Damas – Printemps 2011 24- Parle leurs d’Oiseaux… – par Charif Rifai

Article  •  Publié sur Souria Houria le 18 juillet 2016

Je me suis mis derrière le volant de ma voiture et lorsque la route boisée m’a semblé suffisamment dégagée, j’ai chronométré le temps qu’il me faut  pour traverser deux kilomètres à 60 km à l’heure. 2 minutes et 13 secondes, accélération et freinage compris. J’ai refait la même distance à pied, tranquille en déambulant comme sur une promenade des Anglais : 21 minutes. Pour couronner le tout,  j’ai regagné ma voiture en courant au maximum de ma vitesse : 14 minutes. Essoufflé, la peur en moins, comme la panique elle-même.

La mathématique nous apprend que le temps est égal à la distance divisée par la vitesse, sauf que la mathématique ne peut expliquer  comment le temps devient interminable. Elle ne dit pas non plus combien de temps il faut pour effacer les séquelles, pour anticiper le temps douloureux  à venir.

J’avais passé la matinée sur mon chantier de construction quelque part dans les banlieues parisiennes. Il y avait une dizaine de pelleteuses  qui terrassaient sans cesse une terre tantôt dure, tantôt tendre comme la chaire.  Une grue géante tournait sous un ciel bleu, et une centaine  d’ouvriers remplissaient l’espace. Je m’étais mis à imaginer si le grutier changeait la trajectoire de son chargement et balancerait ses 20 tonnes de béton sur l’immeuble de 4 étage à proximité là où les résidents regardaient avec curiosité l’engin géant. Et si le camionneur déchargeait ses blocs de pierres dans le fossé minuscule où s’entassaient avec leurs casques de protection une trentaine d’ouvriers.  Si un conducteur d’un train décide de changer de voie ou s’il n’actionne pas ses freins d’arrêt au terminus d’une gare!

J’ai vite énuméré mille et un moyen de semer la terreur, beaucoup moins pour rassurer. Dilemme des temps qui courent.

Pour s’accoupler, il paraît que certaines espèces d’Oiseaux nichent leurs nids, de préférence, loin des bruits des hommes. D’autres ont compris que les bruits chassent les prédateurs, et ils préfèrent la proximité des bruits que les humains cultivent pour se multiplier. Dans les deux cas,  les Oiseaux tentent de s’adapter  à des conditions  qui ne sont pas les leurs, survivre à ce que le prédateur humain leur  inflige quelquefois à son insu. Mais où fuirait ce dernier  lorsque tout devient un champ d’hostilité ?  Nos rues, nos villes, notre ciel ? Ou fuit l’humain lorsqu’il est encerclé par sa propre cassure?

L’attentat de Nice est une nouveauté comme un produit de beauté. Il n’a pas eu besoin d’explosifs ni d’armes, un outil quotidien, familier en temps ordinaire, a suffi. Qui n’a pas à sa portée, dans sa caisse à outils,  un moyen de propager une terreur ?

La terreur nouvelle est une franchise, une enseigne qu’on achète avec un presque rien, comme une marque de hamburger ou de café. Le Califat de Daech l’a bien vu en bon stratège de marketing : faites ce que vous voulez, labélisez-  vous avant ou après, la revendication devient une formalité administrative. Si le tueur de Nice est un commercial de Daech, c’est grave, s’il ne l’est pas c’est encore pire.

Contrairement à ce qu’on dit, le Califat auto-proclamé ne cherche pas à nous habituer à la terreur, il voudrait plutôt nous déshabituer à notre manière de vie, à notre concomitance : déshabituer les noirs des blancs, les chrétiens des musulmans, les mécréants de bons croyants, bref, déshabituer l’humain de son prochain en le transformant en une menace constante, latente.  Daesh redéfinit à sa manière les évidences qu’une certaine intelligence humaine a réussi à instaurer au fil des âges. Il le fait dans son fief Syro- irakien, et il le fait à travers le monde.  Il ne choisit pas la couleur de ses victimes, mais il marque à chaque fois un nouvel espace de peur.

L’Islam est au centre, il est l’outil  de cette terreur, et c’est en son nom que des crimes atroces sont commis. Tant pis, l’histoire a connu bien d’autres outils. Les musulmans,  au même titre que les autres en payent le prix, victimes tout d’abord, objets de stigmatisation ensuite. Ils ont aussi une double responsabilité : celle de remettre en cause les dogmes et les Théoriciens de la haine,  et celle surtout de proposer et d’élaborer un modèle cohérent qui prouve la compatibilité de l’Islam avec le monde. Les bases théoriques, les écrits sont déjà là. L’histoire de l’Islam démontre que les réformateurs en son sein n’ont jamais cessé d’exister. Des réformateurs de la fin du 19ème et début du 20ème siècles comme  Al Afghani, Al- Kawakibi , ou des penseurs plus proches de nous  comme Mohamad Arkoun, Nasr Hamed Abou Zeid, Georges Tarabichi et bien d’autres n’ont jamais cessé de rentrer dans les profondeurs de la pensée islamique et inciter à la critique et à la  réforme.  Après tout, il se peut que la foi n’y est pour rien, et que ce sont les hommes qui la façonnent à leurs guises  non le contraire ; le même livre saint qui avait  inspiré Al- Roumi et Ibn Arabi au 11ème siècle, inspire aujourd’hui les  assassins du 21ème

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Sur mon chantier à ciel ouvert, je contemplais distrait mes dessins d’architecte devenir réalité, petite consolation je me dis alors. A côté le camion de gravats se remplissait  lentement de terre et de cailloux. Soudain les bruits avaient cessé d’agir sur mes oreilles,  je regardai  son énorme roue, je la mesurai  à ma taille, elle m’arrivait jusqu’à la poitrine. J’imaginai comment elle roulerait sur mon corps, je trébucherais en courant probablement, je tomberais sur le ventre, un petit bruit de fracas, inaudible dans le vacarme général, sortirait de mes vertèbres. J’imaginais la Promenade des Anglais, la scène du drame, et pour des raisons plausibles, je n’arrivais pas à voir la Mer…

Le conducteur du camion se reposait à côté de son engin, cigarette à la bouche. Tu as soif Chef ? me lança- t- il en me tendant sa bouteille d’eau. Je regardai son visage basané, apaisé du travail accompli,  les rides qui prenaient formes sous sa barbe de deux jours, la sueur sur son front, très soif,  je répondis en souriant. Merci l’ami,  cette peur ne devrait pas s’installer, je me répétai.  Je pris une gorgée, l’eau avait un goût salé, un mélange de larmes et de sueur, je tournai ma tête pour cacher une naïve reconnaissance,  le ciel alors avait cette bleuté extraordinaire d’une journée de mi- juillet. Nous sommes là malgré tout, pensai-je,  la vie nous emportera là où l’on devrait aller, là où il est encore permis aux oiseaux, aux hommes et à tout ce qui vit, de vivre, de nicher, de s’accoupler et d’espérer.

A Georges Tarabichi,

J’aurais tant aimé qu’il relise, 

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