Charlie Hebdo : à Paris et à Tunis, les mêmes assassins de la liberté – par Jean-Pierre Filiu

Article  •  Publié sur Souria Houria le 11 janvier 2015

Chérif Kouachi, suspecté d’être, avec son frère Saïd, le responsable de la tuerie de Charlie Hebdo, est effectivement un « vétéran » du djihadisme. Il avait été interpellé dans le cadre du démantèlement de la « filière des Buttes-Chaumont » qui envoyait, déjà, des « volontaires » en Irak, via la Syrie, en 2003-2005.

Un autre élément-clé de cette « filière », Boubaker al-Hakim, a revendiqué récemment au nom de Daesh (acronyme arabe de « l’Etat islamique ») l’assassinat en 2013 de deux personnalités de la gauche tunisienne, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Ces deux assassinats avaient bien failli compromettre la transition démocratique en Tunisie. C’est d’ailleurs pour menacer le bon déroulement de la récente élection présidentielle que Boubaker al-Hakim avait avoué le double meurtre.

Cette appartenance partagée des tueurs présumés de Paris et de Tunis à une filière désormais intégrée à Daesh explique la détermination dont ils font preuve face à des cibles désignées comme « impies ». Elle démontre aussi qu’une réponse strictement nationale à un tel défi terroriste est vouée à l’échec.

La Syrie et la filière des Buttes-Chaumont

J’ai tout récemment publié une étude approfondie de cette filière des Buttes-Chaumont, dans le cadre d’un livre collectif sur l’évolution de la menace terroriste globale depuis le 11 Septembre. Tous les protagonistes de cette filière avaient, en 2003-2005, une vingtaine d’années.

La figure charismatique du groupe était Farid Benyettou, autoproclamé imam malgré son jeune âge, en rupture ouverte avec les mosquées de son quartier. Boubaker al-Hakim, qui avait servi de bouclier humain au régime de Saddam Hussein, à la veille de l’invasion des Etats-Unis de mars 2003, avait ensuite enjoint aux micros de RTL et de LCI ses « potes du XIXe arrondissement » à le rejoindre pour « tuer des Américains ».

Boubaker al-Hakim avait pu bénéficier de l’assistance des services de renseignement syriens, très actifs dans leur soutien à la résistance des anciens officiers de Saddam Hussein à l’occupation américaine. C’est à partir de Damas que la filière des Buttes-Chaumont s’était étendue jusqu’à Fallouja, fief djihadiste de l’Ouest irakien, en 2004 comme en 2014.

Il n’est pas certain que Boubaker al-Hakim ait alors rencontré Abou Moussab Zarqaoui, le chef d’Al Qaeda en Irak, mais il avait été encouragé sur place par le très militant cheikh Abdallah al-Janabi. Boubaker al-Hakim avait pu attirer un certain nombre de ses « potes » à Fallouja et son frère Redouane y avait même été tué dans un bombardement américain, en juillet 2004. La filière fut démantelée en janvier 2005, avec l’arrestation de Benyettou, de Kouachi et d’un troisième volontaire à la veille de leur départ pour Damas.

Boubaker al-Hakim, incarcéré lui aussi à son retour de Damas, fut condamné en 2008 à sept ans de prison contre six pour Benyettou et trois pour Kouachi.

A titre d’anecdote, la cavale des « potes » des Buttes-Chaumont avait inspiré au scénariste américain Richard Schlesinger la trame de« Djihad », une fiction à épisodes diffusée sur Canal+ en 2006. Mais le personnage incarné par Said Taghmaoui y prêchait la non-violence au retour d’une expérience frustrante en Irak.

Dans des conditions qui restent à éclaircir, Boubaker al-Hakim et, sans doute, Chérif Kouachi, ont rejoint à leur sortie de prison les réseaux irakiens d’Al Qaeda et les ont accompagnés dans leur mutation vers Daesh/Etat islamique. L’expérience de combat qu’ils ont alors acquise leur a été précieuse dans les assassinats perpétrés depuis de sang-froid. Cette appartenance commune rappelle aussi que, pour les djihadistes, les démocraties occidentales et les transitions arabes sont les deux faces d’un même ennemi à combattre sans merci.

Des deux côtés, le même ennemi

Au-delà du choc de la tragédie de Charlie Hebdo, il n’est que temps pour les démocrates des deux rives de la Méditerranée de comprendre qu’ils ont eux aussi le même ennemi. Et d’en tirer toutes les conséquences en termes de solidarité active. Sur le plan opérationnel, il est aussi à craindre que Mehdi Nemmouche, responsable de la tuerie du musée juif de Bruxelles en mai 2013, n’ait été qu’un éclaireur pour Daesh.

La personnalité des bourreaux de Charlie témoigne d’une escalade sensible dans le professionnalisme de l’horreur. Le pire est sans doute à venir si nous n’anticipons pas le coup suivant de la pieuvre terroriste. Et ce coup ne saurait être anticipé qu’à la source, c’est-à-dire en Syrie, là où des milliers de volontaires européens ont désormais rejoint les rangs de Daesh. Boubaker al-Hakim est au milieu d’eux à les galvaniser, alors même que Cherif Kouachi est suspecté d’avoir mené la tuerie de Paris.

C’est en Syrie, et nulle part ailleurs, que la vague terroriste qui s’annonce peut encore être endiguée.

 

source : http://blogs.rue89.nouvelobs.com/jean-pierre-filiu/2015/01/08/charlie-hebdo-paris-et-tunis-les-memes-assassins-de-la-liberte-234030

date : 08/01/2015



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