« Depuis cinq ans, nous disons adieu à la Syrie saccagée sous nos yeux » #Syrie5ans

Article  •  Publié sur Souria Houria le 28 mars 2016

Parti en septembre de Damas, Kholio, un jeune Syrien dont « Le Monde » a suivi l’exil, nous a écrit une lettre. Désormais réfugié dans le sud de l’Allemagne, il raconte ce qui l’a poussé à fuir, mais aussi ce qu’il ressent, cinq ans après le début de la Révolution syrienne.

J’ai pris la décision de quitter un pays où régnaient l’injustice et l’oppression. J’ai quitté un pays que nous avons rêvé libre et où l’égalité et la justice seraient de mise : un pays où la victime d’injustice vaincrait et où le droit serait respecté, pas la loi de la jungle. Nos revendications n’étaient pas démesurées, nous réclamions juste la liberté, la dignité et la justice.

Depuis cinq ans, nous disons adieu à un pays saccagé sous nos yeux. Un pays que nous avons adoré et dans lequel nous avons rêvé de vieillir, de réaliser nos rêves et de bâtir notre avenir et nos ambitions.

Nous sortions dans la rue, nous appelions à la liberté et brandissions un slogan : « Arrêtez la tuerie, nous voulons construire une patrie pour tous les Syriens. » Nous nous sommes retrouvés impuissants et incapables de changer la situation, de modifier la réalité d’un pays dirigé par les mains de l’oppression, la tuerie et l’injustice.

Nous sommes restés les bras croisés, paralysés, à regarder un pays en train de brûler sous nos yeux. A voir des mères perdre leurs enfants. Des frères s’entre-tuer. Et des enfants crier parce qu’ils avaient faim et froid. Des régions détruites et d’autres assiégées. Un peuple réduit à fuir et des générations entières perdues qui ont accumulé cinq ans de retard dans leur éducation.

Certains ont poursuivi une vie normale alors que les bombes leur tombaient dessus. Celui qui avait de la chance pouvait survivre jusqu’au lendemain.

Je suis désolé mais je ne trouve pas les mots adéquats et je n’ai pas assez de papier pour faire comprendre au monde l’ampleur de la souffrance syrienne. Aujourd’hui, dans toutes les maisons, même la plus petite, il y a des histoires dignes d’être transformées en film qui mériterait tous les oscars.
Nous étions de nombreux amis à nous soutenir contre la triste réalité. Puis notre nombre a commencé à se réduire : certains sont morts en martyrs, d’autres ont été faits prisonniers ou ont pris la fuite, par désespoir. Nous sommes tristes en nous remémorant les temps passés, bons et mauvais.

J’ai pris la décision de partir et d’affronter un voyage inconnu avec tout ce que cet inconnu comporte comme peur et comme danger. Mais le fait de se mettre ainsi en danger reste de loin préférable au fait de rester en Syrie. Si l’on risque nos vies pendant ce voyage, en Syrie, la mort est inévitable.

J’ai dit au revoir à mon épouse : une amie et une amante que je n’ai pas arrêté de regarder durant huit ans. Les seuls moments où j’ai arrêté de la regarder, c’était quand je dormais parce que je fermais les yeux. Notre plus grand rêve était de pouvoir regarder un match de foot à la télévision dans une maison chaude et sûre. J’espère la retrouver bientôt.

J’ai dit au revoir à mes amis, qui représentaient tout ce que je possédais dans la vie. J’ai dit au revoir à ma famille et j’ai quitté une ville de fantômes, inquiet pour les gens que je laissais derrière moi.

Je suis arrivé en Allemagne avec l’envie de remercier chaque personne que je croisais. J’aurais voulu aider le gouvernement allemand, j’étais prêt à balayer les rues. Ce que l’Allemagne a donné, aussi bien son gouvernement que son peuple, nous ne l’avons pas reçu de nos frères arabes avec lesquels nous partageons la même langue, le même sang et la même religion.

Les Allemands nous ont tendu la main alors que des sociétés avec lesquelles nous partageons les mêmes traditions, les mêmes habitudes et la même histoire nous ont tourné le dos.

Je suis arrivé et j’ai affronté un nouveau défi. Un défi qui se présente à moi et à tous les Syriens qui sont arrivés ici. Nous devons commencer une nouvelle étape : en étant reconnaissants envers tous ceux qui nous ont fait du bien.

Nous devons nous rendre utiles, sachant que l’Allemagne n’a pas besoin de notre aide. Nous devons respecter la loi allemande et ce pays qui nous a ouvert ses bras. Nous devons reconnaître le mérite de ce peuple qui a des valeurs devant lesquelles on devrait s’incliner en signe de respect.

A nous, Syriens, réfugiés – moi compris – qui avons vécu tant de souffrances et affronté la mort à l’intérieur de notre pays et durant notre voyage, je demande d’apprécier cette main tendue vers nous et de respecter leurs lois, leurs traditions et les coutumes.

Merci Mme Merkel, merci le peuple allemand



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