Du Baath à Dâesh : un même univers en commun (le même imaginaire, les mêmes structures linguistiques et la même symbolique) – Par Yassîn al-Hajj Sâlih – traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 7 août 2014

Dans sa version aflaqo-irakienne, le Baath est un Islam proclamé. Cela se manifeste à l’évidence dans les écrits de Michel Aflaq qui avait fait de l’Islam la mission des Arabes et qui avait appelé dans une des formules éloquentes dont il avait le secret à « faire en sorte que tout Arabe soit le Mahomet d’aujourd’hui, comme Mahomet avait été tous les Arabes de son temps ».

On ne surprendra personne en rappelant que des officiers de l’armée et des services de sécurité de Saddam Hussein (des baathistes, est-il besoin de le préciser ?) ont fini par rejoindre le « jihâd » au sein de l’organisation Al-Qâ’eda pour finir par se retrouver dans Dâesh et parmi les responsables du califat d’Al-Baghdâdî après un stage dans le groupe d’Abû Mus‘ab al-Zarqâwî. Il est vraisemblable que ce phénomène, d’un côté, et le fait que le régime (syrien) aient facilité l’arrivée de jihadistes en Irak après l’occupation américaine de ce pays, de l’autre, aient contribué à tisser un réseau de relations entre les services secrets syriens et Dâesh, au moins sur certains plans, et qu’ils aient abouti à une certaine pénétration de ces services sécuritaires (baathistes) dans l’organisation salafiste.

Mais ce que vise cet article, c’est la parenté structurelle existant entre la pensée baathiste et la pensée islamiste djihadiste de manière générale, et plus particulièrement avec son modèle actif Dâesh – cette parenté expliquant peut-être pour partie l’expansion de cette organisation précisément dans les régions où le parti Baath exerçait son influence de manière prépondérante.

Le point commun le plus évident entre les baathistes et les islamistes est leur attachement à une Renaissance (arabe/musulmane). Le parti créé par Michel Aflaq et par Salaheddîn Al-Baïtâr (le Baath) prônait une renaissance des gloires des Arabes (sous une autre forme, contemporaine),  tandis que Dâesh aspire à incarner celles-ci telles quelles. La conquête de pays entier et la domination de vastes régions du monde s’étendant depuis l’Andalousie jusqu’à la Mer de Chine sont des aspirations qui appartiennent à un lexique commun au Baath et à Dâesh – ce sont des définitions qui relèvent du dictionnaire de l’Empire (musulman) et du compendium de ses symboles et de son imaginaire.

Leur tendance impérialiste est un deuxième aspect commun. Elle est à la fois la source de la haine de l’une et l’autre de ces deux organisations pour les entités nationales existantes et le vaisseau de leur légitimité. Mais la justification du refus des Etats existants est, pour Dâesh, la Oumma musulmane (ou l’Empire des musulmans), tandis que, pour les baathistes, il s’agit du projet impérial arabe de Nation arabe unie et unique [’al-Ummatu-l-‘arabiyyatu-l-wâ7idah].

Mais le Baath dont nous parlons ici est le Baath arabe de Michel Aflak et de Salaheddîn Al-Baïtâr, et non le « Parti Baath Arabe Socialiste » né d’un croisement entre ce dernier et le « socialisme » agrarien d’Akram Al-Hûrânî.

Bien sûr, Al-Hûrânî était un partisan du panarabisme. Il avait fondé un parti appelé « Parti Arabe Socialiste ». Mais il y avait, dans son panarabisme, un élément social qui en atténuait le caractère racialiste. De plus, il s’agissait d’un panarabisme pratique et politique, comme en a témoigné son implication dans la guerre de Palestine en 1948 (une chose à laquelle il ne semble pas qu’Aflak et Al-Baïtâr aient seulement pensé). Et d’ailleurs, le soutien qu’il avait manifesté à la séparation [’infiçâl] de la Syrie d’avec l’Egypte en 1961 [rupture de la République Arabe Unie, ndt] était une manifestation de cet aspect politique pragmatiste de sa pensée.

Lorsqu’il s’était répandu en Irak, le Baath s’était allégé de la question sociale, qu’il avait abandonnée aux communistes, ceux-ci ne s’occupant nullement quant à eux de la « question nationale arabe » qui prit en revanche de plus en plus d’importance au sein des partis communistes syriens et libanais au cours des années soixante et des années soixante-dix, causant leurs premières scissions. Les Baathistes irakiens étaient plus proches des positions de Jalâl al-Sayyid, un baathiste « aristocratique » de Deir ez-Zor, qui avait démissionné du Baath syrien à cause d’Al-Hûrânî et de son « socialisme ». Le baathisme irakien est encore aujourd’hui essentialiste et chauviniste dans son arabité et il est opposé à une « shu‘ûbiyya » [tendances nationalistes fractionnelles au sein de la oumma musulmane, ndt] qui, si elle ne vise pas nommément l’Iran contemporain, ne cherche nullement à se protéger contre cette assertion sans doute justifiée. Dans ce Baath irakien se reconnaissent les Arabes sunnites héritiers de l’Empire (arabe) davantage que les chiites, parmi lesquels le Parti communiste irakien a trouvé sa base populaire. L’arabité des baathistes irakiens est également fortement hostile aux Kurdes (cette hostilité découlant, là encore, d’une représentation essentialiste/raciste de l’arabité de nos pays [l’Irak et la Syrie, ndt]).

Aujourd’hui, Dâesh a cette même structure raciste : il suffit de substituer l’« Islam » aux « Arabes ». Elle a cette même haine inexpugnable envers les chiites et cette même prise en considération exclusive des seuls sunnites. Dans la mesure où Al-Baath avait trouvé sa base sociale dans les campagnes, le salafisme syrien d’apparition récente trouve la sienne dans des campagnes présentant un profil approchant, en particulier dans les campagnes de la Mésopotamie (Djéziréh) syrienne, Dâesh constituant un cadre organisationnel pour certains Arabes de cette région dans le contexte de la lutte avec les Kurdes locaux pour les terres et pour les ressources. Dâesh est, en quelque sorte, un « Baath » nouvelle manière qui offre à ceux-là un cadre organisationnel pour le conflit armé ambiant.

Mais le chauvinisme de Dâesh est davantage culturel qu’il n’est ethnique. La mécréance (al-kufr) et le parjure (al-ridda) de l’Islam y remplacent la shu‘ûbiyya et la haine à l’encontre des Arabes que dénonçait le Baath dans sa forme originelle (antérieure à son accession au pouvoir) : c’est une vision guerrière du monde et une mobilisation permanente au combat qui trouvent aujourd’hui en elle leur concrétisation. Le Baath d’Aflaq avait fait une synthèse entre la méditation spirituelle qui caractérisait le Maître et son adoration de l’action. Or, cette vénération pour l’action est la principale caractéristique des islamistes djihadistes.

Alors que le Baath avait été incapable de développer en Syrie une base civile (que ce soit à Damas, à Alep, à Homs ou à Hama) pour des raisons qui renvoient sans doute à son constituant belliqueux, il semble que Daesh (et le salafisme, de manière générale) soit confrontée à une difficulté analogue. L’Armée des Mujâhidîn qui a été mise sur pied au début de cette année face pour faire à Dâesh est essentiellement constituée de civils alépins, avec une composante non négligeable d’universitaires.

Dans sa version aflaqo-irakienne, le Baath est un Islam proclamé : c’est très clair dans les écrits de Michel Aflaq, qui font de l’Islam la mission des Arabes et qui appellen, dans une de ces formules éloquentes dont il avait le secret, à faire de tout Arabe, aujourd’hui, un Mahomet, après que Mahomet eut représenté tous les Arabes de son temps. Michel Aflaq s’était-il effectivement converti à l’Islam peu avant sa mort, comme l’a prétendu le régime de Saddam Hussein ? Quoi qu’il en soit, dans l’Irak de Saddam Hussein, Aflaq évoluait dans un monde de signifiés, de symboles et d’imaginaire fortement islamiques et fortement impériaux. La fidélité de baathistes tels qu’un Saddam allait essentiellement à l’Empire, et non pas à la foi musulmane. Elle allait à la grandeur et à la domination, mais pas à la croyance religieuse.

Pour l’essentiel, Dâesh ne diffère pas de ce modèle. Dans son cas, l’adhésion à l’Islam n’est que le noyau dur d’un projet guerrier obsédé de domination et d’expansion. Son imaginaire est habité par une « gloire de l’Islam » synonyme de domination sur d’autres que les musulmans. Ce qui est essentiel dans l’un et dans l’autre des deux projets, c’est le pouvoir, et non pas d’autres objectifs qui seraient susceptibles de transcender celui-ci. Pour Dâesh (et plus généralement pour les salafistes), la loi islamique (sharî3a) est la technologie politique qui leur permet de s’assurer de leur contrôle sur les gens : cela n’a rien à voir avec je ne sais quelle dimension religieuse ou morale.

Les baathistes et Dâesh vouent une haine fondamentale à la liberté des individus et aux initiatives des sociétés civiles. Dans les deux cas, cette haine découle du caractère central de la Oumma (islamique) existant en tant qu’essence mais inexistante dans la réalité. Les droits et les libertés des personnes ne sont que des accidents sans importance, face à la personne qu’est la Oumma, et face à la destinée de cette dernière.

Le Baath et Dâesh ont en partage un monde linguistique et symbolique dans lequel abondent les batailles, les guerres, le sang versé, les héros, les ennemis et les victoires, ainsi que l’éloquence et la poésie panégyrique scandée. L’un et l’autre ont également en partage une même vision du monde contemporain – une vision qui considère que celui-ci n’est qu’un complot continuel contre les Arabes et contre les musulmans, avec une focalisation exagérée sur la personnalité tant arabe qu’islamique.

L’« Occident » (comme ça : l’Occident tout court, sans spécifications) est un ennemi au sens essentialiste du terme chez les adeptes du panarabisme pur et dur, et c’est encore plus le cas en ce qui concerne les islamistes, même si le support de l’inimitié diffère. Les nationalistes arabes sont opposés à l’Occident parce que celui-ci est colonialiste et impérialiste. Mais cela n’empêche nullement les mêmes d’évoquer dans le même souffle avec une sorte d’extase esthétique (tarab) les « conquêtes » (futû7) arabo-islamiques.  La haine des islamistes (et en particulier, parmi ceux-ci, celle des salafistes) à l’encontre de l’Occident repose sur l’identité religieuse de celui-ci en tant qu’Occident judéo-croisé (relevons au passage que cela reflète la représentation que se font de l’Occident les officines de droite occidentales).

Les deux instances sont hostiles aux idées importées, elles prêchent l’authenticité (’açâlah). Cette opposition affichée aux idéologies importées est une méthode qui leur permet de s’assurer du contrôle de la pensée même des dominés, et pas seulement de leur volonté et des divers aspects de leur vie quotidienne. La pensée authentique, bien entendu, c’est soit le nationalisme arabe, soit l’Islam. Et cette pensée a été ramenée à sa base afin qu’elle rejette toute innovation intellectuelle, politique, juridique ou sociale. Seule la technologie restant admise.

Nous aimerions que les gens n’aient pas l’impression de se retrouver dans un monde étrange lorsqu’ils passent du Baath à Dâesh : les sensibilités de l’un et l’autre de ces deux systèmes sont les mêmes, leurs imaginaires sont proches, leurs structures langagières et symboliques sont pratiquement identiques. Les mots Baath et salafisme n’ont-ils pas d’ailleurs pratiquement le même sens, même si le premier renvoie à une ethnie et à une langue tandis que l’autre renvoie à une religion ?

source : Al-Hayât

date : 22/07/2014



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