Centre culturel syrien à Paris : ni un besoin, ni une nécessité, une incongruité – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 30 décembre 2012

Centre Culturel Arabe Syrien à Paris

Par mail et par la poste, le Centre Culturel Arabe Syrien à Paris a récemment fait parvenir à ses abonnés le programme de ses activités pour le mois de janvier 2013. Il comprend :
– le 8 janvier, une conférence sur les « Images de l’Orient à l’époque romaine », donnée par un directeur de recherche émérite au CNRS,
– le vernissage, le 15 janvier, de l’exposition des œuvres d’une artiste irakienne sur le thème « Peintures d’Orient et d’Occident »,
– une conférence concert, le 22 janvier, au cours de laquelle un musicien proposera sous le titre « Tutti fluti » un « Tour du monde des flûtes »,
– et, le 29 janvier, une conférence intitulée « Les néo-masses et les néo-esclaves dans la nouvelle économie psychique », prononcée par une psychiatre psychanalyste.

On ne peut reprocher aux employés du Centre, envoyés à Paris pour y contribuer à faire connaître au public français le patrimoine historique de leur pays, les œuvres de leurs auteurs classiques et les productions artistiques de leurs compatriotes, de faire ce pour quoi ils sont rémunérés. Mais on ne peut fermer les yeux sur le décalage considérable, et pour tout dire scandaleux, qui existe entre l’image de pays civilisé et de lieu de culture dont la Syrie cherche ainsi à se parer, au moment où le pouvoir syrien, ayant entraîné dans un conflit sanglant ceux qui dénonçaient son illégitimité par des moyens pacifiques, commet contre sa population des crimes abominables.

Il aurait été souhaitable que les autorités françaises, qui ont déclaré, le 29 mai 2012, que Lamia Chakkour, ambassadrice de Syrie en France, était désormais persona non grata, et qui ont suspendu depuis lors toute relation avec elle, exigent la fermeture de ce Centre. Son maintien en fonctionnement et sa fréquentation occasionnelle par certains diplomates ou ex-responsables permettent en effet au régime syrien de faire croire à qui veut bien l’entendre que la sanction prise contre lui manque de sérieux, et que, entre la France et la Syrie, l’orage provoqué par le massacre de Houla a depuis longtemps été oublié.

Manifestation devant le CCAS à Paris (18.11.2011)
(@ CL)

En revanche, il est difficilement compréhensible que des historiens, des médecins ou des artistes français apportent leur contribution à ce spectacle. Et, fermant les yeux sur la part de responsabilité qui incombe au régime dans le drame en cours en Syrie, apportent ainsi leur caution au système en place.

Qui peut en effet ignorer que le pouvoir syrien qui met les cimaises de son Centre culturel à la disposition d’une artiste irakienne, n’a pas hésité à faire casser, par ses sbires, les mains d’un caricaturiste dont les dessins avaient déplu ?

Qui peut ignorer également que celui dont le Centre culturel propose aux mélomanes curieux un tour du monde des flûtes, est aussi celui qui a fait trancher les cordes vocales d’un chanteur dont les refrains avaient été jugés pour lui insultants et qui a odieusement agressé les parents âgés d’un pianiste virtuose acquis à la cause du changement dans son pays ?

La voix éteinte de Hama…

Qui peut ignorer encore que celui qui accueille dans son Centre culturel une psychiatre est également celui qui poursuit de sa vindicte et qui a fait exécuter des dizaines de médecins, d’infirmiers et d’autres volontaires ayant prodigué bénévolement des soins aux révolutionnaires blessés, menacés de mort dans les hôpitaux ?

Le médecin d’Edith Bouvier à Homs

Qui peut ignorer enfin que le régime qui permet à un historien et archéologue de partager son vaste savoir avec un public choisi est celui-là même qui procède au bombardement de sites historiques du pays qu’il dirige et qui détruit sur leurs habitants des quartiers entiers de villes anciennes, après s’être livré, durant des décennies, au pillage et à la vente du patrimoine archéologique de la Syrie ?

Destructions à Deïr al Zor

Dans son nom même, le Centre Culturel Arabe Syrien exprime la ségrégation qui est à la base de l’idéologie baathiste. Il trahit la mise à l’écart des composantes non arabes – kurdes, assyriennes, turkmènes, tcherkesses, arméniennes… – de la population syrienne. Il est depuis toujours fermé à la multitude des musiciens, des artistes, des écrivains, des cinéastes, des comédiens qui n’ont pas l’heur de plaire aux autorités de leur pays. Il est douteux qu’il laisse un jour la parole aux nombreux auteurs, artistes et intellectuels syriens – Samar Yazbek, Moustapha Khalifeh, Ousama Mohammed, Fadwa Sleiman, Fares Al Hélou, Samih Chqeir, Michel Kilo… – qui ont été contraints, au cours des mois écoulés, à rechercher en France la sécurité qui leur était refusée en Syrie.

Alors qu’en Syrie même, les intellectuels, les romanciers, les dramaturges, les comédiens, les chanteurs et les journalistes…, pour ne rien dire des avocats, des historiens, des archéologues, des artistes et des psychanalystes…, sont contraints à la clandestinité ou doivent assumer des risques considérables pour pouvoir continuer à écrire, à faire leur travail et à exprimer ce qu’ils pensent, est-il possible de faire, en France, comme si de rien n’était ? Est-il admissible, en répondant aux sollicitations d’un Centre dédié à la Culture, de contribuer à donner de la Syrie l’image que le régime souhaite donner de lui-même, mais qui ne reflète nullement la richesse et la diversité des idées et des aspirations culturelles des Syriens, au premier rang desquelles la liberté de penser, de parler, de vivre et de créer…?

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/12/30/centre-culturel-syrien-a-paris-ni-un-besoin-ni-une-necessite-une-incongruite/

date : 30/12/2012



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