Dâ‘esh en tant que reflet d’une certaine amoralité mondiale – par Ziad Majed – traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 16 décembre 2015

Article_20151217Il y a plusieurs causes à l’apparition puis à la montée en puissance de Dâ‘esh, tout d’abord en Irak puis en Syrie, et beaucoup de choses ont été écrites à leur sujet.

Depuis la mutation qui a affecté le Jihâd en Mésopotamie (branche d’Al-Qâ‘ida) à la suite de l’occupation américaine de l’Irak et de sa politique d’éradication du parti Baath, en passant par la colère des sunnites suscitée dans plus d’un pays arabe par l’influence croissante de l’Iran et jusqu’à ces réseaux de financement et de propagande des extrémistes et à la pathologie aigüe qui frappe certains milieux islamistes des pays du Golfe (dont ces réseaux sont l’illustration), à la dévastation politique et sociale qu’ils ont produit tout au long des décennies de tyrannies mortelles se targuant de laïcité et de progressisme (en particulier en Irak, en Syrie et en Libye) pour en arriver à la barbarie du régime Assad qui a affronté les Syriens tout au long des quatre années écoulées avec ses coutelas, ses barils de TNT et ses armes chimiques, nombreux sont en effet les facteurs qui ont généré le nihilisme de Dâ‘esh.

L’on peut ajouter à cela d’autres facteurs liés aux crises des référents, de l’imaginaire, des modèles de gouvernance, des valeurs et identitaires qui frappent des jeunes de différentes parties du monde, les rapprochant d’une philosophie (nihiliste) de refus du monde (réel) et d’auto-exil de celui-ci vers les extrémités de la violence et de terrifiantes mises en scènes macabres.

Mais ce qui n’est en revanche qu’insuffisamment mentionné lors de la dissection du daeshisme et de son hypostase, c’est le fait que la sauvagerie de ce « courant » n’est pas l’exclusivité de ceux qui s’en revendiquent. Bien au contraire, elle est la caractéristique de beaucoup de forces et de capitales dans leurs relations et dans leurs mœurs en matière de politique étrangère et dans leur acceptation de traiter avec des régimes qui dament le pion à Dâ‘esh en matière de criminalité et de sauvagerie. Cela signifie que Dâ‘esh reflète pour partie les mœurs prévalant dans le monde où nous vivons aujourd’hui, en 2015, en dépit de tous les progrès (avancées techniques, développement économique) que l’humanité a réalisés et en dépit de la philosophie des Lumières et des réalisations de la civilisation occidentale en matière de démocratie et de droits de l’homme. Cela signifie aussi que la montée en puissance de Dâ‘esh est intimement liée aux mœurs de ce même monde dans sa relation avec la Syrie, et ce, depuis bien des années. Comment expliquer, sinon, la connivence officielle de l’Occident avec la Russie ou son silence sur les bombardements effectués par ce pays en Syrie, qui ont causé au cours des seuls mois de novembre et décembre 2015 plus de 500 victimes civiles, au nombre desquelles 80 enfants ? En quoi ce crime russe passé sous silence (mis à part le fait qu’il a causé près de quatre fois plus de victimes ?) différerait-il en quoi que ce soit des attentats perpétrés par des fanatiques daeshiens à Paris ?

Comment pourrait-on avaliser cette fausse « logique » répandue par certains Occidentaux selon laquelle il serait nécessaire de conclure une alliance avec Assad pour  combattre Dâ‘esh, au moment même où son régime a tué plus de 200 000 civils syriens, alors que Dâ‘esh n’en a quant à lui tué « que » 3 000 ? Est-ce simplement parce que Dâ‘esh a tué des citoyens « occidentaux » ? Poursuivant ce « raisonnement », la vie de centaines de milliers de Syriens n’aurait donc aucune valeur aux yeux des décideurs en matière de choix politiques et de constitution de coalitions internationales – puisqu’ils acceptent de s’entendre et de travailler avec ceux qui les ont égorgés par le passé et qui continuent à le faire ? N’y a-t-il pas là une déchéance morale n’ayant rien à envier à celle de Dâ‘esh – une déchéance morale cravatée servant aux fanatiques daeshiens de banlieue un discours victimaire et nihiliste prémâché, et aggravant la polarisation (et les tensions) ?

D’aucuns prétendent que des questions syriennes de ce type seraient simplistes, pour des raisons liées à la supériorité des intérêts et des équilibres internationaux sur les lois et sur les valeurs dans l’intrication des relations internationales. Mais c’est le contraire qui est vrai ! En effet, des questions telles que celles-ci sont les clés qui permettent d’interroger les pathologies d’un monde dans lequel l’égoïsme et le manque de morale de certains de ses puissants alimentent une décadence telle celle dont nous affligent Dâ‘esh et ses acolytes. Cela ne signifie absolument pas que le retrait du monde ou la croyance en l’inéluctabilité de son esprit comploteur ou de sa malfaisance seraient la réponse à apporter à l’involution de la moralité dans les relations qui y prévalent entre les grandes puissances. Il y a en effet dans le retrait (du monde réel) ou dans la généralisation de l’hostilité (envers celui-ci) une forme de nihilisme qui contribue à son tour à alimenter peu ou prou le daeshianisme. Mais il faut avoir conscience de l’énorme crise morale mondiale (actuelle) et œuvrer avec tous ceux qui la rejettent où que ce soit dans le monde (en particulier en Occident, où se trouvent les principaux centres de décision) à affronter cette crise, ou tout au moins à faire pression afin d’injecter un minimum de doses de standards juridiques et moraux dans les politiques planétaires dans l’espoir que cela pourra (peut-être) avoir pour effet de réduire les tensions et les affrontements.

Si nous ne nous y employions pas, la violence continuerait à s’accroître partout dans le monde et les massacres perpétrés par Dâ‘esh ou par ses avatars se perpétueraient, encore et toujours plus dévastateurs.



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