Brèves syriennes (5). L’œil du capitaine Riyad Al Ahmed et le président ophtalmo Bachar Al Assad – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 17 février 2013

Au cours des deux derniers jours, une vidéo a circulé sur internet, montrant une scène d’une sauvagerie insoutenable : l’extraction de l’œil d’un déserteur de l’armée syrienne, le capitaine Riyad Al Ahmed, à l’aide d’une tige de fer. Réfugié à Antakya, en Turquie, l’officier avait disparu depuis près de deux semaines. Pour justifier son geste, l’auteur de cette sinistre besogne en uniforme d’officier expliquait que sa victime avait reçu un million d’euros, en provenance d’Etats et de diverses parties favorables aux révolutionnaires. Mais, au lieu de répartir la somme, elle l’avait conservée par devers elle. Il exigeait des amis du déserteur qu’ils la lui remettent sous 48 heures. Faute de quoi, il exécuterait son prisonnier. Sa menace était sérieuse. La mise en scène de l’énucléation devait suffire à en convaincre.

Le capitaine Riyad Al Ahmed

Les médias et les sites favorables au régime syrien se sont immédiatement emparés de l’affaire. Elle démontrait, selon eux, que le capitaine Al Ahmed avait été enlevé par une katiba concurrente de la sienne. Elle confirmait que les « rebelles » étaient en réalité des criminels sans scrupule, qu’il n’y avait pas en Syrie de « révolutionnaires » et que l’argent était là comme ailleurs le véritable nerf de la guerre.

Heureusement, s’ils sont des experts de la torture, des as du maniement des armes et des explosifs et des champions de la désinformation, les moukhabarat syriens manquent parfois de précision et de finesse dans les mises en scène. On avait pu le constater à plusieurs reprises au cours des derniers mois : lors despremiers attentat terroristes commis à Damas fin décembre 2011, lors du massacre du village de Houla dans le gouvernorat de Hama ou lors d’enlèvements de journalistes à Damas et dans ses environs. Par ailleurs, les initiatives individuelles, l’absence de coordination et la concurrence entre services leur font commettre des erreurs. Elle fournissent l’occasion de constater que l’information syrienne, contrainte de reproduire sans y changer un mot les renseignements qui lui parviennent, se réduit à une propagande de bas étage.

Dans l’affaire du capitaine Al Ahmed, ils avaient tout simplement oublié que dix jours plus tôt, le 4 février, le site syrianow qu’ils contrôlent avait repris un article du correspondant à Paris d’Al Intiqad, publication du Hizbollah. Mis en ligne sur le site libanais Al-Ahed lui aussi à la solde du Parti de Dieu, cet article annonçait la récupération par les autorités syriennes d’une « mine d’informations ». Encore plus explicite, un autre site libanais sous influence, khabar press, se félicitait d’un « immense succès des moukhabarat syriens : l’arrestation du capitaine déserteur Riyad Al Ahmed, véritable mine d’informations ». Il leur avait également échappé que le jour précédent, le 3 février, le site syrien arabipress – financé par Rami Makhlouf et supervisé par son frère le colonel Hafez Makhlouf, il est dirigé par le « journaliste » Khodr ‘Awarkeh – avait indiqué que, « disparu à Antakya » dans des circonstances non élucidées, le capitaine déserteur Riyad Al Ahmed avait été « livré au régime et transféré dans l’une des geôles des forces de sécurité »…

La reprise par la plupart des médias syriens de la formule stéréotypée « mine d’informations » montre que les détails concernant le malheureux déserteur leur avaient été livrés par une autorité supérieure, qui ne tolère pas qu’on modifie un mot aux articles ou aux communiqués qu’elle transmet pour publication. Elle confirme que la sinistre mise en scène diffusée au cours des deux derniers jours n’a rien à voir avec un règlement de compte entre rebelles, poussés par la cupidité à se livrer à toutes les abominations. Elle montre l’incompétence et le manque de crédibilité des sites mentionnés, qui n’ont pas hésité, le 16 février, à se contredire pour abonder dans le sens imposé par leurs véritables patrons.

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Pour épargner cette peine à certains lecteurs de bonne foi, qui ne cessent de revenir sur des crimes connus, pourtant remis dans leur contexte et parfois expliqués – la défénestration de la Poste d’Al Bab, la liquidation de membres de la tribu Berri à Alep, l’égorgement d’un prisonnier, l’assassinat de journalistes… – cette nouvelle affaire fournit l’occasion de redire que les révolutionnaires syriens ne sont pas des anges. C’est d’ailleurs pourquoi les responsables politiques de l’opposition, les Comités Locaux de Coordination à l’intérieur, les chefs militaires de l’Armée Syrienne Libre et les nouvelles autorités administratives ou juridiques mises en place dans les zones « libérées », ont émis des directives à intervalles réguliers pour enjoindre à ceux qui veulent contribuer à la chute du régime et à l’édification d’une nouvelle Syrie, débarrassée de l’arbitraire et de la dictature, de pas se comporter comme ceux contre qui ils se battent.

Mais cette affaire fournit également l’opportunité de rappeler que, si le camp du régime est cohérent et identifiable, il n’a pas en face de lui un ensemble homogène. Le terme de « rebelles », auquel le pouvoir recourt pour qualifier tous ceux qui ne lui font pas allégeance et pour leur imputer tout et n’importe quoi, à commencer par ses propres crimes, ne doit induire personne en erreur. Il n’y a rien de commun entre les hommes et les femmes aspirant à la citoyenneté et engagés au péril de leur vie dans la révolution, et les bandits de grand chemin qui profitent du désordre actuel pour commettre crimes, enlèvements et rapines. Entre ces mêmes hommes et femmes, il y a à la fois un objectif intermédiaire commun avec les jihadistes, le renversement du pouvoir en place, mais un désaccord sur le but ultime de la révolution, la forme du futur Etat syrien, et peut-être même sur les moyens de départager leurs projets concurrents.

Telle n’est pas la situation du régime. Il est fait des militaires, des moukhabarat, deschabbiha et de ceux qui exécutent ses ordres, prêts à tout « pour les beaux yeux de Bachar Al Assad ». Ni l’opposition de l’extérieur, que les révolutionnaires aimeraient désormais voir rentrer, ni l’état-major de l’Armée Syrienne Libre, dont l’autorité reste limitée, ni les nouvelles administrations locales, dont les moyens de coercition sont restreints, ne peuvent être tenus responsables des crimes commis par ceux qui ne mènent pas le même combat qu’eux et qui cherchent parfois à le contrecarrer. En revanche, le pouvoir syrien doit entièrement assumer les conséquences des agissements criminels des agents civils et militaires qui sont à son service et qu’il rémunère. Il doit leur demander des comptes lorsqu’ils se rendent coupables, de leur propre initiative, de tels agissements. Et c’est lui qui doit en rendre lorsqu’il ordonne de tels comportements, puisqu’au lieu d’user de la violence légitime pour conforter l’Etat, il l’utilise dans l’intérêt exclusif d’un régime familial, criminel et mafieux.

Les Syriens auxquels leur situation tragique n’a pas fait perdre tout sens de l’humour, se félicitaient hier de ce que le « patron » du bourreau du capitane Riyad Al Ahmed, le Dr Bachar Al Assad, ait finalement renoncé au métier d’ophtalmologue auquel, il y a moins de 10 ans, il se préparait à Londres… Certes, sur ses ordres, des dizaines de milliers de leurs compatriotes ont perdu la vie ou ont été blessés au cours des mois passés. Des centaines de milliers de logements ont été détruits. L’économie du pays est en ruine. L’unité du pays est menacée. Mais il leur reste au moins leurs yeux pour pleurer…

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/02/17/breves-syriennes-5-loeil-du-capitaine-riyad-al-ahmed-et-le-president-ophtalmo-bachar-al-assad/

date : 17/02/2013



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