Dans Madaya affamée, un habitant raconte le calvaire

Article  •  Publié sur Souria Houria le 13 janvier 2016

Dans la ville syrienne de Madaya assiégée par l’armée, la situation humanitaire est jugée catastrophique. REUTERS/Omar Sanadiki

Bassel a fui Zabadani il y a deux ans, pour trouver refuge à Madaya. Ironie de l’histoire, ce quadragénaire s’est retrouvé piégé dans la ville assiégée par les troupes du régime. Il témoigne pour L’Orient-Le Jour.

Lundi 11 janvier 2016, Madaya, non loin de la frontière libanaise, reprend espoir. Une cinquantaine de camions de l’Onu, du Croissant-Rouge et de la Croix-Rouge arrivent, chargés de vivres. La dernière fois que cette localité assiégée par les troupes du régime syrien a reçu une aide humanitaire, c’était le 18 octobre dernier. Depuis, les quelque 40.000 âmes qui peuplent Madaya tentent plutôt mal que bien de survivre. Vingt-huit d’entre elles sont mortes de faim, selon le dernier bilan de Médecins sans frontières.

Bassel* est installé depuis deux ans à Madaya. Avant, il vivait non loin de là, à Zabadani. Ironie de l’histoire, il avait fui sa ville pour gagner Madaya lorsqu’elle a été encerclée par les miliciens du Hezbollah et les soldats l’armée syrienne. Assiéger des villes est une stratégie souvent utilisée par le régime, mais aussi les rebelles. Au total, 400.000 civils sont piégés dans les villes syriennes, d’après l’Onu. C’est le cas de Zabadani et Madaya, villes à majorité sunnite de la banlieue rurale de Damas, et de Foua et Kafraya, villages à majorité chiite dans la province d’Idleb.

Joint par téléphone par L’Orient-Le Jour, Bassel raconte les terribles conditions de vie dans la localité, la famine dont lui et ses voisins souffrent et l’espoir qui renaît avec l’arrivée des vivres.

« En noir et blanc »
« Grâce à Dieu, j’ai réussi, en septembre dernier, à exfiltrer ma femme et mes trois enfants, via le Liban, en direction de l’Allemagne », lance d’emblée ce quadragénaire, un peu soulagé d’être seul à souffrir. Pour sortir sa famille de l’enfer, il a déboursé 700 dollars par personne. Mais, ne trouvant plus de passeur, Bassel est resté, lui, piégé à Madaya.

Ce Syrien affirme avoir perdu son emploi dans l’immobilier il y a cinq ans, avec le début du conflit. Il a ensuite tenté sa chance en ouvrant un magasin de vente d’articles féminins. L’affaire n’a pas marché. Sur une photo Facebook datant de 2013 et publiée sur une page dédiée à des photographes de Zabadani, un homme, caméra à la main, est présenté comme étant « Bassel, responsable photo au sein de la Katiba Hamza Bin Abd el-Mouttaleb ». « Je n’ai jamais porté les armes aux côtés de cette formation, assure-t-il. J’ai quitté le groupe il y a deux ans, et ne suis affilié à aucune faction aujourd’hui ».

Si Madaya semble devenue aujourd’hui synonyme de l’enfer, Bassel se rappelle que la ville fut « un paradis sur terre ». « La localité est connue pour ses pommiers, cerisiers et abricotiers. Elle était toujours verte. Mais tout cela n’existe plus. Avec l’arrivée des soldats du régime et des hommes du Hezbollah lors du dernier Ramadan (en juin-juillet 2015), tous les vergers ont été brûlés », lance-t-il avec amertume. « Le village est aujourd’hui en noir et blanc. Tout est mort. Il n’y a pas d’électricité, ni de carburant. Les rues sont vides. Les commerçants ont mis la clé sous la porte. Les gens ont presque tous perdu leur emploi ».

« C’est les enfants de Foua contre ceux de Madaya »
Madaya est sous siège depuis deux ans, précise Bassel, qui ajoute que l’étau s’est resserré depuis environ six mois. En plus du blocus, la localité est régulièrement pilonnée aux barils d’explosifs lancés par les avions du régime, affirme Bassel. Selon lui, « l’armée encercle la ville pour faire plier ses habitants. Lorsqu’ils ont dit +non+ au régime, celui-ci a voulu les soumettre à sa volonté. Vous connaissez le slogan : c’est Assad, sinon nous brûlons le pays ».

L’homme affirme que des éléments rebelles se trouvent à l’intérieur de la ville, mais ils cachent leurs armes chez eux. « La plupart d’entre eux appartiennent à Ahrar el-Cham (l’un des principaux groupes rebelles, d’obédience salafiste, ndlr). Mais il n’y a pas de présence armée dans les rues ni de barrages. En tout cas, ces combattants sont les fils de la région ».

Bassel raconte avoir vu, lundi, une soixantaine de familles se diriger vers un checkpoint tenu par l’armée syrienne, un passage obligatoire, selon lui, pour sortir de la ville. « Mais la plupart d’entre elles ont dû rebrousser chemin, les soldats ayant refusé de les faire passer, raconte-t-il. Une femme enceinte les a suppliés de la laisser se rendre à Damas pour accoucher. Ils lui ont répondu : +Que les éléments armés (rebelles) te fassent accoucher! C’est les enfants de Foua contre ceux de Madaya+ ».

Les villages chiites de Foua et Kafraya sont, eux, encerclés par la rébellion. Le feu vert du régime à l’envoi d’aide à Madaya s’est accompagné d’une mesure similaire pour Foua et Kafraya.

« Ceux qui ont cru pouvoir s’échapper l’ont payé de leur vie. Ils ont été fauchés par les mines laissées sur place, ou par les balles des franc-tireurs, poursuit-il. Environ 24 personnes ont perdu la vie de la sorte. Dix-sept autres, qui ont survécu aux mines, ont dû subir des amputations ».

Un mouton à 3.000 dollars
L’enfer de Madaya n’a pourtant pas eu raison de ce Syrien. « Chaque matin, je me levais tôt et me rendais au souk où une poignée de personnes tiennent des kiosques et vendent le peu de denrées alimentaires disponibles, à des prix astronomiques », raconte-t-il en référence à son quotidien avant l’arrivée de l’aide. « On ne peut plus acheter au kilo. Je ramène avec moi une tasse de thé et la remplis de riz, si j’en trouve. Le kilo coûte désormais 25.000 livres syriennes, soit 113 dollars, alors qu’il ne coûtait que 330 livres au début du siège. Le sucre coûtait 50 livres le kilo, alors qu’aujourd’hui on vous oblige à acheter tout un sac de 48 kg pour un million de livres syriennes. Le litre d’essence revient à 12.000 livres syriennes (environ 54 dollars). Il n’y a pas de farine depuis belle lurette. On ne se rappelle même plus du goût du pain. La boulangerie de la localité a été détruite. Pour acheter un mouton, il faudrait débourser 3.000 dollars ! Vous vous rendez compte? ».

En guise de repas, Bassel se contente donc, depuis un bon moment, d’une portion d’eau bouillie mélangée à du poivre. « Parfois, nous y ajoutons des feuilles d’abricotiers, qui ne sont heureusement pas trop amères », lance-t-il. Il affirme toutefois qu’il existe des moyens de se procurer de la nourriture. « Il faut avoir des contacts avec les hommes du Hezbollah et leur apporter quelque chose en échange. Ce sont eux qui revendent la nourriture, après avoir mis la main sur l’aide apportée par l’Onu en octobre. J’ai entendu dire qu’un homme a échangé son fusil d’assaut contre une poignée de riz ».

« Je ne me reconnais plus »
La famine qui frappe Madaya a laissé des traces, physiques. « Quand je me regarde dans le miroir, je ne me reconnais plus, dit-il. Mon visage a tellement maigri. Je ne me suis pas pesé, mais je porte actuellement plusieurs paires de pantalons superposées afin de pallier ma maigreur ». Si Bassel est toujours en vie, il affirme avoir vu de ses propres yeux, des habitants succomber à la faim. « J’ai photographié l’un d’eux, il s’appelait Abou Nabil. Son fils est également mort de faim. Hier, c’est un homme de la famille Zein qui a rendu l’âme ».

Si les images en provenance de Madaya ont provoqué une indignation internationale, nombreux sont ceux qui mettent en doute la gravité de la situation actuelle. « J’ai toujours capté sur image ce qui se passait dans la ville en prenant des photos, mais personne ne voulait voir, rétorque Bassel. On croit que nous plaisantons, que les gens ne meurent pas de faim à Madaya. J’espère que ces personnes, qui ne veulent pas voir la réalité en face, se réveilleront un jour. Un enfant m’a même dit une fois : nous devons faire appel à la Société protectrice des animaux. Peut-être qu’elle s’intéresserait à notre sort, sachant qu’on nous traite comme des chiens ».

« Demain, nous aurons à nouveau faim »
Mardi matin, quelques heures après l’arrivée des vivres, l’amertume de Bassel cédait la place à une lueur d’espoir. « J’ai bien dormi la nuit dernière. J’avais le ventre plein, ça faisait longtemps… ».
« Nous avons bien reçu l’aide humanitaire promise, affirme-t-il. Les portions sont réparties par famille. Chacune a reçu un kilogramme de pois chiche, cinq de sucre, deux de haricots, quatre de semoule, des fèves, du sel, de l’huile, de la sauce tomate, du riz, du lait pour enfants, des biscuits, des médicaments et des couvertures ».

N’ayant personne à charge, Bassel a reçu une demi-portion. Il a tiré les leçons du passé, et pour lui, pas question de gaspiller l’aide précieuse. « Je vais rationner autant que possible mes repas. Un verre d’un ingrédient par jour. La dernière fois que nous avons reçu l’aide alimentaire, on nous a promis une deuxième livraison, mais elle n’est jamais arrivée. Hier, on nous a promis qu’un deuxième convoi arriverait jeudi. Mais je ne prends pas de risques. Aujourd’hui nous mangeons, mais demain, nous aurons à nouveau faim ».

*Le nom a été changé pour préserver l’anonymat de la personne interviewée.



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