De 1982 à 2013, les méthodes du régime syrien n’ont pas changé… – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 4 février 2013

Selon un rapport réalisé par Dima Attar et Nisrin Manafikhi au profit du Réseau d’Information d’Alep, le 29 janvier 2013, à 7h30 du matin, des habitants de Bustan al Qasr à Alep ont aperçu plusieurs cadavres emportés par les eaux du Qoueïq, une rivière qui traverse la ville et marque la limite occidentale de leur quartier. Ils se sont aussitôt rendus à une mosquée voisine, la Mosquée Sabhan, pour informer la population par haut-parleurs. Les gens se sont attroupés et des membres de l’Armée Syrienne Libre ont commencé à extraire les corps de l’eau et à les ramener sur la berge. De leur côté, des jeunes ont installé des grilles dans le lit de la rivière pour retenir les cadavres et empêcher qu’ils soient emportés plus loin.

Massacre du Qoueïq, la rivière des martyrs

Des francs-tireurs positionnés dans le quartier limitrophe de la Radio ont ouvert le feu sur les hommes qui procédaient à l’extraction des corps, les contraignant à interrompre momentanément leur travail. Une heure plus tard, ils ont cessé de tirer, ce qui a permis à la récupération de se poursuivre. Les dépouilles ont été transportées à l’hôpital Al Zarzour et dans un hôpital de campagne du quartier de Boustan al Qasr, où les familles ayant « perdu » des proches ou dont des membres avaient été emprisonnés n’ont pas tardé à se presser pour procéder à leur identification.

Toutes les victimes avaient les mains attachées. Certaines étaient aussi entravées et bâillonnées. Il y avait parmi elle un grand nombre d’adolescents. Toutes avaient été sommairement exécutées d’une balle dans la tête, parfois dans l’œil. Certaines avaient la tête couverte de sacs de plastique. Quelques-unes avaient les yeux et la bouche hermétiquement fermés par du papier collant. La plupart étaient décédées depuis peu, comme le montrait la couleur du sang qui coulait de leurs blessures. Selon un médecin ayant examiné les dépouilles, aucun des défunts n’était mort depuis plus de huit jours. Certains corps avaient été totalement défigurés. Quelques uns montraient des traces de torture. D’autres avaient toujours leur ceinture, leur alliance et leurs lacets de soulier, ce qui signifiait qu’ils avaient été assassinés sans passer par la prison.

Quelques cadavres sortis du Qoueïq

Lors de la remise des dépouilles aux proches des victimes, il est apparu que 15 d’entre elles avaient « disparu » depuis des périodes diverses qui pouvaient aller jusqu’à un mois. Cinq étaient retenus prisonniers dans l’une des branches des services de renseignements d’Alep, après avoir été arrêtés à des postes de contrôles de quartiers occupés. Deux des victimes étaient déficients mentaux.

Les activistes des quartiers de Boustan al Qasr et d’Al Kallaseh ont indiqué que, durant les vingt jours précédant le massacre, le niveau de l’eau du Qoueïq était resté élevé, en comparaison avec celui du jour de la découverte des cadavres. La baisse de niveau signifiait que les eaux avaient délibérément été retenues en amont et que le pompage avait été interrompu. Le jour suivant le repêchage des corps, il avait retrouvé son niveau antérieur.

Les premières estimations conduisent à supposer que les cadavres ont été jetés à l’eau depuis le Jardin des Avant-gardes de la Révolution. Ce jardin surplombe le Qoueïq, à un kilomètre et demi au nord et en amont de Boustan al Qasr, où les corps ont été découverts. C’est la zone la plus proche sur laquelle le régime exerce son autorité.

Une partie des cadavres en attente d’identification

Dans un premier temps, les cadavres de 59 martyrs ont été retirés des eaux. Un peu plus tard, les habitants du quartier en ont retiré 21 autres d’un endroit rendu difficile d’accès par les tirs des francs-tireurs. Le mercredi 30 janvier, ils avaient récupéré les dépouilles d’une centaine de martyrs au total. Mais ce n’était pas fini : le jeudi 31, ils ont retiré de la rivière 7 cadavres supplémentaires, dont les blessures à la tête perdaient encore du sang. Vendredi matin, le 1er février, ils ont extrait du Qoueïq deux nouveaux cadavres, défigurés avec une telle sauvagerie qu’ils ont immédiatement été enterrés sans être photographiés. Sur les 109 victimes au total, seules 44 ont à ce jour été identifiées.

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Alors que le régime a attribué aux « rebelles » la responsabilité du massacre de ces hommes, la commémoration, le 2 février, du drame de Hama en 1982, rappelle à point nommé à l’ensemble des Syriens et à ceux qui s’intéressent à leur sort de quoi est capable le pouvoir en place.

Hama (1982)

Défié à l’époque par quelques centaines de « rebelles » islamistes, Hafez Al Assad avait délibérément choisi de les sanctionner en détruisant des quartiers entiers sur eux, sur leurs proches et sur leurs voisins, parmi lesquels se trouvaient des familles de membres du Parti Baath qui lui étaient entièrement dévouées. L’affaire s’était soldée par plus de 20 000 vicitimes. Un an et demi plus tôt, au dernier jour du mois de juin 1980, le régime avait procédé à l’extermination de sang froid dans leurs chambrées de près d’un millier de prisonniers détenus au bagne de Palmyre. Ils appartenaient pour leur malheur aux Frères Musulmans. Enfermés depuis de longs mois, ils avaient été exécutés sans avoir eux-mêmes coopéré de quelque manière que ce soit à ce qui avait provoqué la vengeance de Rifaat Al Assad : une tentative d’assassinat de son frère, dont il n’avait eu besoin ni d’une enquête, ni d’un procès, pour imputer la responsabilité à leur Association.

Alep (2013)

La situation des Syriens en révolte contre Bachar Al Assad, depuis le 18 mars 2011, n’est pas différente aujourd’hui de la leur. Quand ils ne décèdent pas sous le bombardement de leurs maisons, et quand ils ne meurent pas de faim, de froid et de manque de soin sur les routes ou dans leurs abris de fortune, ils sont arrêtés, emprisonnés, torturés et éventuellement exécutés, pour assouvir la vengeance du chef de l’Etat. Considéré comme une divinité intouchable par ses partisans, il n’admet pas de voir remis en cause le pouvoir dont il a hérité… par défaut. Il prétend vouloir dialoguer avec ceux qui contestent sa présence à la tête de l’Etat, mais il refuse l’idée de renoncer à la moindre de ses prérogatives. Il n’a donc d’autre moyen à sa disposition, pour se maintenir indéfiniment aux commandes, qu’une violence croissante, la terreur et le crime.

Il est encouragé dans sa folie éradicatrice par le soutien qu’il reçoit de certains de ses sujets, qui préfèrent les fausses sécurités, les avantages et les honneurs à la dignité et à la liberté. Il est incité à poursuivre ses exactions meutrières par l’appui militaire, sécuritaire, technique et financier que lui octroient la Russie et l’Iran, des régimes dont les dirigeants lui ressemblent. Il est poussé à aller de l’avant dans son délire assassin par l’irrésolution des pays occidentaux, qui ont choisi pour les uns de ne pas intervenir, ou qui se résigent pour les autres à ne pas pouvoir le faire, par peur des choix qu’une partie de leurs électeurs, indifférents à la mort de dizaines et bientôt de centaines de milliers de Syriens, pourraient un jour leur reprocher.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/02/04/de-1982-a-2013-les-methodes-du-regime-syrien-nont-pas-change/

date : 04/02/2013



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