« Ecrivains, artistes et journalistes syriens dénoncent les politiques américaine et russe »- par Libération

Article  •  Publié sur Souria Houria le 17 septembre 2016

Suite à l’accord intervenu, vendredi 9 septembre à Genève, entre Russes et Américains qui prévoit l’application d’une «trêve» en Syrie et une coopération militaire inédite entre les deux puissances, des personnalités culturelles et journalistiques se mobilisent.

Nous, soussignés, écrivains, artistes et journalistes syriens, démocrates et laïques, opposés depuis des années ou des décennies au régime despotique des Assad et engagés dans la lutte pour la démocratie et la justice dans notre pays, dans notre région et dans le monde, dénonçons, avec la plus grande fermeté, l’approche des affaires syriennes par les deux grandes puissances, les Etats-Unis d’Amérique et la Russie. Une démarche qui consiste à subordonner le combat émancipateur des Syriens à une prétendue «guerre contre le terrorisme» qui n’a remporté aucune victoire antiterroriste décisive mais déjà détruit plusieurs pays.

Il y a trois ans, ces deux puissances impérialistes avaient signé un accord indigne sur les armes chimiques en Syrie. Cet accord arrangeait leurs intérêts, ainsi que celui d’Israël et surtout du régime assadien qui venait de massacrer 1466 citoyens en utilisant ce type d’armes. Il ne traitait nullement du problème syrien mais accordait au régime le droit de poursuivre son œuvre de mort, de destruction et de déplacement des populations.

Au nom du terrorisme

C’était aussi un précieux cadeau offert aux organisations islamistes nihilistes, comme Daech et le Front Al-Nusra. Et voici qu’à présent, après trois ans de ce marché infâme, et après la mort de près d’un demi-million de Syriens, les Américains et les Russes s’accordent de nouveau à geler la situation sous le prétexte fallacieux de leur interminable guerre contre le terrorisme. Aucun mot sur les innombrables détenus politiques en Syrie dans des conditions infernales. Aucun sur les villes et les quartiers assiégés. Aucun sur l’intervention militaire de l’Iran, du Hezbollah libanais et d’autres milices pro-iraniennes. Et rien évidemment sur les perspectives d’un changement démocratique en Syrie.

Les deux puissances semblent même envisager la participation de l’aviation du régime dans le bombardement de certaines zones qu’elles lui auront désignées d’un commun accord. Tout cela ne dénote pas seulement l’absence de tout sens moral chez les dirigeants américains et russes mais aussi la déficience politique des deux pays les plus puissants dans le monde. Les arrangements russo-américains nous révulsent et nous les refusons radicalement. La colère qu’ils nous inspirent s’étend à l’ONU elle-même qui, comme il a été dernièrement révélé, n’a cessé pendant des années de financer le régime assadien alors qu’il poursuivait sa guerre criminelle contre les Syriens.

Un système férocement antidémocratique

Les écrivains, artistes et journalistes syriens signataires de cette déclaration considèrent que le monde entier connaît une crise morale d’un genre nouveau qui aiguise les sentiments de peur et de haine, et profite aux politiciens qui les exploitent et prônent le repli identitaire.

Ils constatent que la démocratie recule partout, cédant la place à des régimes de contrôle, de coercition et de méfiance. Cela n’a rien d’une fatalité historique, mais c’est la conséquence d’un choix dangereux d’élites politiques dangereuses que nous devons stigmatiser vigoureusement, maintenant et en tous lieux. La Syrie brisée est le symbole du monde tel qu’il est. La révolution syrienne s’est brisée contre le mur du système mondial et non seulement contre celui du fascisme assadien. Ce système qui autorise des hommes comme Obama, Poutine et leurs affidés de décider à leur guise de notre sort, en tant qu’individus, groupes et nations, sans qu’ils aient été mandatés par quiconque et sans qu’il y ait moyen de leur demander des comptes, est foncièrement et férocement antidémocratique. Il faut qu’il change.

Or peu de gens semblent en être conscients. On préfère en général, surtout en Occident, se cacher derrière des considérations fatalistes, attribuant la profonde crise morale à la religion ou à la culture (sinon au changement climatique !), ce qui ne fait que l’exacerber davantage et occulter la responsabilité écrasante des élites qui détiennent le pouvoir, dont la clique de Bachar al-Assad. Il faut que change ce monde qui a permis le saccage, pendant plus de cinq ans, de l’un des premiers foyers de la civilisation humaine.

Le monde est aujourd’hui une cause syrienne comme la Syrie est une cause mondiale. Pour le salut du monde, pour nous tous, nous appelons à dénoncer ces hommes politiques, à les fustiger comme des criminels terroristes et nihilistes, de la même trempe que leurs adversaires islamistes, terroristes et nihilistes.

Plus de 150 signataires dont : Sadik Jalal al-Azm, philosophe; Yassin Al-Haj Saleh, écrivain; Samar Yazbek, romancière; Mazen Darwish, juriste; Hala Alabdallah, cinéaste; Racha Omran, poète;Burhan Ghalioun, écrivain, professeur à Paris III; Salam Kawakibi,chercheur; Rosa Yassin Hassan, romancière; Hala Mohammad,poète; Farouk Mardam Bey, éditeur; Ossama Mohammad,cinéaste; Subhi Hadidi, écrivain et journaliste; Faraj Bayrakdar,poète; May Skaff, comédienne; Fares Hélou, comédien;Mohammad al-Attar, metteur en scène; Assem Al-Bacha,sculpteur; Dima Wannous, romancière et journaliste; Nouri Jarrah,poète; Omar Kaddour, romancier et journaliste; Rateb Shabo,écrivain; Samih Choukaer, musicien; Bakr Sidki, journaliste;Badreddin Arodaky, écrivain et traducteur; Jihad Yaziji,économiste; Khayri Alzahabi, écrivain; Rustum Mahmoud,chercheur; Yasser Munif, universitaire.



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