«En Syrie, on meurt au nom de l’Histoire, et nous avons du mal à le comprendre» Par Alain Frachon

Article  •  Publié sur Souria Houria le 13 juin 2017

Dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », rappelle que dans les guerres et dans les défis géopolitiques de l’heure, les passions ancestrales sont partout.

LE MONDE | 26.05.2017 à 06h33 • Mis à jour le 26.05.2017 à 07h04 |Par Alain Frachon (éditorialiste)

 

Une explosion à Deraa, en Syrie le 22 mai.

Une explosion à Deraa, en Syrie le 22 mai. MOHAMAD ABAZEED / AFP

CHRONIQUE. Pendant la campagne électorale, Jean-Luc Mélenchon a flirté avec une bêtise. Le candidat de La France insoumise évoquait le conflit syrien : « Une guerre de gazoducs et d’oléoducs », a-t-il dit. Rien ne paraît plus inexact. En Syrie, on ne meurt pas pour le pétrole, on meurt pour autre chose.

Avant la guerre, le pays comptait 22 millions d’habitants – aujourd’hui, près de la moitié sont des réfugiés, de l’intérieur ou de l’extérieur. Avant les premières manifestations, le produit intérieur brut syrien était de 77 milliards de dollars, inférieur à celui de l’île de Puerto Rico.

Comme le rappelle l’Américain Juan Cole, l’un des meilleurs historiens du Moyen-Orient, la Syrie pompait 400 000 barils de pétrole par jour (b/j). Autant dire une misère : « Un seul site d’exploitation des schistes du Dakota du Nord fait mieux », relève Cole. L’Arabie saoudite extrait 10 millions de b/j. Le territoire syrien serait un point de passage pour des « pipelines » ? Guère plus. Même si l’Iran aimerait exporter ses hydrocarbures via l’Irak et la Syrie, on ne fait pas la guerre pour ça ; le coût du fret par pétrolier ne cesse de baisser.

En Syrie, on meurt pour des idées, de la religion, de la passion, pour des intérêts stratégiques, des jeux de puissance. On meurt au nom de l’Histoire.

Et nous avons du mal à comprendre, raconte Bruno ­Tertrais, directeur adjoint de l’excellente Fondation pour la recherche stratégique (FRS), dans un livre admirable – La ­ Revanche de l’Histoire (Odile Jacob, 144 pages, 18,90 euros). Passé la première moitié du XXe siècle, les Européens ont chassé la guerre de leur horizon politique. Pendant quelques mois, au lendemain de la chute du mur de Berlin, en 1989, ils ont cru que l’Histoire était finie ; elle avait un sens unique : démocratie libérale, économie de marché et mondialisation formaient le triptyque de l’avenir, pour tout le monde, à plus ou moins brève échéance.

« La dilution des racines »

On a vite déchanté, relève Tertrais. Des guerres des Balkans au chaos moyen-oriental actuel, l’Histoire nous a rattrapés. « Dans un monde prétendument sans mémoire », elle est partout, écrit-il. D’ancestrales passions « s’affirment comme un ressort essentiel des rapports de force internationaux » contemporains. Dans les relations entre Etats, entre les peuples, dans les défis géopolitiques de l’heure, « l’Histoire est aujourd’hui centrale ».

Pékin ressort des cartes du XVIe siècle pour revendiquer une souveraineté absolue sur l’ensemble de la mer de Chine. La Russie fait valoir que la Crimée est russe depuis quatre siècles. Le Turc Recep Tayyip Erdogan veut recréer une sphère d’influence néo-ottomane. L’Iran reconstitue une manière d’empire perse. L’Inde de Narendra Modi rêve de la période pré­islamique. La Hongrie de Viktor Orban distribue des passeports aux anciens sujets de l’empire. L’organisation Etat islamique efface la frontière irako-syrienne pour faire revivre le « califat ».

Pourquoi ce retour en force du passé ? Tertrais passe en revue les déconvenues de la modernité, les peurs que suscite la globalisation, les errements du progressisme. Il pointe tout ce qui concourt à « la dilution des racines dans le grand bain de la mondialisation ». L’Histoire vient se loger dans le vide de l’uniformisation technologique. Elle répond à un besoin d’héroïsme, d’absolu, et, face au multiculturalisme, à la nécessité d’un récit national fédérateur.

Le passé, voilà le refuge

La nostalgie – « cette résistance à l’irréversibilité », disait Vladimir Jankélévitch – est la force politique montante. Le passé, voilà le refuge. Ce n’est pas l’Histoire qui est en cause. Il faut plus que jamais l’étudier. Mais le pouvoir s’en empare pour la reformuler, la recomposer et mythifier le passé.

Donald Trump veut que l’Amérique soit « de nouveau » grande, comme quand elle était la puissance prépondérante. Vladimir Poutine entend que la Russie soit « à nouveau » forte, comme du temps de l’Union soviétique. Xi Jinping rappelle que la Chine, l’un des géants de la planète jusqu’au XIXe siècle, ne fait que réémerger, après que les Occidentaux l’ont humiliée.

Tertrais, qui a le sens du rythme, fait défiler, en de courts chapitres, anecdotes et grands thèmes de réflexion. Il est à son meilleur quand il stigmatise les ruses des manipulateurs d’Histoire : tout est toujours la faute de l’Occident, n’est-ce pas… Il sait les abus et les mérites de la repentance européenne.

A Moscou com­me à Pékin, le pouvoir impose une version officielle de l’Histoire et criminalise les autres. On n’est pas loin de vouloir en faire autant à Varsovie et à Budapest. Le refus de regarder l’Histoire en face – les crimes du maoïsme comme ceux du stalinisme – est l’une des marques du rejet de la démocratie.



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