Charif RIFAI – Damas, mars 2011: 2. La manifestation

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 mai 2011

     L’entrée de Souk Al Hamidieh en ce vendredi 25 mars est bouchée. Difficile de distinguer les manifestants des forces de l’ordre en civil. Un jeune crie Allah Souria Hourieh (Allah, Syrie, liberté) il s’est fait  bousculé et rapidement  entouré par des dizaines qui crient Allah Souria Bachar ! Ironiquement les deux sont d’accord sur deux tiers du slogan, et ironiquement aussi, les forces de l’ordre mettent Bachar en contradiction avec la liberté, encore un dérapage de la communication du pouvoir. Dieu non plus, ne semble pas avoir une place, pourquoi Allah doit faire partie d’un slogan ? Le moment n’est pas à la réflexion, il faut agir vite pour éviter la foule excitée.  L’attitude générale semble démesurée, absurde. On peut camoufler un slogan, dénaturer une manifestation.  C’est possible. Mais c’est une courte vue guidée par une tactique mesquine non par une stratégie.

     Je rentre dans le souk qui mène vers la mosquée des Omeyyades, le lieu supposé du départ de la manifestation. Tous les pouvoirs du monde arabe redoutent, depuis la Tunisie, la journée du vendredi et les grandes mosquées.  Durant des années, tous les espaces publics étaient  interdits, surveillés. La mosquée est le seul lieu qu’aucun pouvoir n’a pu interdire. Est-ce étonnant alors que tous les mouvements de contestation partent de là ? A la mosquée, s’est ajouté Facebook. Un autre espace non contrôlable. Son aura dans les révolutions arabes est énorme, son inventeur n’a sûrement pas prévu une pareille utilisation. La technologie et la religion ont cela de commun : aucun pouvoir n’est en mesure de les interdire.

     La place Miskié devant la mosquée Omeyyade est pleine.  Impossible d’y mettre le pied, le pouvoir a anticipé, il a occupé la place avant les éventuels manifestants. La grande porte de la mosquée s’ouvre pour laisser passer quelques personnes avant de se refermer aussitôt. Les sortants n’ont d’autres choix que de se fondre dans la foule adverse. La méthode est efficace : Au lieu de barrer la route aux manifestants, on rend impossible l’idée même de manifester. Cela marche à Damas et peut être dans les grandes villes hautement surveillées. A Dar’aa, Lattaquieh, et les petites agglomérations comme Douma, les choses se passent autrement.

     Là- bas, les slogans parlent de liberté, d’humiliation. La presse ne peut pas se rendre sur les lieux chauds. Conséquence, la version officielle des évènements est mise en doute et  les témoins occulaires prospèrent. Qui sont- ils ? Quelle est la véracité de leurs récits ? Le plus surprenant, c’est que les télévisions officielles syriennes  et les chaînes les plus connues  font appel à leurs témoignages.  A chacun son témoin occulaire de prédilection. Entre les deux, le peuple se livre à son penchant pour les rumeurs. Ainsi, et selon l’une, Farouk Al Charaa serait assassiné par le frère du président Maher, ou le Président lui-même se trouverait prisonnier dans son palais, d’autres prétendent que deux mille miliciens du Hezbollah ou même des iraniens contribueraient à mater les manifestants.

     Derrière tout cela la société se divise, et les syriens, champions de la conciliation dans les temps ordinaires, deviennent de plus en plus susceptibles, on le voit aisément lors de chaque discussion.  On parle de plus en plus, et de plus en plus fort. La méfiance est plus que présente mais  en ces temps où l’Histoire semble vouloir s’écrire, les langues se délient plus facilement. Aucun sujet n’est à éviter. Dans ce pays longtemps muet, c’est une première.

Charif Rifai



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