Le viol, une arme de guerre en Syrie : les précédents historiques sont terrifiants – Par Maeva Morin

Article  •  Publié sur Souria Houria le 8 mars 2014

Une Syrienne ayant fui la ville de Yabroud, un des derniers fiefs des rebelles. Le 12/02/14 (Hussein Malla/AP/SIPA)

Depuis trois sans, la guerre civile syrienne a fait plus de 130.000 morts. Une récente enquête du journal « Le Monde », riche en témoignages, montre un visage méconnu du conflit : l’utilisation du viol comme arme à part entière. Une pratique qui ramène à de nombreux autres sombres épisodes de l’Histoire. Notre contributrice revient sur cette collusion entre guerre et violences sexuelles.

Si nous pensions avoir tout lu sur les atrocités dans le conflit syrien, l’article paru dans « Le Monde », « Le viol, arme de destruction massive en Syrie », montre bien que nous sommes encore loin de prendre toute la mesure de la situation des populations locales.

 

Il est aujourd’hui difficile d’affirmer que les viols sont utilisés comme une arme de guerre tant le tabou est grand dans une société où la pureté de la femmes est inhérente à l’honneur de sa famille et de son mari.

 

Pourtant, Annick Cojean, suite à des entretiens avec des Syriennes, donne des éléments probants au regard notamment d’autres cas de viols massifs lors d’autres conflits. On pense bien sûr à la Bosnie où 20.000 à 50.000 femmes auraient été violées ; le conflit au Rwanda aurait engendré 250.000 à 500.000 viols ; en République Démocratique du Congo (RDC) il y aurait près de 500.000 victimes depuis 1996 mais le chiffre est dur à évaluer, le phénomène s’étalant sur une quinzaine d’années.

 

Le viol, une arme courante en temps de guerre

 

Le viol a de tout temps été utilisé comme arme de guerre. Tite Live, dans son « Histoire des Romains »(Livre I), est un des premiers auteurs de l’Antiquité à décrire des situations de violences sexuelles en temps de conflit. Son témoignage montre que bien que les violences sexuelles ne sont pas inhérentes à la guerre, les viols, rapts, esclavage sexuel et autres violences sexuelles sont souvent un des maux générés par les situations de conflits.

 

L’historien Stéphane Audoin Rouzeau avait montré dans ses travaux que la Première Guerre Mondiale avait entraîné un nombre important de viols, identifiant ainsi ce caractère de guerre totale et de perte de neutralité du civil, propre aux conflits contemporains.

 

Encore aujourd’hui, le viol est largement utilisé à des fins de terreur et de répression politique enColombieBirmaniePérouGuatemala et Haïti.

 

En 2010, l’Unesco avait organisé un colloque sur les viols en situation de guerre et l’une des interventions établissait même un lien entre le pillage des ressources naturelles et les viols. En effet, Hseng Noung Lintner, membre du réseau Shan Women’s Action Network (SWAN) en Birmanie, a montré au cours de son intervention que le viol était utilisé comme terrorisme d’Etat pour garder le contrôle des régions les plus riches et pousser certaines communautés à fuir.

 

Ainsi, si le viol n’est pas inhérent à tous les conflits, il est largement utilisé par des régimes autoritaires dans des situations d’exception ou à des fins politiques ou économiques. C’est certainement en ce sens que Boris Cyrulnik définit le viol non pas tant comme un acte sexuel mais comme un acte social. Celui-ci montrant qu’il y a toujours derrière le viol un sentiment de puissance et de domination conféré par un rang social ou une situation d’impunité telle qu’en génère la guerre.

 

Le viol, une arme au service du régime de Bachar Al Assad ?

 

Pour autant, pouvons-nous affirmer que les violences sexuelles sont commanditées par le sommet de l’Etat ? Annick Cojean explique en effet dans son enquête pour le « Monde » que l’on manque de témoignages sur des actes commis par des rebelles.

 

En revanche, les témoignages qu’elle a recueilli montrent bien qu’il y a une évidente organisation derrière ces actes : prise de stimulants sexuels par les militaires, pilules contraceptives données aux femmes emprisonnées, viols dans le cadre des interrogatoires devant la famille, etc.

 

Là encore, il est possible d’établir un triste corollaire avec le conflit en RDC, où de nombreux témoignages, notamment d’anciens miliciens, montrent que le viol était institutionnalisé. Les chefs de milice expliquaient que le viol d’une fille devant son père, ou d’une femme devant son mari, était un moyen de pression pour obtenir des informations ou de l’argent. Avant de partir en raids dans les villages, les soldats prenaient des « pilules » ou « des herbes de la brousse » (voir notamment le livre de Louis Guinamard sur ce sujet).

 

La virilité des hommes est volontairement exacerbée, poussée à l’extrême et les témoignages de femmes montrent bien que le viol est accompagné de coups et d’insultes.

 

L’objectif est de détruire la femme, et donc tout le groupe social

 

Ce qui rend le viol de masse finalement si efficace, c’est qu’au-delà de l’horreur de l’acte en lui-même ilattaque directement le tissu social en son cœur. Dans des cultures où la femme est la garante de l’honneur de sa famille, où la virginité avant le mariage est un pré requis, où l’adultère de la femme est puni de mort, le viol engendre nécessairement un effondrement des valeurs qui structurent la famille.Les victimes de viols ressentent généralement un sentiment de honte, de souillure, de culpabilité.

 

Mais dans des pays comme la Syrie ou la RDC, le viol est aussi synonyme de rejet par sa famille et de forte stigmatisation. Raison pour laquelle les femmes refusent souvent de parler.

 

Prenons le cas de la société congolaise où le viol est particulièrement tabou car il est souvent associé à un adultère. A l’origine, la société a préétabli que les liens sexuels ne peuvent être partagés qu’avec une seule personne intime qu’est le mari. Les femmes sont donc systématiquement stigmatisées par leur communauté. Elles sont souvent rejetées par leurs maris qui considèrent qu’elles sont devenues les femmes des autres et se retrouvent donc seules avec leurs enfants.

 

La question est urgente

 

Juridiquement, les Statuts de Rome de la Cour Pénale Internationale (CPI) considèrent que le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée et « toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable » sont des crimes contre l’humanité lorsqu’ils sont commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique.

 

La CPI a déjà entamé des poursuites d’anciens responsables de viols de masse au Soudan, enOuganda, au Congo-Kinshasa, au Darfour et en Centrafrique. Cependant, ces enquêtes sont longues et les condamnations interviennent généralement bien après les exactions commises.

 

La question est urgente et reste malheureusement sans réponse : comment arrêter ces viols de masse en pleine crise syrienne ?

source : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1155096-le-viol-une-arme-de-guerre-en-syrie-les-precedents-historiques-sont-terrifiants.html

date : 06/03/2014



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