Chasseurs de preuves par Garance Le Caisne

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 juin 2014

Chasseurs de preuves

Anciens étudiants, enseignants, juristes, ils sont une poignée de Syriens à travailler dans le plus grand secret pour la justice internationale. Leur mission : récupérer au péril de leur vie les preuves irréfutables des crimes commis par le régime ou par les islamistes

 De notre envoyée spéciale Garance Le Caisne,

Avant la révolution syrienne, Samy (*), âgé d’une quarantaine d’années, enseignait à plein temps. Aujourd’hui, il traque le moindre document, le cliché ou la vidéo qui désignera les auteurs suspectés de crimes de guerre ou contre l’humanité. Pour lui qui a toujours détesté les armes, une autre guerre a commencé, silencieuse. Avec la justice internationale comme nouvelle alliée, et dans le secret.

Pour dénicher les preuves d’un massacre, il faut souvent aller au contact des tueurs. Parfois aussi, il faut accepter de payer. Comme cette nuit d’août dernier lorsque Samy a rejoint une localité tenue par le pouvoir de Bachar Al Assad. Il vient de marcher 27 km dans des chemins isolés, guidé par un traceur GPS, à la lueur d’une lampe torche intégrée dans son briquet. Arrivé dans le village, il frappe selon un code convenu à une porte, celle d’un représentant local du régime prévenu par une connaissance commune. « Nous avons d’abord fait quelques pas dehors, raconte Samy, et quand il a compris ce que je cherchais, il m’a fait rentrer chez lui. Il a appelé par talkie-walkie un de ses cousins, membres des Forces de Défense nationale. Puis nous sommes partis le retrouver à moto. » Créées début 2013, ces Forces sont des milices paramilitaires chargés de suppléer l’armée dans la lutte contre les rebelles.

Article_20140613

Cette nuit-là, Samy, le responsable local et le milicien se retrouvent clandestinement. Pas de longs discours, Samy montre son argent avant de retourner dans la maison du notable où il restera confiné toute la journée du lendemain pour ne pas éveiller les soupçons des villageois. « La nuit suivante, poursuit-il, le milicien est venu avec la photocopie de la page du journal de l’armée que je lui avais demandée. Je l’ai achetée 300 dollars. » Presque une routine désormais pour l’enseignant-enquêteur qui travaille pour le Groupe d’action légale, basé à Alep. Il s’agit d’un organisme fondé par une poignée d’avocats, un an après la répression du soulèvement des Frères musulmans de Hama en 1982. Entre 10 000 et 20 000 personnes tuées par l’armée. A l’époque déjà, ces avocats voulaient identifier les responsables de ce carnage sans images.

Sur la photocopie récupérée par Samy, on peut lire (ndlr, les noms ont été retirés pour protéger l’anonymat de l’opération) : « sur ordre du chef du régiment, le commandant du bataillon […] a ordonné à ses hommes de procéder aux fouilles du village de […], plus particulièrement des maisons marquées. Il a ordonné l’arrestation de suspects. Le commandant a remis les suspects arrêtés aux services d’intérieur. » Les « fouilles » opérées dans ce village provoqueront la mort de 150 personnes, hommes, femmes, enfants, tous civils.

Cet ordre militaire est une pépite pour une future juridiction, et aussi une promesse. « Seule la justice pourra éteindre le feu de la haine et apporter une réconciliation entre les Syriens », prévient Khaled, un ancien étudiant en droit. Il ne connait pas Samy, tous deux pourtant, comme beaucoup d’autres, sont engagés dans la même entreprise collective de collecte de preuves. « Pour que les enfants sachent qui a tué leurs parents », dit Khaled, assis ce jour-là, au bord d’un plan d’eau paisible de Turquie. La Syrie est à 300 mètres, de l’autre côté d’une colline boisée.

La trentaine, le regard clair, il arrive tout juste de la région d’Idlib, grande cité demeurée aux mains du régime mais dont la province est passée sous le contrôle de l’opposition. Militairement, tout indique que la guerre risque de s’éterniser, l’un ou l’autre camp reprenant ou perdant l’avantage ici ou là. En revanche, pour faire la lumière sur les crimes, les enquêteurs doivent livrer une course contre la montre. « Il ne faut pas que les preuves disparaissent, explique Khaled, On doit se dépêcher de les récupérer, et de les mettre en lieu sûr. » Ensuite, il faudra encore faire sortir du pays ces écrits officiels et les témoignages consignés. Pas le plus simple: un travail de fourmi minutieux, souvent mené avec l’appui des rebelles de l’Armée syrienne libre.

Il y a un mois, l’ASL contacte Khaled. Un de ses bataillons vient de s’emparer d’une base du régime. Il prend aussitôt la route. Sur place, il passe de bureau en remise, collecte les documents abandonnés, les range dans des enveloppes puis dans des sacs en plastique. « Avant, raconte-t-il, quand les rebelles s’emparaient de bâtiments officiels, ils brûlaient tout ce qui trainait, de joie ou pour se réchauffer. A présent, on a un accord. Dès qu’ils prennent une caserne, un tribunal, un bureau du Baath, ils nous préviennent. »

Khaled est l’un des vingt enquêteurs syriens de la SCJA. Enregistrée à La Haye (Pays-Bas), la Syrian Commission for Justice and Accountability est dirigée par d’anciens juristes internationaux qui se sont déjà penchés sur les dossiers de l’ex-Yougoslavie, de l’Irak ou du Rwanda. A 4 000 km de la Syrie, ce sont les premiers destinataires des documents extraits du pays par des passeurs lors d’opérations très risquées. L’un d’entre eux a déjà été tué, trois autres blessés. Sans compter les enquêteurs identifiés et arrêtés par le régime ou par les djihadistes de la rébellion islamiste.

Dans la cave d’un immeuble d’une grande ville européenne, dont on doit taire le nom par sécurité, 94 cartons empilés contiennent 267 421 pages de documents. Numérotées, scannées, elles sont analysées par des experts militaires et politiques. « Nous sommes toujours ultra-preneurs de ces documents issus du pouvoir, confirme William Wiley, ancien juriste canadien à la tête de l’organisation, Car le régime ne se ment pas à lui-même. En analysant ces papiers, nous parvenons à décrypter la chaine de commandement à l’échelon gouvernemental, régional et au sein du parti Baath qui joue un rôle central dans la répression. »

Financés par l’Union européenne, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, la SCJA aura bouclé d’ici la fin de l’année quatre dossiers destinés à la juridiction qui osera un jour lancer une procédure : trois contre des membres importants du régime, un contre les groupes armés de l’opposition dont les détails resteront secrets.

Car enquêter sur les exactions des groupes de la rébellion exige d’autres formes de prudence. Violations documentation center (VDC) l’a appris à ses dépens. Sa fondatrice, la militante des droits de l’homme Razan Zaitouneh, a été enlevée par des extrémistes vraisemblablement islamistes, début décembre dans la banlieue de Damas. Grâce à cette avocate, VDC avait commencé par établir la liste des victimes de la révolution. Une comptabilité macabre mais indispensable pour rendre vie à ces destins assassinés. Puis le centre a systématiquement relevé les attaques menées par le régime. Et il s’est aussi efforcé de démêler l’écheveau des responsabilités dans les exactions commises à l’intérieur des innombrables centres de détention.

« Depuis un an, nous travaillons aussi sur les kidnappings et les tueries des djihadistes de l’Etat islamique de l’Irak et du Levant [EIIL], explique Bassam Al Ahmad, porte-parole de VDC, basé en Turquie. Ces rapports ne sont pas rendus publics pour éviter de mettre en danger nos correspondants. » Celui qui travaillait dans la ville de Raqaa, fief de l’EIIL, a fui sous la menace. Un autre activiste a dû le remplacer. « De l’expérience et du temps perdus », regrette Bassam.

La Commission d’enquête sur la Syrie, créé en 2011 par le Haut commissariat des droits de l’homme de l’ONU, suit de très près le travail de ces groupes privés. « Nous avons un dialogue continu avec eux, assure Paulo Sérgo Pinheiro, président de la Commission, mais nous avons notre propre réseau d’enquêteurs qui a enregistré près de 3 000 témoignages. C’est la première fois que les Nations unies enquêtent sur des crimes pendant un conflit. La parole des victimes est au centre de notre travail. » La Commission a aussi listé les responsables soupçonnés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité : chefs de groupes armés de l’opposition, directeurs d’agences du renseignement du régime, commandants militaires…

Etablir les responsabilités et dire l’indicible afin que les fantômes du passé ne viennent hanter la mémoire des survivants. Accepter l’impossibilité de juger tous les criminels, faire le choix de poursuivre seulement certains d’entre eux, pour conduire des procès exemplaires. Chaque enquêteur est bien conscient des impératifs de sa mission. Mais sur le terrain, en plein drame, il n’est pas si évident de les faire admettre.

Il y a quelques mois, Khaled, l’homme de la SCJA, recherche les preuves d’une exécution sommaire commise à l’entrée d’un village. Au barrage établi par l’armée du régime, les soldats auraient fait descendre onze employés d’un mini bus. Un des hommes en treillis leur aurait alors froidement tiré dessus, puis un blindé aurait roulé sur les cadavres. Sous le regard, au loin, du père d’une des victimes. Pour vérifier les éléments dont il dispose, Khaled part rencontrer le vieil homme.

Dans la maison, quand l’entretien touche à sa fin, l’apprenti enquêteur ferme son cahier noirci, s’apprête à partir. C’est alors que le père l’apostrophe : « tu ne poses des questions que sur mon garçon tué au barrage ? Et les autres… » « Les autres ? », s’étonne Khaled. Le père se fâche : « Mes quatre fils tués sous les barils d’explosifs. Ils ne comptent pas ? Tu ne veux rien savoir sur eux, ce ne sont pas des êtres humains ? »

Le jeune homme s’est rassis, a assuré au père épuisé de chagrin que tous ses enfants lui étaient chers. Puis a évoqué son incapacité à trouver le nom du pilote qui a largué les bombes mais le fait qu’il ait déjà celui du soldat assassin, récupéré grâce à une vidéo tournée par ses camarades. « Je me suis senti mal, murmure Khaled, plein de souvenirs douloureux, Je lui ai donné des réponses qui ne m’ont pas convaincu moi-même. Je dois rester neutre mais j’appartiens, moi aussi à ce peuple martyrisé. »

Comme beaucoup d’activistes aux premiers temps de la révolution, Khaled postait sur YouTube des vidéos de manifestants réprimés et abattus par les militaires du régime. Ces images, qu’aucune télévision officielle ne diffusait, visaient à montrer aux Syriens la réalité de leur pays sous censure, autant qu’à rendre hommage à tous ces morts anonymes. Elles étaient aussi des appels à l’aide à la communauté internationale. Devant son inaction, ces activistes ont voulu en faire davantage.

« Leurs vidéos étaient en effet incomplètes », reconnait Said. Ancien programmateur internet à Damas, il oeuvre aujourd’hui pour une ONG dont il préfère taire le nom afin, dit-il, de protéger ses collègues. Installée à Gaziantep en Turquie, celle-ci enseigne aux volontaires les normes internationales de collecte de preuves. « Il n’est pas toujours facile de former ces activistes qui ont connu la détention, la torture, la mort ou la disparition de leurs proches, dit-il, Je mets l’accent sur la nécessité de laisser des traces fiables pour les générations futures. »

Pour apprendre à récolter les preuves irréfutables d’un crime de guerre – et à ne plus se contenter de témoigner des souffrances de la population -, ces nouveaux résistants doivent presque oublier ce qu’ils ont appris au cours des premières années de la guerre, quand seule comptait l’image, empreinte d’émotions non contenues ou de commentaires militants. Ouvrir la caméra le long du chemin qui mène sur le lieu d’un bombardement ou d’un massacre et enregistrer la scène à 360 ° pour la situer. Filmer les détails d’un centre de détention, comme le voltage d’un appareil électrique de torture. Poser une règle millimétrée, ou un objet standard, stylo, billet de banque…, sur le cadavre d’un détenu pour donner une idée de la largeur et la profondeur des blessures.

Ceux qui vivent dans les zones sous contrôle de l’opposition, dans le nord, franchissent régulièrement la frontière pour aller écouter les conseils des experts de la justice internationale, dans un pays voisin, voire en Europe. Ceux qui habitent dans les localités assiégées par le régime, comme dans la banlieue de Damas, communiquent par skype. « Les collecteurs de preuves sont formés comme des techniciens », confirme Samy, l’enseignant qui n’avait pas hésiter à acheter cette copie d’un ordre militaire. Son groupe vient de clore trois dossiers de massacres de civils, listant les noms de 17 responsables, essentiellement des commandants locaux, qui avaient donné l’ordre de tuer. A Alep où vit Samy, les barils d’explosifs versés sur la ville par l’aviation du régime pleuvent encore chaque jour. Malgré les risques, il continue de sillonner ces routes isolées qui le conduisent aux preuves. La justice est devenue son seul horizon.

 

(*) Les prénoms ont été modifiés pour des questions de sécurité.

 Le dossier César :

C’est un dossier sur lequel la diplomatie française s’est penchée attentivement. Quelques 55 000 photos de 11 000 personnes décédées dans les prisons du régime entre le printemps 2011 et l’été 2013. Cadavres faméliques, avec des traces de torture, parfois des visages sans yeux ou rongés par un acide. Ces images sont sorties de Syrie grâce à un homme surnommé César. Exfiltré par des membres de l’opposition, César travaillait comme photographe au sein de la police militaire à Damas.

Mi-avril, Paris a organisé une réunion informelle des membres du Conseil de sécurité des Nations unies. La projection des photos a été suivie de longs silences. Un mois plus tard, le 22 mai, la France proposait une résolution au Conseil de sécurité afin que la Cour pénale internationale soit saisie de tous les crimes perpétrés en Syrie, commis par des forces du régime comme par des groupes armés non étatiques. La Russie et la Chine ont opposé leur véto.

Garance Le Caisne

cet article est publié dans Le Nouvel Observateur

Bilan : 

En trois ans et demi, la révolution syrienne s’est transformée en guerre dévastatrice. Plus de 162 400 personnes sont mortes selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme, basé au Royaume-Uni. Un demi-million de Syriens ont été blessées. Selon l’Onu, 2,8 millions de Syriens se sont réfugiés à l’extérieur du pays et 6.5 millions se sont déplacées à l’intérieur. Presque 40% de la population avant guerre.

 

 

 

 



Inscrivez-vous à notre newsletter