Dans le ventre d’Alep par Henry LAURENS

Article  •  Publié sur Souria Houria le 22 décembre 2013

En juillet 2013, Jean-Pierre Filiu a partagé le quotidien des Alépins au cœur de la guerre civile syrienne, côté rebelle, hors du champ médiatique, pour en découvrir les réalités profondes.

Henry LAURENS

L’épouvantable drame syrien suscite des passions et des débats qui tendent largement à en occulter la réalité quotidienne. Ceux qui ont été hostiles au Printemps arabe y voient une victoire de leurs idées dans une lutte entre un régime baasiste défini plus ou moins comme laïque et une menace islamiste terroriste. À la violence des combats s’ajoutent les mises en récit antagonistes.

Jean-Pierre Filiu est un bon connaisseur de la Syrie contemporaine, il y a séjourné comme étudiant puis chercheur et finalement comme diplomate. Devenu universitaire, il a fait l’histoire immédiate du Printemps arabe dans plusieurs de ses ouvrages récents. Il a le courage rare de s’être rendu à Alep en juillet 2013 à un moment où les dangers de la guerre civile étaient doublés du risque pour les étrangers, en particulier pour les journalistes, d’être enlevés dans des buts essentiellement crapuleux.

Il a bénéficié d’un solide réseau de relations lui permettant une relative sécurité. Surtout son but n’était pas de faire une chronique des combats, d’être incorporé à une force combattante, mais de rendre compte de la vie quotidienne des habitants de la partie d’Alep libérée du régime de Bachar al-Assad. C’est la résistance citoyenne qui l’intéresse. Il montre combien les manifestations hebdomadaires célèbrent la rupture avec la tyrannie : « C’est un moment de retrouvailles hebdomadaires, de célébration d’être ensemble une semaine de plus. Et tant pis si le despote campe encore sur son trône, là-bas à Damas. L’essentiel est d’être toujours en vie et de se retrouver à le chanter, à le danser, en camouflet cinglant à la fatalité et aux bourreaux. »

Ce qui compte est l’exigence de dignité et le refus de l’oppression. De ce fait, les exactions miliciennes, même venant de l’Armée syrienne libre, ne sont pas acceptées : « Ce qui tranche, c’est justement cette volonté inébranlable de ne pas accepter l’inacceptable, volonté qui émane des profondeurs même d’une société en lutte pour sa libération. »

L’auteur n’a aucune complaisance pour les « katibas », les « bataillons », ces petites unités armées qui combattent. Le meilleur côtoie le pire. La société syrienne est profondément musulmane et l’aide étrangère vient essentiellement des pays du Golfe d’où l’adoption de références islamiques pour le nom des unités. Mais il y a aussi une confusion faite par les étrangers pour les institutions de la révolution : elles se définissent comme « légales, légitimes » (char’iyya) mais non comme « islamiques » (charî’a). Bien entendu, les souffrances endurées ravivent le sentiment religieux d’autant plus que l’on a le sentiment justifié d’être abandonné par la communauté dite internationale.

Le fait est que des instances locales d’administration ont émergé « dans un pays que la terreur du régime condamnerait à l’anarchie et au chaos ». « C’est ce maillage citoyen, alliant technocratie et militantisme, qui tient effectivement les zones « libérées » d’Alep. L’observateur superficiel en restera au folklore milicien des barrages dépenaillés. Mais il n’appréhendera que la surface d’une guerre toujours en cours. L’essentiel se joue, et continuera de se jouer, dans les profondeurs de la société syrienne. L’apprentissage d’une gestion transparente et professionnelle est bien à des égards irréversibles. »

Les jihadistes sont bien là avec leurs volontaires étrangers, mais ce dont la révolution a besoin, ce n’est pas d’hommes, mais des armes. Les jihadistes ont introduit la pratique des attentats-suicides, mais se tiennent plutôt à l’écart des combats. Il existe entre eux et le régime une sorte de collusion médiatique cherchant à occulter toutes les autres réalités syriennes et une bonne part de la presse internationale les suit dans cette voie.

Jean-Pierre Filiu nous donne ici un témoignage dans la grande tradition venue du XIXe siècle des récits de voyage où ce qui compte est la réalité décrite et analysée et non les états d’âme du narrateur. Il nous rappelle à chaque page ce que l’on a tendance à vouloir oublier : la révolution syrienne c’est d’abord des hommes et des femmes qui luttent pour leur dignité et non des abstractions plus ou moins géopolitiques. Bien sûr, il y a des « parts d’ombre » dans cette révolution puisqu’il s’agit d’être humains, mais la seule solution reste le renversement de la dictature et non une pseudo-solution politique confectionnée dans une conférence internationale. Qu’il en soit remercié.

Source : http://www.lorientlejour.com/article/847716/dans-le-ventre-dalep-.html



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