Comment un collectif international contourne la censure syrienne – par Ann-Christin Meermeier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 23 novembre 2011

Depuis quatre mois, le collectif de hackers Telecomix soutient les internautes opposants au régime de Bachar Al-Assad en sécurisant les canaux de communication. Début octobre, le groupe a révélé l’implication présumée d’une entreprise américaine dans la fourniture de la technologie de surveillance aux autorités syriennes.

Pour Kheops, jeune universitaire en informatique, tout commence avec la décision, en janvier 2011, d’Hosni Moubarak, alors président égyptien, de bloquer le réseau Internet dans le pays. Kheops lit alors un article sur le sujet dans lequel le collectif de hackers Telecomix était mentionné. Kheops, qui préfère garder l’anonymat, s’intéresse à ce collectif international qui défend la liberté d’expression sur le Net et qui aide le peuple égyptien à se connecter, en déjouant la surveillance des autorités.

Pour atteindre ce but, les membre de Telecomix parmi lesquels se trouvent des Européens, des Américains et des Maghrébins, se servent de moyens simples. Le président Moubarak a certes bloqué les connections à haut débit mais les lignes téléphoniques fixes fonctionnent toujours. Par fax, les cyber-militants envoient alors des numéros de connexion aux universités, aux hôpitaux et aux cybers-cafés par l’intermédiaire de modems : les Egyptiens parviennent à se reconnecter à Internet.

« AU DÉBUT, DAMAS NE S’INTÉRESSAIT PAS TROP À INTERNET »

Convaincu par cette action, Kheops décide de rejoindre Telecomix en juin 2011. Après avoir soutenu les Egyptiens et les Tunisiens pendant les révoltes du « printemps arabe », les cyber-militants s’engagent de plus en plus en faveur des internautes syriens. « Au début des soulèvements [en Mars 2011], les autorités syriennes ne s’intéressaient pas trop à Internet « , raconte Okhin, un membre du collectif, qui travaille comme administrateur de systèmes. Mais déjà, en avril, le régime de Damas exerce une surveillance et une censure renforcées sur le Web et ses utilisateurs. Des fournisseurs de boîtes de messagerie, les réseaux sociaux comme Facebook et des chats sont espionnés par les autorités syriennes, qui y jugent l’expression libre devenue trop dangereuse. Les révolutionnaires qui diffusent des photos ou des vidéos montrant sur Internet la répression des manifestations par les autorités s’exposent au danger d’être identifiés, arrêtés et torturés par les moukhabarats, les services de renseignement syriens.

Des lors, Telecomix poursuit le but de sécuriser les canaux de communication et de garantir l’anonymat des internautes. Après avoir détourné les adresses IP d’ordinateurs – qui permettent d’identifier un utilisateur -, Telecomix installe, pendant la nuit du 4 au 5 septembre 2011, une fonction qui redirige une dizaine de milliers d’internautes vers l’adresse d’un site qui explique comment contourner la censure et protéger les communications. En plus de consignes de sécurité très concrètes, les utilisateurs peuvent également y télécharger des logiciels de sécurité, comme Tor, qui permet de surfer de façon anonyme sur le Net.

« Près d’un mois de programmation et une dizaine de personnes ont été nécessaires pour réaliser ce projet », explique Kheops. Depuis, plusieurs militants, parlant l’arabe et l’anglais, ont rejoint le collectif afin de faciliter la communication entre ses membres. Un lieu d’échange important entre les Européens et les Syriens est un Web-chat sécurisé. Cet espace de rencontre virtuel permet aux Syriens non seulement d’échanger des nouvelles et de s’organiser mais aussi de s’encourager mutuellement.

« ON AIDE JUSTE LES GENS QUI VEULENT COMMUNIQUER »

Mais les actions de Telecomix ne s’arrêtent pas là. Le collectif tente aussi de comprendre les mécanismes de la censure et de la répression du régime sur le Web. A la mi-juillet, lors d’une recherche sur les serveurs informatiques syriens, le collectif a découvert 54 gigaoctets des fichiers de log. Ils contenaient avant tout des adresses IP et des informations sur les sites visités par les utilisateurs du Web. Le fournisseur de la technologie qui permet aux autorités syriennes de filtrer et de surveiller toutes les connexions Internet du pays serait, selon Telecomix, l’entreprise américaine BlueCoat. Mais celle-ci nie son implication. Les données ont été publiées début octobre sur le blog du collectif.

Sans Telecomix, les révolutionnaires syriens auraient été davantage coupés du reste du monde. Okhin reste modeste. « On n’est pas des insurgés qui brandissent les drapeaux sur les barricades. On aide juste les gens qui veulent communiquer et qui ne le peuvent pas », affirme le jeune homme aux cheveux longs. Ses collègues et lui prétendent seulement qu’ils fournissent les moyens techniques et les outils nécessaires pour une expression libre sur Internet.

Même s’ils ne restent « au fond que des techniciens » comme l’admet Okhin, les liens entre les jeunes militants en Europe et ceux qu’ils soutiennent sont devenus de plus en plus forts. La tâche que les membres de Telecomix se sont imposée est un devoir sans fin et exige beaucoup de temps et d’énergie. Le défi technique n’est pas la seule source de motivation pour ces férus d’informatique. La persévérance des opposants syriens les encourage également. Et Okhin de conclure, admiratif :  » Même s’ils sont la cible des snipers et torturés par les moukharabats, ils continuent à manifester de manière pacifique. Ils ont une force en eux qui est impressionnante.« 

source: http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/11/23/comment-un-collectif-international-contourne-la-censure-syrienne_1607715_3218.html#ens_id=1481132



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