En Syrie, le régime et ses moukhabarat creusent le fossé confessionnel – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 25 juillet 2012

Il est devenu évident depuis plusieurs mois, à « qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre », que le régime de la famille Al Assad en Syrie ne protège pas les minorités, qu’elles soient ethniques ou confessionnelles, mais qu’il les utilise et les manipule à son profit, conscient de son illégitimité, de sa faiblesse et de sa vulnérabilité, afin de se protéger lui et lui seul. Dans cette tentative désespérée d’assurer sa survie, les communautés chrétiennes pèsent d’un poids particulier, non pas en raison de leur importance démographique, mais de l’influence qu’elles sont censées avoir sur les opinions publiques occidentales.

En l’espace de quelques jours, le site All4Syria de l’ingénieur baathiste Ayman Abdel-Nour, membre de la communauté assyrienne, qui s’est rallié à l’opposition par déception pour le comportement irrationnel de son ancien ami Bachar Al Assad et qui a créé un mouvement au nom explicite, « Syriens chrétiens pour la Démocratie« , a mis en ligne une série d’informations concernant d’une manière ou d’une autre les communautés chrétiennes de son pays. Elles confirment la diversité des moyens déployés par le régime syrien, via les moukhabarat exécuteurs de ses basses oeuvres, pour ancrer la peur de l’avenir et des autres communautés dans l’esprit des chrétiens, pour renforcer leur dépendance à son égard et pour sanctionner avec l’extrême sauvagerie dont on le sait capable les membres des différentes églises ralliés à la contestation.

Le 22 juillet, il consacrait un article aux circonstances de la mort de Nabil Zoghaib, l’un des ingénieurs responsables des programmes balistiques du Centre d’Etudes et de Recherches Scientifiques (VERS) du ministère syrien de la Défense, tué dans sa voiture deux jours plus tôt. Comme lors des affaires précédentes concernant de hautes personnalités scientifiques, les autorités syriennes et les médias qui lui sont inféodés avaient immédiatement attribué son assassinat à des « terroristes islamistes armés ». Le nom d’un groupe, Liwâ’ al Islam, avait même été avancé. Le défunt étant chrétien, comme sa femme et leurs fils qui se trouvaient avec lui dans sa voiture au moment du drame, sa mort ne pouvait être imputée à personne d’autre.
En réalité, le malheureux n’avait été tué ni à son domicile, ni à l’occasion d’une échauffourée ayant opposé des militaires à des rebelles, mais il avait été abattu par des agents du service de renseignements de l’armée de l’air postés à un barrage. Il avait pris sa voiture, un véhicule dont les vitres étaient fumées pour assurer sa sécurité, pour se rendre de Bab Touma à son domicile, situé près de l’Hôpital Hamich, dans le quartier dit « des préfabriqués » de Masaken Barzeh. Comme la plupart des hauts responsables du CERS, il était logé à proximité de son lieu de travail.
Alors qu’il approchait de chez lui, il avait franchi sans s’arrêter un barrage desmoukhabarat jawwiyeh installé à Qaboun au niveau de l’Académie de Police. A peine avait-il franchi ce point de contrôle qu’une salve de balles avait été tirée en direction de son véhicule par les hommes qui assuraient la surveillance de ce poste. L’ingénieur et les autres occupants de la voiture étaient tous décédés sur le coup.
L’affaire pouvait n’être qu’un tragique enchaînement de circonstances et sa responsabilité incombait aussi bien à celui qui n’avait pas marqué de pause qu’à ceux qui n’avaient pas reconnu dans cette voiture aux vitres fumées le véhicule d’un haut responsable. Mais il était en revanche inadmissible que le régime ait aussitôt essayé, en diffusant des informations dépourvues du moindre fondement, d’attiser le feu des haines interconfessionnelles couvant sous la cendre.

Le 24 juillet, All4Syria signalait l’intensification du jeu plus que dangereux auquel se livraient les services syriens de renseignements. Selon les informations qui lui étaient parvenues, ces services alimentaient les appréhensions légitimes de certaines minorités et, en prétendant les armer pour leur permettre de se défendre, cherchaient en réalité à les entraîner dans la guerre civile confessionnelle qui est depuis des mois leur objectif.
Le site annonçait avoir appris de sources propres en Syrie que la Sécurité politique a distribué à Damas des fusils mitrailleurs à de jeunes chrétiens de Qassaa et de Bab Touma. Ces armes devaient « aider les membres de cette communauté » – c’est du moins ce que les moukhabarat prétendent – à « protéger leurs quartiers de probables attaques de gangs jihadistes armés ». Pour faire face à ces hypothétiques agressions, la Sécurité politique avait incité les chrétiens à se regrouper. En retour, elle s’était engagée à les entrainer, à les armer et à les financer.
Les jeunes chrétiens ne devaient pas répondre à cette proposition fallacieuse, car, ce faisant, ils ne préserveraient pas leurs quartiers mais les exposeraient au contraire à la destruction et ils se mettraient eux-mêmes en danger avec leurs familles et leurs proches. Quant au clergé, il devait faire montre de responsabilité et user de son influence pour mettre un terme immédiat à ces agissements.

Le même jour, il indiquait que la ville de Marmarita, dans la « Vallée des Chrétiens », avait pris le deuil pour rendre hommage à l’un de ses enfants, le sculpteur Wa’el Qastoun. L’artiste, âgé de 46 ans, était détenu à Homs par l’un des multiples services « de sécurité ». Il était décédé sous la torture et sa famille avait été invitée à récupérer sa dépouille à l’hôpital militaire de la ville.

Aujourd’hui, 25 juillet, All4Syria rapporte que, dans la petite ville de Safita, dont la majorité de la population était jadis chrétienne mais où les alaouites s’étaient imposés au fil du temps en monopolisant les postes administratits et en rachetant les commerces à leurs occupants, les différents appareils de sécurité viennent de récupérer la totalité des armes détenues par les premiers nommés. Ils ont été contraints de se défaire de leurs fusils de chasse comme des armes individuelles que la majorité des Syriens détiennent illégalement pour se rassurer. En revanche, les moukhabarat ont distribué aux habitants alaouites de la ville des « fusils russes », autrement dit des kalachnikov.
Les chrétiens de Safita s’étonnent de cette initiative dont la finalité leur échappe. Ils ne comprennent pas pourquoi le régime les dépouille de leurs moyens de défense là où ils vivent entourés d’alaouites, alors qu’au même moment, dans les autres régions, il fait pression sur les chrétiens pour les convaincre de s’armer.
Constatant qu’ils sont ainsi livrés pieds et mains liés au bon vouloir de leurs concitoyens alaouites, les chrétiens de Safita déplorent, comme les fidèles de l’ensemble des églises chrétiennes de Syrie, l’immobilisme, la frilosité et le manque de courage de leur clergé, de leurs évêques et de leurs patriarches.

Ces différentes affaires ne suffiront pas à convaincre ceux qui ne le veulent pas que le régime syrien est moins préoccupé par le sort des minorités que par sa propre situation. Il ne défend pas plus les chrétiens que les druzes, les ismaéliens ou les yazidis. Mais, inquiet du poids des musulmans sunnites, qui, religieux ou non, constituent le groupe communautaire de loin le plus puissant, et cramponné aux prérogatives dont il est parvenu à s’emparer en suspendant les libertés publiques et privées et en maintenant l’ensemble de la population sous la férule de ses services de sécurité, le régime de Bachar Al Assad est prêt à résister aujourd’hui jusqu’au dernier chrétien, jusqu’au dernier chiite, voire jusqu’au dernier alaouite…

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/category/actualite/



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