En Syrie, « la transition est sanglante, mais elle est en cours » – interview de Radwan Ziadeh – ropos recueillis par Cécile Hennion

Article  •  Publié sur Souria Houria le 30 mars 2014

Des combattants de l'Armée syrienne libre, jeudi 27 mars à Alep. | REUTERS/ABDALGHNE KAROOF

Radwan Ziadeh, directeur du Centre syrien d’études stratégiques et politiques à Washington, est membre d’une délégation de l’opposition syrienne en visite àParis du 27 au 29 mars, pour présenter une « feuille de route pour la transition démocratique en Syrie ».

Trois cents personnalités syriennes – chefs de l’armée syrienne libre, officiers déserteurs, chefs tribaux, avocats, juges, universitaires, chefs de conseils révolutionnaires locaux – ont été consultées pour la rédaction de ce document. Une délégation d’experts s’est déjà rendue à Idlib en décembre 2013 pour présenter cette « feuille de route ». D’autres devraient bientôt aller à Alep, Deir Ez-Zohr, Hama et d’autres villes syriennes situées en « zones libérées ».

Vu le contexte actuel en Syrie, n’est-il pas trop tôt – ou trop tard – pour parler de transition ?

Radwan Ziadeh : Mieux vaut tard que jamais. Prenez l’exemple de l’Egypte. Les Egyptiens n’avaient pas de plan de transition, résultat : ils ont rédigé trois constitutions en trois ans !

Quant à ceux qui disent qu’il est trop tôt, nous ne sommes pas d’accord. La transition ne commence pas après la chute de Bachar Al-Assad. La Syrie est déjà entrée dans une phase de transition. De fait, entre 50 % et 60 % du  territoire syrien se situent hors du contrôle du gouvernement Assad. Bien sûr, ces territoires restent des cibles faciles et subissent de nombreux bombardements aériens qui y rendent la vie impossible. Du moins, les points de passage de la frontière entre la Syrie et la Turquie ne sont-ils plus contrôlés par le gouvernement Assad.

n 2012, il semblait que la victoire était à portée de main pour l’Armée syrienne libre. Depuis, la situation s’est considérablement dégradée. Que s’est-il passé ? Quels ont été les principaux échecs de l’opposition ?

L’opposition a commis de nombreuses erreurs, mais il faut modérer ce constat en notant qu’elle doit faire face à une crise qui outrepasse ses capacités. Le secrétaire général des Nations unies s’est récemment dit « alarmé » par la situation humanitaire en Syrie, en notant que « les fonds manquaient cruellement ». Si l’ONU ne peut faire face à une telle crise humanitaire, comment l’opposition – privée de ressources financières – pourrait-ellegérer la crise humanitaire, la crise militaire etc. ?

Il y a une autre raison. Lors du sommet de Tunis en 2012, il s’était formé une coalition des « Amis de la Syrie », plus de cent pays soutenant l’opposition syrienne. Or cette coalition, en laquelle nous avions placé notre confiance, s’est révélée inutile. Tous les pays qui la composent n’ont pas réussi à contrebalancer le seul soutien [militaire] de l’Iran au gouvernement de Bachar Al-Assad.

C’est ainsi que le régime a repris les villes stratégiques de Qoussair et de Yabroud [près de la frontière avec le Liban]. Sans aucune concession ou considération légale, politique, humanitaire, Assad s’est contenté de les bombarder 24 heures sur 24. Il est impossible defaire face à un déluge de feu pareil !

Nous avons besoin d’aide pour que cette guerre entre le régime syrien et l’opposition soit au minimum équilibrée et, pour cela, il faut mettre un terme à cet usage intensif des bombardements aériens. Durant les sept jours qu’a duré la conférence de « Genève 2 », 186 barils d’explosifs ont été déversés sur la seule ville d’Alep. En une seule journée, les responsables turcs ont indiqué que 80 000 réfugiés syriens avaient traversé leur frontière.

Ce que les « Amis de la Syrie » et la France doivent comprendre c’est que stopper la puissance aérienne syrienne entre bien dans le cadre d’une assistance humanitaire, car ces bombardements frappent sans distinction les civils.

L’opposition a été incapable de se rallier l’armée du régime. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de défections massives ?

Il n’y a plus rien qui s’apparente aujourd’hui à une armée nationale syrienne. Il y a certes l’armée de l’air, où plus de 90% des pilotes sont alaouites et d’une grande loyauté à Bachar Al-Assad. Pour le reste, il subsiste la Garde républicaine, la défense nationale et des milices paramilitaires établies sur des bases confessionnelles qui combattent avec le régime. Cet état des troupes explique l’usage intensif des bombardements aériens et le recours au Hezbollah [libanais], qui forme des groupes entraînés et équipés, qui croient idéologiquement en leur lutte et qui sont beaucoup plus efficaces que les soldats d’Assad, prêts à déguerpir s’ils croisent l’Armée syrienne libre.

Côté opposition, l’un de nos échecs a été notre incapacité à mettre en place un commandement central militaire. Or c’est une structure vitale pour l’avenir car c’est celle-ci qui devra rétablir l’ordre et la justice dans les zones libérées. Il y a plusieurs raisons à cet échec. Parmi celles-ci, le fait que la France, la Grande Bretagne et les Etats-Unis aient décidé de reculer et de se montrer tellement prudents sur leur soutien militaire à l’opposition. Ils ont finalement laissé les pays du Golfe intervenir. Or les visions conflictuelles du Qatar et de l’Arabie saoudite se sont répercutées sur le terrain.

La chute de Bachar Al-Assad reste-t-elle selon vous un scénario possible ?

La question n’est plus de savoir s’il chutera militairement ou grâce à des négociations. Il est désormais certain que le régime de Bachar Assad n’est plus et ne sera jamais plus ce qu’il était avant mars 2011 [lorsqu’a éclaté la révolution]. Il n’est plus en mesure de reprendre le contrôle de l’ensemble territoire car il ne dispose plus des ressources humaines nécessaires. C’est pourquoi il dépend un peu plus chaque jour des troupes du Hezbollah. Or le Hezbollah ne peut pas se substituer à l’armée nationale syrienne, ses effectifs sont eux-mêmes limités.

La Syrie se dirige vers deux scénarios possibles : soit le chaos total, qui est malheureusement le scénario le plus probable. Soit une reprise par Assad des zones libérées, ce qui est presque impossible. La transition est pour l’instant sanglante, personne ne peut dire quand ni comment elle se terminera, mais elle est déjà en cours.

source : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/03/28/la-transition-ne-commence-pas-apres-la-chute-de-bachar-al-assad_4391760_3218.html

date : 28/03/2014