« Cuisine d’exil » : la nourriture pour réunir la diaspora syrienne

Article  •  Publié sur Souria Houria le 10 juin 2017

Après avoir quitté la Syrie, Rita a créé un groupe facebook « Cuisine d’exil », depuis son pays d’accueil en Allemagne. Le but : réunir la diaspora syrienne autour de plats traditionnels. On s’échange des recettes et des bonnes adresses.

Loin d’être une routine à laquelle on se plie pour se nourrir, la cuisine devient une activité sociale et culturelle qui réunit la diaspora syrienne. Voilà le credo de « Cuisine d’exil », un groupe Facebook de plus de 8 000 abonnés qui publie chaque jour des photos et des recettes de plats traditionnels syriens.

Le groupe réunit des membres issus des différentes villes du pays et aux opinions politiques tout aussi diverses. Leur objectif est de montrer comment la cuisine syrienne influence la culture de leur pays d’accueil tout comme elle en est influencée, s’ouvrant ainsi à la gastronomie mondiale.

Pâtisserie syrienne. Photo prise du groupe Facebook : cuisine d'exil

Pâtisserie syrienne. Photo prise du groupe Facebook : cuisine d’exil

Les abonnés de cette page rivalisent de touches personnelles dans la préparation des plats traditionnels syriens. Certains ont dû se résigner à remplacer certains ingrédients, introuvables dans leur pays d’accueil. Entesar, par exemple, qui réside en Allemagne, demande par quoi remplacer l’équivalent syrien de la semoule fine, très utilisée dans les plats syriens. Les membres expérimentés du groupe lui répondent et lui recommandent des lieux où elle pourrait trouver le produit de remplacement en question. D’autres demandent où il est possible d’acheter certaines variétés de fruits et légumes qu’ils avaient l’habitude de consommer dans leur pays d’origine.

Les membres du groupe échange des informations sur comment trouver des fruits et légumes typiques de leur pays d’origine.

Et sur cette publication, des membres du groupe parlent des plats qu’ils ont découverts dans leurs pays d’accueil.

Plats syriens

Pour Rim, la cuisine est « le meilleur endroit pour exprimer ses sentiments ». Elle a dressé une « table nippo-syrienne » en Jordanie, avec la complicité de son amie japonaise qui a vécu en Syrie. C’est autour de plats syriens qu’elles ont évoqué leurs souvenirs de Damas.

Table nippo syrienne

Malakeh Jazmati est aussi membre du groupe « Cuisine d’exil ». Elle est réfugiée en Allemagne depuis 2016 et depuis, elle a fait ses premiers pas en tant que cuisinière professionnelle. Voici ce qu’elle dit de son expérience au sein de ce groupe :

« Quand je vois les photos des plats syriens sur la page du groupe, j’ai l’impression de participer à une compétition artistique, car chacun accompagne la photo de son plat d’une description en vers et en rimes. Ma participation à ce groupe m’a poussée à renoncer à mon chauvinisme de cuisinière damascène et à m’ouvrir à la cuisine des autres villes syriennes. Dernièrement, j’ai participé à un événement organisé par le parlement allemand et j’ai pu rencontrer la chancelière allemande Angela Merkel. »

Mallakeh et ses amis avec la chancellière allemande Angela Merkel

« Une consolation en terre d’exil »

Certains utilisateurs n’hésitent pas à recommander des restaurants spécialisés dans la cuisine syrienne. Pour Hadeel, ce restaurant spécialisé dans la pâtisserie syrienne est sa « consolation en terre d’exil ».

Quant à Karmel, elle a partagé la photo de son gâteau, aux couleurs du drapeau norvégien.

Gâteau au couleurs du drapeau norvégien

« Une ‘volonté virtuelle’ m’a libérée du sentiment de solitude »

  • Rita Bariche est la créatrice du groupe « Cuisine d’exil ». Elle a quitté la Syrie en 2013 dans le but de travailler dans le domaine des affaires. Aujourd’hui, elle est réfugiée en Allemagne.

« Quand je suis arrivée en Allemagne, j’ai souffert d’un sentiment de profonde solitude et je passais la plus grande partie de mon temps au bureau. La cuisine était d’abord un passe-temps pour moi, car je n’étais pas bonne cuisinière quand j’étais en Syrie.

J’ai appris mes premiers mots d’allemand dans les supermarchés. J’ai commencé à préparer les plats qu’on cuisinait chez moi, à Damas, ce qui m’a aidée à aller mieux.

C’est en publiant la photo d’un plat que j’ai préparé sur ma page Facebook que j’ai pensé à lancer la page « Cuisine d’exil ». Mes amis ont adoré l’idée, alors j’ai fondé le groupe et les photos des plats syriens préparés à travers le monde sont très vite arrivées. »

« Partager cette photo m’a fait beaucoup de bien. J’avais l’impression de ne pas manger toute seule. La ‘volonté virtuelle’ que je mettais dans ce groupe m’a libérée du sentiment de solitude, comme si je partageais mes repas avec les autres.

Ce groupe est devenu une lueur d’espoir et une source d’apprentissage, et pas seulement en matière de cuisine. Et puis, à travers la gastronomie, nous contribuons aussi à promouvoir la culture syrienne.

Ce petit rassemblement s’est transformé en un espace où s’exerce la liberté d’opinion, le respect de l’autre et même la démocratie que nous ne connaissions pas chez nous. « Cuisine d’exil » a réussi à unir les Syriens, malgré leurs divergences politiques. Nous organisons aussi des « compétitions virtuelles » pour consacrer le meilleur plat : nous demandons aux participants de préparer un plat en particulier et nous votons.

Des femmes syriennes en exil réunies autour de la cuisine

« La cuisine est une échappatoire à la pression sociale »

« Aujourd’hui, je collabore avec des organisations et des associations pour la mise en place d’un projet économique et social afin d’aider les femmes à intégrer le marché du travail. Nous essayons de mettre en place des cuisines équipées et d’organiser des ateliers pour faire connaître les métiers relatifs à la restauration et au catering lors d’événements.

Le but est de donner une opportunité aux femmes réfugiées qui souhaitent s’intégrer et mettre un pied dans le marché du travail. Au lieu de s’isoler et de tomber dans le communautarisme, la cuisine leur permettrait de travailler sans que cela soit en contradiction avec leur milieu social.

J’ai rencontré beaucoup de femmes réfugiées qui souhaitaient travailler, mais leur environnement conservateur ne le leur permettait pas. La cuisine agissait alors comme une échappatoire à la pression sociale et à l’isolement dans lequel risquent de tomber les réfugiées nouvellement arrivées. Cela leur permet aussi de se débarrasser des contraintes familiales.

Avec l’aide d’associations et d’églises à Francfort, nous avons déjà réussi à installer une cuisine pour les femmes afghanes et syriennes, car elles n’en disposent pas dans les centres d’asile. »



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