers jours montrent la réalité et les limites de ce que les Syriens aspirant à la liberté attendent des jihadistes : qu’ils les aident à se débarrasser de Bachar Al Assad et de ceux qui sont prêts à tout pour lui permettre de se cramponner au pouvoir ; mais qu’ils n’interfèrent pas dans la nature de l’Etat qu’ils entendent mettre en place pour se substituer au régime actuel. Ils le veulent civil et démocratique. Ils le veulent également pluraliste. L’islam, comme toutes les religions… et comme c’est déjà le cas dans l’actuelle Constitution, y aura sa place. Mais il ne sera pas un Etat islamique.

Ces incidents démontrent par ailleurs que, en dépit de l’aura qui est parfois la leur et malgré la force qu’on leur attribue, les combattants du Front de Soutien ne sont pas en mesure d’imposer partout et toujours leurs volontés à une population syrienne qui n’a pas relevé la tête pour la courber à nouveau. S’ils persistent dans leurs prétentions, ils trouveront face à eux des Syriens prêts à défendre contre eux la liberté d’expression et les droits qu’ils tentent si difficilement de conquérir aujourd’hui contre le régime.

A défaut d’avoir répondu à temps à leurs demandes et de leur avoir fourni les moyens qui auraient prévenu l’apparition en Syrie de ces jihadistes, les « Amis du Peuple syrien » seront-ils prêts à les aider à mener plus tard ce combat, que certains, en toute bonne foi ou pour arranger les affaires du régime, les incitent à engager dès à présent ?

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/02/14/breves-syriennes-3-ni-bachar-al-assad-ni-les-jihadistes/

date : 14/02/2013



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