En Syrie, cultiver la survie – par Claire A. Poinsignon

Article  •  Publié sur Souria Houria le 8 juin 2015

Un étudiant qui veut témoigner à tout prix, une femme qu’une roquette a privée de ses jambes mais qui cultive la terre. Scènes d’humanité dans une Syrie ravagée par la guerre.


 

Fin janvier 2015, via un ami commun, je reçois un appel à l’aide de Mohammed Naji. Etudiant en ingénierie informatique, ce Syrien ordinaire a dû arrêter ses études à cause de la guerre.

« Depuis 2011 la situation est devenue de plus en plus complexe et difficile. L’aviation bombarde les quartiers, des fusées tombent en permanence sur les gens. Attentats à la bombe, faim, pollution, armes chimiques même. Le plus grave, c’est que l’humanité dans ce monde [la communauté internationale] ne nous a pas aidés. »

« J’habite dans la campagne autour de Damas, la Ghouta orientale assiégée, dans une région sans nourriture ni médicaments. Ici, les gens meurent sous les bombes larguées du ciel. Et les enfants meurent de froid et de faim aussi. Je veux transmettre leurs voix avec votre aide », m’explique-t-il lors d’une conversation début février, après une journée particulièrement meurtrière.

« Des avions de combat continuent de cibler des zones civiles, des dizaines de raids aériens. Voici quelques-uns des résultats », ajoute-t-il en joignant à son message trois photos de destructions spectaculaires, comme nous en voyons défiler sans relâche sur nos écrans. « Le plus grave, c’est que l’humanité dans ce monde [la communauté internationale] ne nous a pas aidés. Est-ce que la presse ne s’inquiète pas de cela ? ».

Début mai, je reçois de ses nouvelles un soir à minuit passé :

« Je veux vous envoyer un reportage sur une femme qui, malgré un handicap physique, sans l’assistance de quiconque, est parvenue à planter un grand terrain et à se lancer dans l’agriculture. Vous êtes preneuse ? »

Entre le 17 et le 20 mai, en pleine bataille pour le contrôle de la cité antique de Palmyre, je reçois ces images et son récit :

Syrie Jardin 2

« Sur mon chemin, je me demande ce que je pourrais faire, moi qui suis désœuvré dans une des zones de cette guerre qui enflamme la Syrie. La réponse est étrange : elle prend la forme d’une rencontre avec Fatima Sayed, 57 ans, qui rampe pour cultiver son champ. L’agriculture en rampant !

Cette grande dame a quitté sa maison à cause de la guerre, car elle était située sur la ligne de front entre les forces de sécurité et des forces armées d’opposition. Mais la chose étrange est que Fatima n’est pas capable de marcher ni de se tenir debout. En dépit de ce handicap, elle a planté seule 1 000 mètres carrés de terrain. Quand je lui ai demandé comment elle y était parvenue, elle m’a simplement répondu : « J’ai pris soin des plantes tous les jours, en rampant jusqu’à elles », avant d’ajouter : « Je souhaite revenir à la maison ».

Elle vivait à la périphérie de la Ghouta orientale, dans la localité de Deir Salman, avec la famille de son frère. Ce dernier est mort, comme sa femme et son fils, quand une fusée a frappé leur maison. Elle a été blessée par les éclats d’une roquette, cause de son invalidité. C’était le 27 juin 2013. Depuis lors et jusqu’à présent, Fatima espère toujours réaliser son rêve de retourner vivre dans sa maison et de poursuivre ses cultures ».

Syrie Jardin

Pendant ce temps, l’avocat et journaliste défenseur des droits de l’homme, Mazen Darwich, arrêté sans motif en février 2012 avec quatre autres membres du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression (SMC) cultive les récompenses internationales pour son combat et fait pousser des lentilles dans sa cellule… Histoire d’améliorer son ordinaire mais aussi d’avoir le plaisir de voir pousser des plantes dans cet univers déshumanisé.

Et la communauté internationale s’émeut du sort des ruines de Palmyre, tombée aux mains de Daech, acronyme arabe du groupe État islamique. Mais il est tard pour s’émouvoir du sort des richesses archéologiques inestimables que recèle la Syrie quand on a laissé la situation empirer pour les populations civiles depuis quatre ans. Et singulièrement, depuis l’emploi d’armes chimiques en août 2013 dans la Ghouta orientale, région où Mohammed Naji et Fatima Sayed tentent de vivre malgré tout.

 

souria : http://www.lesnouvellesnews.fr/index.php/civilisation-articles-section/civilisation/4433-en-syrie-cultiver-la-survie

date : 29/05/2015



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