En mémoire de Raed Fares et Hamoud Junayd

Article  •  Publié sur Souria Houria le 30 novembre 2018

Vendredi 23 novembre 2018 restera comme un mauvais jour. Le coeur serré nous avons reçu les tweets, les messages qui relayaient l’assassinat de Raed Fares et Hamoud Junayd.

Pour leur rendre hommage nous avons demandé à la revue AlJumhuriya.net, témoin direct de leur engagement et des événements, le droit de reproduire et traduire l’article qui leur a été consacré.

Lire l’article en anglais: Aljumhuriya.net

In memoriam -A Raed Fares et Hamoud Junayd, géants de la société civile syrienne.

par Moustafa Abou Shams

Raed Fares et Hammoud Junayd étaient des rocs. Les deux activistes, icones de la démocratie syrienne, ont été assassinés vendredi 23 novembre.

Alep – début 2012. Les banderoles de la petite ville de Kafranbel monopolisent une discussion entre activistes de l’opposition. Pour la plupart des personnes présentes, elles ont tout pour plaire : leur « originalité », leur humour noir qui penche vers le sarcasme, et leur art à tout tourner en dérisoire. Un participant croit savoir que leurs créateurs ne peuventt être que des policiers affectés au contrôle routier – une profession traditionnellement associée aux habitants de Kafranbel. D’autres pensent qu’elles sont l’oeuvre d’étudiants locaux qui ont loupé médecine, qui auraient joué un rôle dans leur rédaction. Quelques participants gardent le silence – mais à leur retour dans Alep-Est, ils repensent aux banderoles avec le sourire ; plus tard, ils les adopteraient.

S’il était difficile, sur le moment, de déterminer avec certitude qui avait créé ces banderoles, quelques temps plus tard, le nom de Raed Fares allait émerger pour incarner l’un des plus célèbres activistes de la révolution syrienne. C’était lui, l’artiste, et avec quelques-uns de ses amis, il déclinait en banderoles, en chansons, en images l’esprit bon enfant de Kafranbel et de ses habitants – il allait porter des messages qui dépasseraient très vite les frontières de la Syrie dans l’espoir d’être entendus du monde entier avant l’inéluctable.

Fait exact, Raed Fares, né en 1972, n’avait jamais terminé ses études médicales ; il s’était établi au Liban pour travailler. Selon certaines sources, il y avait été témoin de l’assassinat du premier ministre libanais Rafiq Hariri – un meurtre dont il aurait toujours tenu le régime syrien pour responsable. Il était ensuite revenu à Kafranbel pour y exercer comme agent immobilier.
Au début de la révolution, mobilisé parmi les premiers, il s’était rapidement attiré l’attention des services de sécurité du régime, ce qui l’avait amené à quitter la ville en compagnie de Hamoud Junayd et de plusieurs autres activistes. Cachés dans les alentours, ils avaient créé le « comité de coordination de Kafranbel », branche locale du réseau national naissant qui regrouperait les activistes de l’opposition.

A Kafranbel, les opposants au régime appelaient aux manifestations par le biais de ce comité. Le groupe rédigeait les banderoles et les slogans, et participait aux rassemblements qui clouaient le régime au pilori. L’inventivité de leurs banderoles et des slogans leur avait rapidement permis de rencontrer un grand succès, notamment sur les réseaux sociaux : leurs mots et dessins incarnaient une continuité de la révolution, de ses principes et de sa nature pacifique. Les imiter et les diffuser devint même une sorte de devoir révolutionnaire.

Le sens de l’honneur.

Hamoud Junayd, réputé comme un esprit calme et jovial, était particulièrement dévoué au lien entre ses concitoyens de Kafranbel, et le comité de coordination. Armé de son seul smartphone, il se mit en outre à documenter les infractions aux droits humains commis par le régime. Il savait ruser pour aller et venir dans la localité, où il rendait des visites, portait les messages et préparait la prochaine manifestation.

Une fois la ville libérée du régime, mi-2012, Raed, Hamoud et d’autres y créèrent ce qui est encore connu aujourd’hui comme « l’Union des bureaux révolutionnaires ». Raed prit sur lui d’en tenir le centre média, et s’attacha à faire connaître le déroulé des événements hors des frontières syriennes, par le biais de vidéos qu’il réalisait lui-même, de prises de paroles dans différents programmes télévisuels et de participation à des conférences internationales. Il écrivait désormais certaines des banderoles en anglais pour s’adresser au monde entier. De son côté, Hamoud avait rallié la Fursa al-Haq (« brigade des chevaliers du droit », un groupe rebelle né en 2012), ce qui d’après ses amis reflétait assez bien le sens de l’honneur qui le caractérisait. En parallèle il poursuivait sa documentation des manifestions et des activités révolutionnaires de sa ville . Il croyait fermement en l’importance de la presse, et il était rare de ne pas le croiser: avec sa caméra, il était toujours le premier sur les lieux – parfois, on le voyait émerger, couvert de poussière, au milieu des blessés, attaché à sauver ceux qui pouvaient l’être et à photographier ceux dont il faudrait se souvenir. Il était, aussi, le plus important témoin de la criminalité et des assassinats qui assaillaient sa ville. A ses amis qui se plaignaient de son imprudence, il répondait toujours dans une grimace « c’est comme ça, c’est mon destin, ce sont mes enfants, je dois les aider ». Il accompagnait les blessés au centre de secours. « C’est peut-être ce qu’il a fait par-dessus-tout : sauver ce qui pouvait être sauvé », a déclaré l’un de ses amis en ajoutant qu’il arrivait souvent à Hamoud d’oublier d’enregistrer les événements, sa vocation humanitaire prenant souvent le pas sur son métier de journaliste.

Personne n’a jamais quitté Kafranbel sans avoir le sourire. Ses habitants savaient tout tourner en ridicule, même et d’abord la mort. Si Raed savait communiquer son monde avec simplicité, quelques mots d’Hamoud ne laissaient jamais en reste: un dialecte immédiatement aimable, ponctué d’expressions enjouées comme l’intraduisible « et sinon, je divorce » (une sorte d’équivalent de la fin du monde: « si tu ne m’invites pas à ta fête, je divorce », NdT) et parfois quelques jurons, non pas pour offenser mais pour provoquer des sourires, un peu comme à l’instant où il ponctuait soudain la discussion en vous traitant de « maquereau », qu’il s’agisse de briser la glace ou d’évoquer l’approche inévitable de sa mort.

Hamoud, simple maçon né en 1980, était l’un des pionniers des graffitis qui avaient marqué le début de la révolution, et l’un de ses premiers activistes, manifestants et relais médiatique. Sa grande force était « d’avoir immédiatement convaincu les cœurs, et d’y demeurer » expliquait l’un de ses amis. Il s’esclaffait comme un enfant et moquait la camarde qui avait frappé ses amis tant et mainte fois qu’il était parfois moqué comme « mauvais œil ». La plupart de ses collègues en charge du bureau média et de la documentation avaient été tués dans le cours des événements, mais le gars, tout en os, ressurgissait toujours de la poussière, en riant et en jurant.

Raed, Hamoud et quelques amis crèèrent Radio Fresh à la mi 2013 : ce fut la première radio locale à diffuser ses programmes en dialecte et non pas en arabe média classique, ce qui provoqua une forte adhésion dans toute la ville. En parcourant les rues et les marchés de Kafranbel, vous pouviez alors entendre la voix de ses présentateurs retransmis par hauts parleurs, qui donnait le cours des vivres. Vous ne prêtiez pas toujours grande attention aux prix, mais une expression ou une métaphore vous arrachaient vite un sourire, jusqu’à ce que le programme soit invariablement interrompu par les alertes aériennes, annoncées en direct et invariablement suivies d’un éparpillement des foules, d’un bruit d’explosion, d’un bref silence. Puis le programme reprenait de plus belle.

Hamoud n’était pas un simple employé de la radio. Il était « tout Radio Fresh », a témoigné son ami Mahmud al- Suwayd,présentateur de plusieurs programmes. Il n’était pas vraiment payé, ne cherchait pas de gloire, et dévouait tout son temps à sa révolution, et ses concitoyens de Kafranbel : « souvent, quand les reporters arrivaient sur le site d’une frappe aérienne, ils trouvaient Hamoud, arrivé avant eux, qui avait déjà terminé son travail ».

Les drapeaux noirs.

Les avions de chasse du régime ne parvinrent pas à faire taire Radio Fresh, et le challenge en revint à leurs partenaires en injustices et arts de l’assujetissement. L’organisation état islamique/daech déclara la radio “haram”, l’interdit et en confisqua l’équipement à la fin de l’année 2013. Raed et Hamoud, brièvement emprisonnés, ne purent pas être poursuivis, faute d’accusations bien solides. Certes, daech n’avait pas besoin de raisons pour emprisonner ou tuer qui que ce soit, mais sur le moment, l’organisation n’était simplement pas en mesure de se mettre une ville toute entière à dos ; ses combattants cherchèrent rapidement en revanche à assassiner Raed, loin de leurs prisons.

Après le départ de l’organisation, (et alors que la radio avait repris son activité, NdT).Jabhat al-Nosra, lié à al Qaeda, poursuivit le harcèlement, confisqua de nouveau le matériel, emprisonna de nouveau Raed. Libéré, il dut ensuite faire face, encore à plusieurs tentatives d’assassinat. Accusés de diffuser, une fois de plus, des programmes “interdits”, notamment la musique, Raed et sa rédaction décidèrent alors d’utiliser des bruitages, tels que des cris d’animaux, des chants d’oiseaux, des clameurs de matchs de football ou des explosions (1), comme alternatives autorisées à la musique “mécréante”. Pour contourner l’interdiction des voix féminines, ils modifièrent les voix des intervenantes, avec des filtres (2). Ils surent ainsi s’assurer à chaque fois d’être victorieux, moqueurs suprêmes, sans pitié envers les donneurs d’ordre. Avec esprit, avec répartie, au prix de toutes les blagues imaginables, ils avaient fait de la radio et du centre média une ruche – la nuit, l’oud succédait aux nouvelles, et, entre les rires, la révolution n’en avait jamais fini. La rédaction était aussi un abri pour les visiteurs d’un jour ou d’une vie, amis de Kafranbel.

La rafale des perfides.

Pour cette fois, la seule, les balles ont été plus rapides d’Hamoud. Pour cette fois, la seule, Hamoud n’aura pas documenté ce qui s’est passé, à midi, le 23 novembre 2018. Accompagné de Raed et d’Ali Dandush, Hamoud a quitté les bureaux de la radio pour, une fois encore, préparer la manifestation hebdomadaire, qui était redevenue un rituel ces derniers mois à Kafranbel et d’autres villages environnant. Le son d’une fusillade avait bien donné l’alerte, dans la mosquée toute proche, à la seconde prosternation, mais personne n’avait interrompu sa prière, personne ne pouvait croire que la ville pourrait encore une fois “tomber« . Cette fois, l’ultime fois, les assassins suivirent Raed et ses compagnons le long d’une petite rue à l’Est de la ville, le bruit de leurs armes automatiques plus fort que l’appel du muezzin, ils les tuèrent. Ils ne prirent pas garde à Ali Dandush sur le siège arrière, qui eut la vie sauve, mais leurs balles criblèrent par dizaine la voiture, les deux hommes sur les sièges avant, Raed, Hamoud, leurs cibles. Le silence retomba sur la ville comme un adieu brutal.

Deux hommes, leur tête mise à prix, avaient refusé de quitter Kafranbel, et seule la perfidie et ses hommes de main les avaient finalement fait taire. Leur voix, leur sourire, tout chez eux provoquait leurs meurtriers ; leurs banderoles pour la liberté, leurs courageuses prises de parole contre tous ceux qui tentaient de défigurer la révolution, leur combat, mené seulement d’un stylo – toutes leurs qualités, retournées contre eux, les artistes qui avaient créé les banderoles devenues panneaux indicateurs d’une révolution volée à ses enfants.
Peut-être, finalement, que le contrôle routier était bel et bien un destin pour la ville de Kafranbel.

(1) Une démarche remarquée par la BBC, NdT
(2)
Raed Fares, sans surprise, fidèle aux principes de la révolution syrienne, savait aussi prendre la parole pour les droits des femmes: vous pouvez relire ici une interview de 2015 qu’il avait donnée à ce sujet, NdT.



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