En Syrie, le rôle de la Russie prend de l’importance – au détriment tant de l’Iran que de Bachar al-Assad par Abdel-Wahhab Badarkhân

Article  •  Publié sur Souria Houria le 3 janvier 2017

Trois pays – la Russie, l’Iran et la Turquie – tentent actuellement de construire une politique en Syrie. Mais les rôles qui ont été les leurs tout au long des différentes phases du conflit soulèvent la question de leur légitimité à se charger d’une telle mission, qui requiert un minimum de sens des responsabilités, dès lors que ces deux qualités indispensables que sont la neutralité et l’objectivité semblent leur être totalement étrangères. En effet, chacun à sa façon, Moscou et Téhéran ont toujours pris parti pour le régime Assad, accompagnés en cela par Israël. Quant à la Turquie, elle a soutenu l’opposition syrienne et elle a été dupée, comme celle-ci, par la position américaine – dont il est désormais manifeste qu’elle a toujours été plus proche des positions convergentes de la Russie, de l’Iran et d’Israël que de la position turque.

Moscou n’a jamais reconnu les crimes et les violations perpétrées par le régime syrien depuis des décennies – donc, pas seulement depuis le début de la crise syrienne actuelle (en mars 2011). Pire, il a toujours considéré que la condamnation et l’exigence internationale de reddition de comptes de la part de ce régime risquaient d’entraîner ultérieurement sa propre condamnation. Avant comme après son intervention militaire directe, la Russie a toujours été hostile au peuple syrien, elle a toujours délibérément ignoré ses droits et ses aspirations et elle n’a pas vu (plutôt, elle n’a pas voulu voir) que c’est le régime qui a militarisé l’insurrection et qui a poussé (par son attitude) la plupart de ses soldats à faire défection et que c’est ce même régime qui a ourdi avec l’Iran l’introduction des (tristement fameux) « groupes terroristes » et leur téléguidage ultérieur. La Russie s’est en effet contentée de constater le rapport des forces militaires tel qu’il s’était manifesté sur le terrain et de modifier ledit équilibre à l’avantage du régime, fût-ce, si besoin, en s’appuyant sur les milices dépendant de l’Iran et servant son agenda.

Vladimir Poutine, Bachar al-Assad et Hasan Rohani se sont congratulés mutuellement après la fin de leur opération militaire à Alep, chacun d’entre eux pensant à ce qui allait suivre.

Poutine a remporté une bataille dans laquelle il n’avait pas d’ennemi en face de lui : alors, en lieu et place, ses avions ont pilonné les civils, leurs abris, leurs hôpitaux, leurs écoles, leurs marchés et leurs boulangeries. Mais il en a « profité » pour « essayer » plusieurs dizaines d’armes inédites (et théoriquement interdites).

Rohani a remporté une bataille au sujet de laquelle il ne sait pas grand-chose. En effet, cette bataille, c’est son plus grand rival tant intérieur qu’extérieur, à savoir l’organisation des « Gardiens de la « Révolution » », qui l’a menée par l’intermédiation de ses milices. Mais il a assurément entendu le chef de cette « Garde », lorsque celui-ci a déclaré que « la révolution islamique iranienne a réussi à vaincre ses ennemis grâce à la bataille d’Alep, cette ville étant devenue pour ladite « Révolution » la première ligne de défense ».

Quant à Bachar al-Assad, il est allé jusqu’à se présenter en démiurge de l’Histoire et de l’avenir, à Alep. Mais il ne sait absolument pas ce que cette « victoire » lui réserve.

Une chose est sûre, la victoire du fascisme de la grande puissance (russe), du communautarisme iranien et de la dictature d’Al-Assad n’augure en rien d’une coexistence pacifiée et durable entre ses épigones : l’un d’entre eux imposera certainement son pouvoir aux deux autres sans crier gare. De même que la Russie a eu besoin des milices iraniennes (qui ont été les forces terrestres qui ont secondé son action aérienne à Alep), elle a eu besoin de la Turquie et de ses canaux de liaison avec les factions de l’insurrection pour assurer l’évacuation des civils et des combattants d’Alep (Est). Autant la Russie est reconnaissante à la Turquie de ce que ce pays a fait, autant elle est mécontente des Iraniens (au point de voter au Conseil de Sécurité de l’Onu en faveur du déploiement d’observateurs internationaux chargés de suivre ces opérations d’évacuation).

Au lendemain de la fin de l’opération militaire à Alep, et malgré l’assassinat de l’ambassadeur de Russie à Ankara, Moscou a lancé des invitations pour deux réunions tripartites à la fois politiques et militaires. Mais le premier à avoir employé l’expression de « déclaration de Moscou » fut le ministre russe de la Défense (Sergueï Choïgou). Pour l’essentiel, il s’agit d’un accord conclu entre la Russie, l’Iran et la Turquie, ces trois pays s’engageant à garantir trois orientations de principe : 1) l’arrêt total des combats, 2) la conclusion d’un agrément politique entre le régime syrien et l’opposition syrienne et 3) une lutte « collective » contre les deux organisations Da‘esh (« État islamique ») et Fath al-Shâm (anciennement Front Al-Nosra).

Quels sont les gains et les pertes escomptés de cette initiative ?

Moscou a informé Washington de la teneur de cette entente tripartite, sachant que cela concernera principalement la prochaine administration américaine (celle du président nouvellement élu Donald Trump, ndt).

Auparavant, des émissaires russes s’étaient rendus à Téhéran pour étudier les options possibles, sans que cela eut en rien signifié une quelconque satisfaction du côté des Iraniens, ceux-ci ayant le sentiment, depuis plusieurs mois, que leur rôle en Syrie était en train de régresser face au rôle croissant de la Russie dans ce pays tant sur les plans administratif et politique que sur le plan militaire. Mais les Iraniens sont bien obligés de composer avec la nouvelle réalité sur le terrain.

Quant à la Turquie, qui a bien failli perdre tous ses atouts en Syrie pour avoir inconsidérément compté sur les États-Unis, elle constate que ce qu’elle a acquis grâce à une coordination avec la Russie lui apporte une compensation relative, car cela lui donne une possibilité d’intervention terrestre pour combattre Daesh, ainsi que de se voir reconnaître un rôle dans les phases futures du conflit. Et même si la conciliation entre ses objectifs propres et la protection qu’elle apporte à l’opposition syrienne lui donnera sans doute du fil à retordre, la Turquie parie sur sa capacité à convaincre la Russie qu’une solution en Syrie nécessite que les équilibres internes à ce pays et les équilibres régionaux que le conflit a contribué à révéler soient respectés.

Il n’est pas douteux que le rapprochement entre la Russie et la Turquie inquiète d’ores et déjà Assad et les Iraniens et que ce rapprochement outrepasse leurs prévisions.

En effet, après avoir cru des mois durant que c’étaient eux qui géraient l’action de la Russie et qui influaient sur les choix de ce pays, ils ressentent désormais le poids de ses décisions visant à sanctuariser sa présence durable en Syrie et à mettre en place les principaux délinéaments de la phase à venir.

Depuis la « déclaration de Moscou » et la feuille de route que celle-ci énonce, l’on peut dire que le fait que l’on évoque un cessez-le-feu et un accord politique n’est pas du tout du goût de la pensée dominante à Damas et à Téhéran ou, à tout le moins, que ces deux capitales auraient voulu qu’Ankara n’y soit en rien associée.

Plus encore, le signal donné par le ministre turc (des Affaires étrangères) Mevlüt Çavuşoğlu en matière de nécessité de pourchasser les combattants étrangers, notamment ceux du « Hezbollah », a eu l’effet d’un coup de semonce inopiné pour les Iraniens – un coup de semonce qu’est venu encore renforcer l’annonce de la tenue probable de futures négociations à Astana, la capitale du Kazakhstan.

En effet, bien que la plupart des opposants à la « plateforme d’Astana » puissent être à juste titre considérés comme des volailles apprivoisées par le régime ou carrément comme des partisans de ce dernier, le communiqué final auquel ils étaient parvenus lors de réunions antérieures (à la fin du mois de mai 2015) en appelait déjà à la formation d’un « front uni pour lutter contre le terrorisme, reconstruire l’armée syrienne et expulser (de Syrie) tous les combattants étrangers (qui s’y trouv[ai]ent)[suivez mon regard…, ndt] ».

La reconstruction de l’armée syrienne (notamment le reshuffling de son pyramidage hiérarchique) est l’un des principaux objectifs que les Russes s’efforcent d’atteindre depuis le début de leur intervention armée en Syrie. Ce sont d’ailleurs eux qui ont récemment imposé (au régime) la création des deux bataillons n° 4 et n° 5 afin d’absorber les milices supplétives que les Iraniens avaient instituées, plaçant celles-ci sous la tutelle directe de l’armée officielle et nommant à la tête de ces deux nouveaux bataillons deux chefs jouissant de la confiance (des agents russes de la base militaire russe) de Hmeïmim (près de Lattaquié, ndt). Cette reconsidération russe de l’armée syrienne a amené les Iraniens à avoir, d’un côté, le sentiment que leurs milices n’avaient plus aucun avenir en Syrie et, de l’autre, le sentiment de la montée en puissance de l’acrimonie des officiers du régime syrien envers eux, de manière générale, et en particulier à l’encontre d’un « Hezbollah » dont les combattants les regardaient de haut depuis longtemps, manifestant leur sentiment de supériorité et déployant un communautarisme exacerbé.

Dans le même temps, Assad, ainsi que son entourage, font la constatation que la marge de manœuvre dont ils disposaient et qui leur permettait de se jouer des Russes et des Iraniens ne cesse de se réduire. Si l’on devait sérieusement s’orienter vers un cessez-le-feu complet et vers une solution politique, le régime aurait la plus grande difficulté à les faire capoter conformément à sa vieille habitude, précisément parce que les Russes ont besoin de ce cessez-le-feu et de cette solution, dès lors qu’ils s’orientent vers un statu quo avec la nouvelle administration américaine du président Donald Trump.

Quelle est la signification du choix de la capitale kazakhe, Astana, comme lieu pour de probables négociations syriennes à venir ?

Tout d’abord, cela montre que le dialogue serait impossible où que ce soit en Syrie, en dépit du fait que le régime syrien et ses épigones ne cessent de proclamer qu’ils sont attachés à la recherche d’une « solution syro-syrienne ».

Ensuite, le choix d’Astana est une indication que la Russie aspire à une négociation placée sous sa supervision absolue et sous son patronage intégral. Enfin, ce choix pose la question de savoir qui représentera l’opposition syrienne, celle d’Astana, celle de Moscou, celle du Caire, voire, pourquoi pas, l’« opposition de Hmeïmim » ? Il est même probable que les Russes demanderont l’aide des Turcs pour recomposer la délégation de l’opposition syrienne afin que celle-ci inclue des représentants de ces diverses oppositions en plus des Kurdes du « parti de l’union démocratique » (PYD), qui ont toujours été du côté du régime Assad.

Quant à la question de savoir pourquoi Astana ? Diverses explications existent, mais toutes sont unanimes sur le fait que l’idée d’une rencontre dans la capitale kazakhe est venue d’une personne ayant des relations d’affaires avec les dirigeants du Kazakhstan et que Moscou en a encouragé la mise en œuvre car elle lui permet d’apparaître comme ayant un minimum d’objectivité et parce qu’Astana offre une alternative à Genève.

De plus, le contenu et les objectifs de cette plateforme d’Astana respectent le plafond politique imposé par Moscou. C’est la raison pour laquelle l’idée de cette conférence a été aussi soutenue par Damas, qui y voit une possibilité de multiplier les « oppositions syriennes », histoire, à ses yeux, de diminuer l’ascendant de la Coalition de l’opposition syrienne ou d’affaiblir ce que le régime aime désigner comme étant l’« opposition (syrienne) de Riyad ».

Après avoir contribué à l’éclosion des oppositions syriennes, Moscou s’est ensuite attaché à utiliser celles-ci pour susciter des doutes quant à la représentativité dont la délégation de la Haute Autorité (syrienne) pour les Négociations jouit à Genève en excipant du fait que celle-ci comporte des représentants de diverses factions armées. En effet, les Russes considèrent que ce critère n’a plus aucune importance, après la bataille d’Alep.

Mais si la précipitation (manifestée par la Russie) à mettre en jeu le volet politique vise à tirer profit au plus vite de la « solution » militaire à laquelle nous avons assisté à Alep, cette « victoire » risque de ne pas changer la nature de la crise syrienne, celle-ci ayant depuis toujours été liée aux aspirations du peuple syrien, ce qui est toujours le cas aujourd’hui.

Certes, la « déclaration de Moscou » a réaffirmé la nécessité d’œuvrer à une solution politique conformément à la Résolution 2254 de l’Onu.

Mais il reste le fait que les Russes visent la constitution d’un gouvernement « syrien » dont ils nommeraient la majorité des ministres, auxquels ils conféreraient des prérogatives et avec lesquels ils travailleraient main dans la main, en parfaite coordination.

Bravo la nouveauté : c’est exactement ce à quoi l’on assiste aujourd’hui avec Bachar Al-Assad…

par Abdel-Wahhab Badarkhân

traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier



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