Brèves syriennes (4). Les révolutionnaires réclament le retour des opposants – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 17 février 2013

En dépit des difficultés de leur vie quotidienne et des risques auxquels ils s’exposent en se réunissant à découvert, les Syriens sont encore sortis par milliers dans la plupart des villes et des gouvernorats du pays, vendredi 15 février 2013, pour exprimer leurs aspirations. Les Comités Locaux de Coordination, qui tiennent un décompte précis des démonstrations, en ont dénombré 308.

« Opposants de l’extérieur, rentrez dans votre patrie
avant que nous célébrions la victoire sans vous… »
(Coordinations d’Al Bab et de sa région)

Deux thèmes principaux ont marqué les rassemblements. Dans les gouvernorats de Hama (53 manifestations) et d’Alep (37 manifestations), en particulier, les manifestants ont salué le courage des combattants de l’Armée Syrienne Libre, tout en exigeant d’eux le « respect des principes de la Révolution ». Ils leur ont rappelé que celle-ci était la « Révolution de tous les Syriens ». Dans la ville d’Alep, des manifestations concurrentes se sont déroulées en même temps, mais en des lieux différents. L’une regroupait des révolutionnaires favorables à un Etat civil démocratique, objectif de la Révolution. L’autre des partisans d’un Etat islamique. A l’inverse de ce qui s’était produit à Saraqib les deux vendredi précédents, la promotion de projets contradictoires n’a suscité aucun heurt entre les deux camps.

Dans la majorité des autres gouvernorats, les rassemblements et les marches ont appelé au « retour en Syrie » des opposants. A Idlib (91 manifestations), à Deir al Zor (52 manifestations), à Daraa (21 manifestations) et en bien d’autres endroits, les manifestants ont réclamé de leurs compatriotes qu’ils reviennent dans leur pays pour « apporter leur contribution à la reconstruction de la Syrie libre » et pour « aider l’intérieur à gérer les régions déjà libérées ».

« Opposants de l’extérieur, les régions libérées
ont besoin de dirigeants… Soyez avec nous »
(Hassakeh, 15.02.2013)

Prenant acte de cette revendication, les Comités Locaux de Coordination ont aussitôt diffusé un communiqué dans lequel ils se félicitent d’abord de « la libération de vastes étendues du territoire syrien par les héros de la révolution et de l’ASL, un exploit qui donne du crédit à l’opposition politique engagée à l’extérieur dans la lutte contre le régime ». Ils estiment que, « en contrepartie, cette opposition politique doit revenir dans les zones libérées, afin d’aider les rebelles de l’intérieur à administrer ces régions et leur fournir les raisons de poursuivre leur bataille contre le régime ». Ils soulignent que cette demande est forte, puisqu’elle a été exprimée de Qamichli et Hassakeh dans la Jazireh, à Kherbet Ghazaleh, Mzeireb et Herak dans le gouvernorat de Daraa, soit de l’extrême Est à l’extrême Sud du pays.

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Cet appel au retour de l’opposition politique est compréhensible et légitime. Il témoigne du désarroi et des attentes de la population syrienne. Abandonnée à son sort par les Etats qui préfèrent lui adresser de temps en temps des secours, plutôt que l’aider à régler une fois pour toutes le problème posé par l’acharnement de Bachar Al Assad à se maintenir au pouvoir, elle se sent orpheline. Elle a besoin de dirigeants pour lui rappeler constamment les objectifs, les principes et les moyens légitimes de la contestation.

Ni la Révolution, ni l’opposition ne manquaient de leaders. Mais, au cours des 23 mois écoulés depuis le début du soulèvement, le régime n’a reculé devant aucun moyen pour les faire taire ou pour limiter leur influence. Il a supprimé, en les tuant sous les balles de ses francs-tireurs ou sous la torture de ses bourreaux, la plupart des animateurs du mouvement de rébellion. Il a emprisonné les autres pour les priver de toute possibilité de parole et pour favoriser l’anarchie. Il a encouragé des dizaines d’opposants en vue, qu’il a libérés de prison et auxquels il a remis les passeports qu’ils n’espéraient plus, à partir pour l’étranger. Pour y accroitre leur isolement et leur ôter toute légitimité, il a orchestré contre eux, avec ses agents de toutes les nationalités, des campagnes de calomnie et de dénigrement. Il a contraint ceux qui se refusaient à quitter la Syrie à chercher refuge dans la clandestinité, restreignant par là-même leurs interventions et leur influence…

La délégation du CNS à Azzaz

Ce n’est sans doute pas par hasard que cette demande est intervenue quelques jours après la visite effectuée dans le nord de la Syrie par le Bureau exécutif du Conseil National Syrien. Conduite par son président, Georges Sabra, et composée de 12 autres personnes, la délégation s’est rendue à Azzaz, sur la frontière avec la Turquie, puis dans la région nord d’Alep, avant de gagner les environs d’Idlib. Elle s’est entretenue partout avec de simples citoyens et des réfugiés, pour s’informer de leur situation et de leurs besoins. Elle a tenu des réunions avec des représentants des coordinations locales, des responsables d’organisations de secours, des chefs d’unités combattantes et l’état-major local de l’ASL.

Le CNS a récemment exprimé des réserves sur l’initiative d’Ahmed Moazz Al Khatib, président de la Coalition Nationale des Forces de la Révolution et de l’Opposition Syrienne dont il est la principale composante. En revanche, il lie comme elle la composition du gouvernement provisoire, que les Etats « Amis du Peuple Syrien » appellent de leurs vœux pour en faire leur interlocuteur privilégié, à la possibilité pour lui de s’installer en Syrie, au plus près du peuple, dans une zone libérée. Mais, pour fixer son siège dans l’une de ces régions, encore faudrait-il qu’il puisse y bénéficier d’un minimum de sécurité.

Cette exigence est pleinement justifiée. Comme l’a montré l’attentat intervenu, lundi 11 février, dans le no man’s land séparant la Syrie de la Turquie à Bab al Hawa, auquel la délégation du CNS qui en était la cible n’a échappé que grâce à un heureux concours de circonstances, Bachar Al Assad n’a aucun état d’âme. Quitte à supprimer en même temps des dizaines ou des centaines d’innocents, il mobilisera tout son arsenal pour tuer au plus vite ceux qui l’auront défié en s’installant, sans protection efficace, à l’intérieur du territoire syrien.

En invitant les opposants syriens à rentrer dans leur pays pour « apporter leur contribution à la reconstruction de la Syrie libre » et « aider l’intérieur à gérer les régions libérées », les révolutionnaires s’adressent donc indirectement à ceux qui se déclarent leurs « Amis ». S’ils tiennent à voir constituer ce gouvernement, ils doivent fournir à l’Armée Syrienne Libre les moyens qui lui permettront de garantir sa protection.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/02/16/breves-syriennes-4-les-revolutionnaires-reclament-le-retour-des-opposants/

date : 16/02/2013



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