De la Ghouta au Jabal Sinjar : entre impérialisme déterminé et impérialisme irrésolu – Par Wissam Saadé (écrivain libanais)

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 août 2014

Voici de cela un peu plus d’un an, l’administration américaine avait considéré qu’il était de son devoir de sévir contre le régime syrien après que celui-ci eut fait usage d’armes chimiques contre des civils principalement syriens dans la Ghouta (de Damas).

 

Le monde avait alors retenu son souffle, s’attendant à une nouvelle guerre américaine au Moyen-Orient.

Ceux qui (tant en Orient qu’en Occident) avaient été profondément dérangés, en raison de leur engagement idéologique [anti-impérialiste], par l’attaque chimique assadienne n’avaient pas tardé à trouver de nouveau leur bonheur dans de bruyantes manifestations « pour la  paix » et « contre une agression impérialiste américaine » qui semblait « inéluctable » et « imminente » contre le régime du clan Assad.

En revanche, ceux dont la priorité était de se débarrasser du régime syrien de quelque façon que ce fût s’étaient mis à désigner un ensemble de cibles à l’attaque (américaine) promise et attendue, minimisant nombre de réserves pourtant manifestes formulées par les grandes puissances elles-mêmes.

Puis il se produisit ce que nous savons désormais : le régime syrien s’est déclaré prêt à sacrifier son arsenal chimique et l’administration américaine a renoncé du jour au lendemain à son opération militaire. Peu à peu, l’attaque (chimique) perpétrée [contre des habitants de la Ghouta] s’est mise à apparaître sous le jour [positif] d’un premier pas vers… la destruction de l’arsenal chimique syrien !

On a alors donné à accroire aux Américains qu’ils avaient réussi à obtenir les buts de la guerre annoncée (sans avoir eu à la livrer) en s’emparant d’un arsenal chimique qui a de ce fait sauvé le régime qui le détenait, et plutôt deux fois qu’une : une première fois lorsque ledit régime n’avait pas hésité à s’en servir pour sauver sa tête (sans que celle-ci en ait été pour autant coupée par la suite) et une deuxième fois lorsque ce régime l’avait démantelé en même temps que la Révolution syrienne se démantelait elle-même – cette Révolution dont on peut dire, après la série des mauvais choix qu’elle a enchaînés, qu’elle a été frappée d’une profonde atomisation intimement liée au calvaire subi par les habitants de la Ghouta : ceux qui comptaient sur une intervention internationale après que le régime eut franchi la « ligne rouge » chimique ont dû payer pour avoir fait un mauvais pari, et ceux qui insistaient sur le caractère essentiel du combat contre les Américains, y compris [pour certains d’entre eux] au plus fort de leur soutien officiel à la Révolution syrienne, n’ont plus été en mesure de contenir ces acquis anti-impérialistes dans quelque chapelle nationaliste que ce soit, perdant beaucoup de leur ascendant face au courant affichant sans fard son hostilité à l’encontre de quelque pensée nationaliste que ce soit (et pas seulement envers des frontières taillées par le bistouri du colonialisme).

C’est en ce sens que ce qui est en train de se passer cet été (au premier chef en Irak et en second lieu en Syrie) ne fait que refléter ce qui s’était passé durant l’été 2013 (au premier chef en Syrie et en second lieu en Irak).

L’été passé (2013), après que des milices confessionnelles irakiennes [chiites, ndt] et libanaises [le Hezbollah, ndt] se furent introduites en Syrie pour lui porter secours, un régime despotique dont la caractéristique de camarilla aggrave grandement l’aspect répulsif a bombardé la périphérie de la capitale syrienne à l’arme chimique.

C’est alors que l’Amérique s’est mobilisée en vue de le punir.

Puis le régime en question réussit à mettre les roulements de tambour guerriers eux-mêmes au profit d’un « règlement » du conflit prévoyant la destruction de ses armes chimiques après que celles-ci eurent été utilisées exactement comme si elles ne l’avaient pas été. Le fait que ces armes aient été utilisées s’évapore : c’est comme s’il s’annihilait lui-même.

Cet été (2014), l’organisation dite de l’« Etat islamique » ayant aboli la frontière irako-syrienne passe de sa conquête des régions arabes sunnites du centre et du nord de l’Irak à sa mainmise sur des régions sensibles du nord de ce pays, dont elle persécute les minorités religieuses et ethniques (chrétiens, yézidis, sabéens, chabaks et turkmènes). Et l’administration du président Barack Obama finit par trouver qu’en fin de compte elle doit lui fixer une ligne rouge, et même deux : il faut, 1) l’empêcher de s’emparer d’Arbil et du Kurdistan (autonome) irakien et, 2) lui barrer la route de Bagdad.

Cette fois-ci, le lien de cause à effet est différent : l’organisation de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EEIL, Dâesh, devenue l’Etat islamique) n’est pas autorisée à marcher dans les brisées du régime syrien, qui avait su, en utilisant effectivement ses armes chimiques, emprunter à l’« après-ligne rouge (allègrement franchie) » afin d’être à même de rembourser sa dette avec ce même arsenal chimique en guise d’apéritif de son opération visant à apaiser l’animosité occidentale à son égard et afin de faire en sorte qu’au moins cet arsenal chimique ne puisse plus « servir objectivement » la cause de la Révolution syrienne.

Cette fois-ci, en 2014, le lien de cause à effet est donc différent. Mais pas fondamentalement.

En effet (bis repetita placent), les conséquences des frappes américaines dépendront de la manière dont Dâesh réussira [et/ou consentira] à s’y « adapter ».

Soit Dâesh apprendra à vivre avec les « lignes rouges » qui lui seront imposées au fur et à mesure qu’elle outrepassera une aire géographique très majoritairement peuplé d’Arabes sunnites pour s’étendre dans d’autres régions [ne présentant pas cette caractéristique], ce qui aura de graves conséquences (dont la moindre ne sera certes pas le fait que l’organisation sera pour ainsi dire autorisée à s’imposer de la manière que l’on sait aux Arabes sunnites en Irak et dans l’Est de la Syrie), soit Dâesh pourra mettre en évidence le caractère limité de l’impact de ces frappes américaines sur le terrain, réalisant une expansion territoriale dépassant le domaine arabe sunnite pour s’étendre au-delà, au nord et au sud, ce qui aura aussi de graves conséquences en matérialisant dans le tableau d’ensemble des appétits « éradicateurs » qui n’avaient pu que partiellement se concrétiser jusqu’ici dans le Mashreq arabe.

Entre ces deux étés, certains se sont peut-être convaincus du fait que si l’impérialisme s’abstenait de frapper, cela serait catastrophique et que si l’impérialisme procédait à des frappes, cela serait tout aussi catastrophique ?

Ce paradoxe peut se résumer dans le fait de dire que le mal est inhérent à l’impérialisme, que celui-ci fasse preuve de retenue ou qu’il passe à l’attaque, mais aussi dans celui de dire que le mal est une production locale et que peu importe que l’impérialisme reste sur la réserve ou qu’il se manifeste concrètement.

En réalité, une trop grande insistance sur les « paradoxes » est dommageable pour les conditions premières d’une prise en considération sérieuse de frappes (encore intentionnelles ou déjà assénées) par une grande puissance (se situant à des milliers de kilomètres de leur lieu géographique).

Parmi ces conditions premières, il y a la compréhension du fait que ces frappes ne sont pas une sorte de pluie que l’on pourrait arrêter ou faire tomber sur commande et qu’aussi variées qu’aient été leurs modalités et les lieux visés au cours des années passées, il est entre eux un point commun fondamental que l’on ne saurait occulter qui est la conception que l’on a de l’« impérialisme », ce concept qui a été galvaudé tant par ceux qui en ont été les  adeptes que par ceux qui l’ont rejeté au cours des décennies écoulées. Mais le moins que l’on puisse en dire, c’est que la multiplicité de ses manifestations (allant de l’entrain à asséner des frappes militaires au fait d’en asséner sans entrain en passant par la détermination à en asséner sans le faire) correspond à la multiplicité des capitales de l’impérialisme dans un monde où celui-ci n’est plus « exclusivement américain », même s’il y est resté « américain au premier chef » et que toutes les hésitations, tous les renoncements et toutes les guerres avortées d’Obama ne changent strictement rien à la situation du point de vue qualitatif.

De la Ghouta au Jabal Sinjar, tout propos qui ne prendrait pas à nouveau au sérieux le concept d’impérialisme ne servirait à rien. Le galvaudage de ce concept tant par les consommateurs d’information adeptes de la théorie du complot que par ceux qui comptent sur ces frappes malgré qu’il n’y ait aucune chance qu’elles se produisent représente un nouveau défi pour qui veut sortir le concept d’impérialisme de l’enlisement : l’impérialisme reste l’impérialisme, que celui-ci s’abstienne d’agir après s’être montré déterminé à le faire ou qu’il frappe sans avoir manifesté sa détermination à le faire.

Le premier modèle est celui qui a prévalu dans la Ghouta, et le second est celui qui semble devoir prévaloir au Jabal Sinjar.

Mais l’impérialisme a encore un autre modèle. Si l’on ne saurait reprocher à des civils de tirer profit d’un moment de répit dans ce rythme des événements pour se protéger ou pour remédier à un danger local ou régional d’éradication, une véritable solidarité avec les persécutés ne saurait passer par la prétention de s’identifier à leur situation dans le contexte d’un danger qui menace ceux-ci personnellement. Une pensée critique saine et digne de ce nom ne saurait diviser éternellement les frappes américaines entre des frappes qu’elle soutiendrait et d’autres qu’elle réprouverait.

Il est vrai qu’une réprobation permanente n’a rien d’évident et qu’il en va de même pour une approbation permanente. Ce que l’on peut en revanche supposer plus évident, c’est cette vertu spinozienne ayant pour nom la prudence.

Dans le cas auquel nous sommes confrontés, des frappes américaines risquent de s’avérer jouer le rôle d’un fortifiant pour Dâesh, cette organisation risquant, après l’avoir absorbé, de donner libre cours à son imagination exterminatrice, dont on connaît, hélas, la fertilité. Et elles risquent aussi de constituer une reconnaissance de Dâesh en tant que fait accompli, au cas où cette organisation se conformerait aux lignes rouges géographiques qui lui auraient été éventuellement fixées.

Elles risquent de constituer un facteur renforçant la domination d’une religion sur les autres.

Or, aucune de ces conséquences attendues ne saurait être qualifiée de « modernité et de démocratie », n’était le fait que contrairement à l’illusion entretenue par les intellectuels libéraux idéalistes, Dâesh joue le rôle d’un « prédicateur de modernité » affrontant les « traditions héritées » du zéidisme, ce qui suffit en soi à nous rappeler que l’attitude consistant à mener un combat idéologique à partir des positions de ladite modernité contre ce que représente Dâesh risque de nous distraire du fait que ce que les Yézidis (notamment) subissent, c’est le caractère « moderne » de Dâesh, c’est même le caractère pan-moderne dont ce mouvement tient à se vêtir.

Dans le cas auquel nous sommes confrontés, défendre le droit à la vie des Yézidis signifie défendre leur droit à la « tradition » et leur droit à se défendre contre cette « modernité »-là.

source : http://www.alquds.co.uk/?p=205027

date : 10/08/2014

traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier



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