Entre le Conseil National et le Comité de Coordination, la rue syrienne a fait son choix – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 18 janvier 2012

Le samedi 31 décembre, les participants à une manifestation organisée dans le quartier de Bab Houd, à Homs, ont brandi à l’intention du Dr Burhan Ghalioun, président du Conseil National Syrien (CNS), des cartons jaunes. Ils voulaient ainsi exprimer leur réprobation pour la signature par ce dernier, le jour précédent, d’un accord avec le Comité National de Coordination des Forces de Changement Démocratique en Syrie (CNCD), représenté pour l’occasion par le Dr Haytham Manna, président du CNCD dans la diaspora. Pour qu’on ne se méprenne pas sur la signification de leur mise en garde, certains manifestants arboraient des pancartes. L’une indiquait au président du CNS qu’il n’avait « pas le droit de conclure un accord avec le CNCD sans délégation populaire ». Une autre rappelait au CNCD que son histoire « ne l’autorise pas à s’imposer à nous, parce qu’il ne nous représente pas ».

Manifestation de Bab Houd (Homs, le 31 décembre 2011)

Le désaccord entre les manifestants et le Dr Ghalioun portait sur trois points : d’une part, le contenu de l’accord signé la veille – en présence de Walid Al Bounni, Haytham Al Maleh et Catherine Al Talli pour le Conseil, et de Mohammed Saleh Mouslim et Mohammed Hijazi pour le Comité – qui ne prenait pas en compte les revendications de la rue syrienne ; d’autre part, et plus profondément, l’inutilité pour ne pas dire l’illégitimité d’un dialogue entre le CNS, annoncé à Istanbul le 2 octobre 2011 et reconnu par ceux qui avaient manifesté le vendredi 7 octobre sous le slogan : « le CNS me représente », et le CNCD, créé à Damas le 26 juin 2011, mais qui n’avait jamais bénéficié d’une telle reconnaissance et dont certains panneaux rappelaient sans ambages qu’il « ne représente absolument pas les Syriens » ; enfin l’absence de consultation préalable par le Dr Ghalioun des diverses composantes du CNS, via son bureau exécutif ou son secrétariat général, qui lui auraient déconseillé d’apposer son paraphe au bas d’un document presque aussitôt dénoncé.

L’accord conclu au Caire le 30 décembre était l’aboutissement de plusieurs semaines de tractations entre les deux principaux rassemblements de l’opposition syrienne. Il répondait aux pressions exercées sur les deux parties par divers Etats et organisations, réticents à apporter leur soutien à l’opposition syrienne avant que celle-ci ait démontré sa capacité à offrir une alternative au pouvoir en place. Ils lui avaient donc enjoint d’unifier ses positions sur la chute du pouvoir actuel, sur la gestion de la période intérimaire et sur les spécificités politiques de la Syrie à venir. Condition sine qua non de la tenue d’un Congrès National Syrien sous l’égide de la Ligue des Etats Arabes, cet accord comportait deux séries de propositions.

Ahmed Ramadan (CNS, au centre) au Caire, entouré d’Abdel-Aziz Al Khayyer et Haytham Manna (CNCD)

Concernant la chute du régime, les deux parties exprimaient d’emblée leur « refus de toute intervention militaire étrangère », tout en considérant qu’une intervention arabe n’affecterait ni la souveraineté, ni l’indépendance du pays. Elles appelaient à une « protection des civils par tous les moyens légitimes », dans le cadre de la législation internationale sur les Droits de l’Homme. Elles réclamaient la « préservation et le renforcement de l’unité nationale » et condamnaient toute forme de confessionnalisme. Elles exprimaient enfin leur « estime pour les officiers et soldats ayant refusé de tuer des manifestants pacifiques », et leur compréhension pour la crise de conscience humaine et nationale provoquée chez eux par les ordres du régime.

S’agissant de la forme de l’Etat à mettre en place, entre la chute du régime et l’adoption d’une nouvelle constitution, l’installation d’un nouveau parlement et l’élection d’un nouveau président de la République, l’accord insistait sur la nécessité de préserver les institutions de l’Etat et ses fonctions essentielles. Il prévoyait la création de nouvelles institutions dans un délai d’une année renouvelable une fois. Il stipulait le respect des principes de souveraineté du peuple, d’indépendance de la Syrie et de séparation des trois pouvoirs. Il mentionnait les libertés d’expression, d’organisation, d’attroupement, d’alternance au pouvoir, de décentralisation administrative… Il reconnaissait l’existence en Syrie d’une nation kurde, composante essentielle et historique de la nation syrienne. Il affirmait l’égalité des citoyens en droits et en devoirs, la liberté de religion et le respect de toutes les croyances. Il rejetait la violence et toute forme de discrimination ethnique, communautaire, religieuse ou de genre. Il condamnait le terrorisme et la corruption. Il insistait enfin sur la préservation du territoire nationale et la libération des territoires occupés, sur l’établissement de relations avec l’ensemble des autres Etats conformément aux intérêts nationaux supérieurs, et sur le respect des traités et pactes internationaux déjà signés par la Syrie.

Pour les contestataires syriens, le paragraphe consacré à la chute du régime était tout à fait insuffisant en termes de formulation et de contenu. Le refus d’utiliser le mot « révolution » et de mentionner en toutes lettres « l’Armée Syrienne Libre », remplacée par une formule contournée qui reconnaissait seulement aux militaires le droit d’avoir « des problèmes de conscience », alors que cette armée avait été déclarée légitime par les Syriens descendus dans les rues de toute la Syrie le vendredi 25 novembre 2011 pour affirmer que « l’ASL nous protège », signifiait que ce n’était pas le point de vue du Conseil National qui avait prévalu, mais celui du Comité de Coordination.

Vendredi « l’Armée Syrienne Libre me protège » (le 25 novembre 2011)

Le CNCD, qui ne s’est rallié que tardivement au principe de la chute du régime, de ses fondements et de ses symboles, après avoir constaté l’impossibilité du dialogue qu’il avait privilégié au-delà même de la rencontre consultative de Doha (6 au 8 septembre 2011), campe depuis toujours sur une position de refus absolu de toute intervention étrangère. Seule une intervention arabe trouverait grâce à ses yeux. Le Conseil aborde les choses de manière différente. Il a rappelé, lors de sa première assemblée générale tenue à Tunis entre les 17 et 18 décembre 2011, qu’il apportait un « appui sans réserve à la révolution pacifique menée pour la dignité et la liberté » par le peuple syrien. Comme lui, il a donc « réclamé de la Ligue des Etats Arabes, des Nations Unies et de la communauté internationale, qu’elles fournissent aux civils et aux révolutionnaires la protection qui leur est indispensable en Syrie, en créant au plus vite des zones sécurisées et des zones démilitarisées ». Il s’est par ailleurs « engagé à apporter son appui et son patronage à l’Armée Syrienne Libre« , dont il a « reconnu le rôle éminent dans la protection de la révolution populaire pacifique ». Et il a « salué cette même armée, soldats, sous-officiers et officiers libres, pour avoir refusé de tuer la population, enfants de leur propre peuple et de leur commune patrie ».

Ce qui distingue le CNS du CNCD, c’est que le premier, créé à l’extérieur avec une forte composante de l’intérieur (des Comités de Coordination, la Déclaration de Damas, des partis kurdes, des opposants indépendants…) dans le but d’apporter un soutien à la révolution, s’efforce de faire siennes, jour après jour, les demandes exprimées sur le terrain par ceux qui au péril de leur vie « font la révolution ». Au départ, personne en Syrie n’évoquait une intervention étrangère. Sans doute parce que les contestataires n’entendaient pas, durant les premières semaines de leur mouvement, renverser le régime mais uniquement obtenir de lui qu’il amende ce que son comportement avait pour les Syriens d’intolérable. La répression sanglante qui a aussitôt répondu à leurs demandes les a convaincus que, le régime n’étant pas réformable, ils devaient exiger le départ de Bachar Al Assad et de son entourage. Les exactions contre les manifestants, les massacres et les tortures s’étant multipliés, ils se sont finalement rendus à l’évidence. Ils ne pourraient résister longtemps à un régime prêt à sacrifier à sa survie, selon les termes même du secrétaire régional adjoint du Parti Baath, Mohammed Saïd Bakhitan, jusqu’au « tiers de la population ». Après avoir imploré la communauté internationale de ne pas les abandonner (vendredi « Votre silence nous tue », 29 juillet 2011), puis lui avoir réclamé une protection (vendredi de « La protection internationale », 9 septembre 2011), ils ont finalement sollicité l’imposition d’une « interdiction de survol » (vendredi 28 octobre 2011), la création de « zones sécurisées » (vendredi 2 décembre 2011), et enfin la fourniture d’un « soutien à l’Armée Syrienne Libre » (vendredi 13 janvier 2012). Cette dernière seule est en effet à même de permettre, là où elle est présente, la poursuite des manifestations pacifiques et l’expression publique du rejet du régime. Conformément à son principe fondateur, l’adoption des demandes de la contestation, le CNS n’a pu que reprendre ces slogans. Mais non sans débat en son sein, nombre de ses membres et de ses responsables n’ayant pas envisagé au départ que les choses pourraient en arriver là.

Le 11 novembre 2011, Bab Houd (Homs) réclame de la Ligue Arabe, outre le gel de l’adhésion de la Syrie, la reconnaissance du CNS comme unique autorité légitime, l’interdiction de survol et une zone sécurisée, et la protection des civils.

Pour le CNCD, la situation est autre. Créé à l’intérieur de la Syrie en incluant une composante extérieure faite d’opposants indépendants, il a bénéficié au départ de l’aval tacite des autorités. Le Comité entendait rechercher une issue politique à la crise et offrir ses services en tant qu’intermédiaire entre le pouvoir et la rue. Le régime syrien espérait que ceux qui se repositionnaient ainsi à proximité du Parti Baath et de ses alliés du Front National Progressiste, à la gauche de l’échiquier politique, accepteraient de participer au « dialogue national »… qu’il comptait mener les armes à la main, un scénario original qu’il venait d’inventer pour ne pas répondre aux demandes des révolutionnaires. Le CNCD n’a pas cédé au chant de cette sirène. Mais, campant sur des positions idéologiques proches de celles du pouvoir, et faisant passer la défense des principes avant les contraintes du terrain, il n’a pas entendu, ou du moins il a refusé de faire siennes, les demandes de la révolution. Les Syriens ont encore en mémoire les trois « non » – « non à la violence, non à l’intervention étrangère, non au confessionnalisme » – énoncés depuis l’extérieur par l’un de ses futurs leaders, auquel il avait échappé qu’il enfonçait une porte ouverte puisque c’était précisément ce que répétaient depuis le début ceux de ses compatriotes qui descendaient dans les rues au péril de leur vie. Ils s’étonnent aujourd’hui que le CNCD, ignorant ou affectant d’ignorer que des interventions étrangères sont déjà à l’œuvre en Syrie, de la part de l’Iran et du Hizbollah, de la Russie et peut-être de l’Irak, persiste à considérer, dans ses réunions, qu’il a raison au détriment des véritables acteurs de la révolution, c’est-à-dire de ceux qui s’exposent à la répression et à la mort dans les rues.

Lors d’une réunion tenue à Istanbul, le 3 janvier, le bureau exécutif du Conseil a pris ses distances avec l’accord signé par son président, qui ne constituait selon lui qu’un « brouillon contenant des idées préliminaires », et dont, en tout état de cause, le secrétariat général du CNS n’avait pas été saisi. Dans le communiqué diffusé deux jours plus tard, il rappelait que, conformément au programme politique adopté à Tunis au cours du mois de décembre, le CNS portait sans restriction les objectifs de la révolution, apportait son soutien à l’Armée Syrienne Libre et demandait pour les Syriens une protection internationale. Le 10 janvier, il renouvelait, mais pour un mois seulement, le mandat du Dr Ghalioun. Ce faisant, le CNS prévenait la crise qu’aurait pu provoquer le non-renouvellement du mandat de son président. Mais il exprimait en même temps à ce dernier, qui pouvait prétendre à une reconduction de trois mois dans sa fonction, le trouble provoqué parmi ses camarades par l’erreur qu’il avait commise au Caire en omettant de les consulter sur un texte pour eux insatisfaisant.

Le ministre turc des Affaires Etrangères entouré des membres du bureau exécutif du CNS (le 9 janvier 2012)

Contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, parfois sous la plume d’opposants connus, le Conseil en tant que tel ne s’est jamais prononcé « en faveur » d’une intervention étrangère en Syrie. Il ne l’a jamais appelée de ses vœux. Il s’agit là d’un développement redoutable dont le CNS perçoit les risques aussi bien que le CNCD. Il ne le souhaite pas davantage que lui. Mais il constate aussi que, dans l’attente d’une réponse de la Ligue Arabe comme de l’ONU, des dizaines de Syriens meurent quotidiennement en Syrie. Il comprend que les manifestants, abandonnés à leur propre sort face à un régime dépourvu de la moindre pitié et prêt à toutes les manipulations, puissent appeler à l’aide ceux qui veulent bien les entendre, quels qu’ils soient. Et il considère que, au cas où une partie tierce déciderait de prendre une initiative susceptible de faire plier le régime, c’est ce dernier qui en porterait la responsabilité, du fait de son incapacité ou de son refus d’envisager d’autre forme de réponse que la violence aux revendications légitimes de sa population.

source: http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/01/17/entre-le-conseil-national-et-le-comite-de-coordination-la-rue-syrienne-a-fait-son-choix/



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