De la paix civile régnant dans la région côtière de la Syrie – par Râtib Shaabo – traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 août 2015

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L’absence d’affrontements violents entre les habitants de la région côtière de la Syrie et les habitants d’autres régions venus s’y réfugier, ainsi qu’entre habitants de la région côtière appartenant à différentes confessions religieuses, retient l’attention.

Le fait que la côte syrienne soit encore à ce jour très loin d’être un champ de bataille – mis à part trois violations limitées des limites de ce territoire par des forces islamistes (qui se sont d’ailleurs rapidement retirées tout en maintenant leur présence dans la région de Salmâ) – retient également notre attention.

Quel est le comportement du régime syrien vis-à-vis de cette région ?

Depuis plus de deux ans, il le bombarde de loin avec son artillerie lourde et son aviation, ce qui amène certains observateurs à dire qu’il veut que cette présence [de forces islamistes] perdure afin de représenter un danger permanent pour les populations. Les habitants des villages « favorables au régime » ont déjà connu ce danger lors d’attaques de groupes appartenant au Front de la Victoire (islamiste)(Jabhat al-Nuçra) à l’aube du 4 août 2013, qui avaient tué sauvagement et de manière indiscriminée et fait des prisonniers de manière arbitraire (certains de ces prisonniers sont toujours retenus par ces groupes, certains autres ayant été tués et d’autres encore ayant été libérés).

Il semble évident que le régime ne veut pas récupérer la région de Salmâ afin de conserver cette source de danger imminent qui a pour effet de lui maintenir fidèles les habitants de la région côtière.

Trois violations géographiquement et temporellement limitées (à Al-Haffé en juin 2012, au nord de Lattaquié en août 2013 et à Kasab en mars 2014) n’ont pas réussi à détruire la bonne coexistence entre les habitants de cette région. Certes, elles ont eu un impact négatif sur certains esprits et cela s’est traduit par nombre de comportements « communautaristes » comme le fait, pour des alaouites, de boycotter les marchés tenus par des commerçants sunnites ou certains déplacements de population à caractère communautariste, ainsi que des comportements brutaux dans des régions habitées majoritairement par des sunnites afin d’y susciter la terreur – mais, globalement, la violence intestine n’a pas trouvé sa voie dans la région syrienne côtière, qui a continué à vivre la tragédie syrienne à sa façon particulière, c’est-à-dire « en recevant les dépouilles de soldats et de combattants supplétifs ramenés de toutes les autres régions de la Syrie et la baisse du niveau de vie de la plupart de ses habitants, ainsi, plus que jamais par le passé, que par un recul de l’état de droit, avec l’augmentation des vols et des violences ».

Par ailleurs, la côte syrienne n’a pas connu les attentats qui ont ensanglanté les autres régions du pays – ces attentats qui ont naturellement terrorisé les gens : il est très difficile de les empêcher, ils n’exigent pas de grands moyens (tout ce qui est requis, c’est un esprit criminel) et ce sont, la plupart du temps, les civils qui paient de leur vie.

Dans les premiers jours de la Révolution syrienne, une explosion s’est produite dans le quartier aisé des ’Awqâf *, à Lattaquié, blessant un jeune homme. Cet attentat ne fut qu’une explosion de faible intensité que l’on pourrait qualifier de « travail d’amateur » par rapport à ce que la Syrie allait subir par la suite, mais l’on a craint qu’il ne fût le début d’une série d’attentats de plus grande ampleur. Cela ne s’est heureusement pas produit : cet attentat mis à part, les villes de la côte syrienne ne subissent « que » des tirs de mortiers épisodiques et arbitraires qui ont provoqué [un nombre relativement « limité »] de victimes civiles.

Nombre de commentateurs parlent de « lignes rouges » et d’« ententes tacites », etc. : il n’est pas douteux qu’il y a derrière le déchaînement des violences qui détruisent la Syrie et ses habitants une logique criminelle faite d’une complémentarité entre les mentalités de pays qui soutiennent les parties au conflit : derrière ce qui peut sembler une folie totale se cache en effet un esprit criminel, mais il s’agit, quoi qu’il en soit, d’un esprit rationnel et c’est pourquoi l’on ne peut écarter totalement qu’il existe bien des « lignes rouges » et des « ententes tacites ».

Mais il y a également un autre facteur, tout aussi important : l’abattement.

Les Syriens, de manière générale, ressentent cet accablement, qu’ils soient partisans du régime ou qu’il en soient des opposants : il est ressenti par un partisan du régime qui ne parvient pas à concevoir que celui-ci soit impuissant face aux formations armées de l’opposition, qu’il perde des villes et des régions très étendues à leur profit et qu’il subisse cette terrible saignée parmi ses hommes, ce qui l’amène à constituer une armée supplétive (appelée : Forces de Défense Nationale) et même à des milices étrangères. Ce partisan du régime vit un profond accablement qui tue en lui le désir d’adopter un comportement violent à l’encontre de gens qu’il considère comme ses ennemis.

Quant à l’opposant [au régime] qui a vécu la première phase de la Révolution dans l’espoir d’une chute rapide du régime, il constate, après toutes ces années, la manière dont le régime tient et dont il continue à perpétrer toutes les sortes imaginables de violence – sans état d’âme et sans aucune crainte du Conseil de sécurité de l’Onu – et celle dont les forces djihadistes islamistes dominent la force militaire qui est opposée au régime, celle dont le représentant politique de la Révolution n’a aucune crédibilité et ne contrôle rien et celle dont le pays se dirige tout droit vers une destruction totale. Ce même opposant vit lui aussi un profond accablement qui tue en lui sa détermination à user de violence à l’encontre des partisans du régime.

L’abattement pèse sur l’un et l’autre des deux camps : tous deux s’abandonnent au fil de l’eau de la réalité, leur esprit vide de toute capacité de changement avant même qu’ils aient participé à une quelconque action visant un quelconque changement.

C’est cet état de fait qui explique la paix civile qui règne dans la région côtière.

Mais, d’un autre côté, cela indique que les habitants sont devenus une sorte de pâte à modeler totalement désabusée à laquelle n’importe quelle force serait en mesure d’imposer sa volonté dès lors qu’il lui serait donné de prendre le contrôle de la côte syrienne pour mettre sur pied un régime Assad miniature, avec ou sans [Bachar al-]Assad.

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* Les ‘waqfs’ – également appelés ‘habous’ –  sont des biens musulmans de main-morte, c’est-à-dire des biens légués à la communauté par des personnes décédées (ndt)

source : http://souriahouria.com/عن-السلم-الأهلي-في-الساحل-السوري-راتب/

date  : 10/08/2015



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