Entretien de Burhan Ghalioun avec le Wall Street journal

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 décembre 2011

Traduit par SouriaHouria

Burhan Ghalioun, chef du Conseil national syrien, le groupe principal d’opposition de la Syrie,  s’est entretenu avec le Wall Street Journal mercredi à son domicile dans le sud de Paris. C’était sa première interview importante en tant que président du CNS. Ci-dessous, la transcription.

 

The Wall Street Journal: Est-ce que vous sentez qu’il y a un élan, malgré les critiques selon lesquelles l’opposition syrienne ne s’est pas organisée aussi rapidement que les Libyens, vers la construction d’une reconnaissance internationale du Conseil National Syrien ?

Burhan Ghalioun : Le CNS aujourd’hui est un acteur clé dans la formation de l’opinion mondiale et de la politique sur la façon de traiter la question de la Syrie. Nous sommes en discussion permanente avec nos amis et ils nous consultent et nous demandent notre avis sur chaque décision qu’ils prennent en ce qui concerne la Syrie.

Nous avons convenu avec la Ligue arabe d’inclure des éléments additionnels de l’opposition. Je  pense que le CNS a accompli quelques réalisations majeures dans les deux derniers mois. Et sa présence a encouragé les pays arabes et internationaux à définir une politique sérieuse visant à arrêter les massacres en cours en Syrie et à mettre une limite au régime.

Je sens qu’il y a une accélération sérieuse des événements vers la Syrie et les mesures qui ont été prises mettent le régime syrien dans la position d’un régime déchu, un régime dont il est impossible de maintenir l’existence. Nous avons demandé à nos amis en Europe et dans le monde d’en arriver à un point clarifiant pour le public en Syrie qu’il n’y a pas la moindre intention de garder Assad au pouvoir.

WSJ: Pourquoi aucun gouvernement n’a formellement reconnu le Conseil comme un gouvernement alternatif à Damas ?

M. Ghalioun : Il y a des questions juridiques complexes qui doivent être résolues. Ils nous disent que la situation en Libye était différente parce que les Libyens avaient un territoire, une armée,  une gouvernance. Ils peuvent nous reconnaitre politiquement comme le représentant de l’opposition syrienne mais pas encore comme l’alternative légitime, sinon ils coupent le chemin à toute relation avec le régime.

WSJ : Est-ce que vous vous modelez vous-mêmes sur les rebelles libyens ?

M. Ghalioun : Nous  pensons que la situation syrienne est complètement différente de la situation libyenne. Nous croyons toujours que nous pouvons compter sur les agences d’état, sur les ministères et leurs fonctions et sur nos fonctionnaires.

WSJ : Comment le CNS finance-t-il ses opérations ?

M. Ghalioun : Jusqu’à maintenant, le conseil a été financé par les dons de généreux hommes d’affaires syriens. Plusieurs états arabes nous ont promis leur aide. Nous sommes en mesure de recevoir des dons. Parmi eux se trouvent les Libyens par exemple. Ils n’ont pas la liquidité aujourd’hui, mais ils se sont engagés. Même en comptant les dons de l’intérieur de la Syrie, environ 90% viennent des hommes d’affaires.

WSJ : A propos de quoi faites-vous  pression sur les gouvernements internationaux ?

M. Ghalioun : Nous avons demandé des sanctions économiques, nous avons demandé une coordination entre la Ligue arabe, l’UE, la Turquie et l’Occident. Nous avons demandé le soutien de ces pays au Conseil de Sécurité des Nations Unies. J’ai demandé à Lady Ashton de créer un fonds financier pour soutenir le peuple syrien. Elle a répondu que cela était une question importante et qu’elle serait examinée.

Nous leur avons demandé d’envoyer un message pour le régime avec l’avertissement qu’il n’y a pas d’issue. Nous avons demandé de faire pression sur la Russie et la Chine et d’utiliser toutes les mesures de protection des civils possibles. C’est pourquoi le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé a appelé à la création d’un corridor humanitaire.

WSJ : Vous avez ouvertement appelé à la protection des civils en Syrie. Pouvez-vous préciser quelles sont les propositions sur la table et où elles en sont ?

M. Ghalioun : L’obstacle principal est le Conseil de Sécurité – le véto de la Russie et la Chine. Toutes les suggestions et les propositions constituent des moyens de se soustraire ou de contourner le véto et de trouver un moyen de protéger les civils. Notre objectif principal est de trouver des mécanismes pour protéger les civils et arrêter la machine à tuer. Si un corridor humanitaire est en mesure d’atteindre cet objectif, alors c’est important. Nous pensons que l’utilisation de ces mécanismes collectivement contribuera à affaiblir le régime.

WSJ : Comment un corridor ou une zone tampon pourraient-ils être imposés sans une résolution du Conseil de sécurité ? Est-ce que tous les scénarios impliquent une intervention étrangère ?

M. Ghalioun : Nous affirmons qu’il est impératif d’utiliser des mesures énergiques pour contraindre le régime à respecter les droits de l’homme. Mais cela ne signifie pas une intervention militaire pour renverser le régime. Ceci est différent de l’intervention militaire organisée qui a eu lieu en Irak pour un changement de régime. Nous comptons sur les Syriens pour faire tomber le régime syrien. Nous voulons que la communauté internationale mette un terme à l’oppression du peuple syrien.

WSJ : Quels scénarios sont les plus viables à l’heure actuelle ?

M. Ghalioun : Ce sont des mesures qui doivent être discutées collectivement par la communauté internationale, entre les états arabes, les Européens et les Etats-Unis. Les options sont liées aux capacités des nations qui sont prêtes à aider le peuple syrien. Le conseil discutera avec toutes les parties – la Ligue arabe, les pays occidentaux et la Turquie – pour voir quels sont les mécanismes les plus viables et qui peuvent le mieux servir le peuple syrien.

Il n’y a pas encore de plan élaboré. Il y a des options offertes au niveau international, nous en discutons avec nos amis, mais rien n’a encore été décidé au niveau régional ou international.

WSJ : Il semble que les négociations sur la protection des civils et d’autres options d’intervention ont repris récemment, juste depuis la semaine dernière, de la part du ministre des affaires étrangères Alain Juppé et d’autres. Est-ce que les discussions ont accéléré et où s’orientent-t’elles ?

M. Ghalioun : Oui, il y a une grande accélération. Nous sommes en contact avec nos amis, nous allons rencontrer le ministre des affaires étrangères de Turquie qui y réfléchit avec les Européens, pour discuter des développements de ce qu’il a évoqué comme une zone d’exclusion aérienne. Nous n’avons pas toujours suffisamment d’informations sur ces discussions rapides et nombreuses entre les parties concernant la situation syrienne, entre les Arabes, la Turquie et l’Occident.

WSJ : S’agit-il davantage des menaces que des propositions planifiées pour l’instant ?

M. Ghalioun : Ces questions sont toujours en négociation. Mais les menaces évoluent parfois en plans.

WSJ : Est-ce qu’une zone d’exclusion aérienne est un aboutissement possible de vos discussions des dernières semaines, alors que ces discussions se poursuivent ?

M. Ghalioun : La décision est liée au fait de restreindre l’usage de son véto par la Russie (au Conseil de Sécurité). La garantie par la Russie de ne pas utiliser son véto pourrait consister en l’absence d’une intervention étrangère. La question constitue maintenant une des longues négociations : comment convaincre les Russes de participer à une sorte d’intervention qui ne se transformerait pas en une intervention militaire dans le style libyen. L’action doit être conçue de manière à ce que cette intervention le soit dans les limites de la protection des civils, et pour créér les conditions nécessaires afin que les Syriens eux-mêmes décident et qu’on ne prenne pas la décision en leur nom.

WSJ : Les Russes ont-ils indiqué un changement de position ?

M. Ghalioun : Nous les avons rencontrés il y a dix jours et je crois que la position russe a relativement évolué et continuera à se développer. Nous avons convaincu les Russes que nous ne voulons pas que la Syrie soit impliquée dans une intervention militaire de grande envergure, et nous voulons que le Russie soit impliquée dans toutes les décisions sur une intervention humanitaire, si elle craint d’être marginalisée. Nous leur avons demandé leur participation dans le cadre d’une décision du Conseil de sécurité qui va repousser une intervention de l’OTAN en Syrie.

Voilà ce que j’ai dit aux Russes : nous sommes venus ici pour parer à une intervention étrangère, pas pour la légitimer. Si nous voulions une intervention militaire, nous ne serions pas venus en Russie. Nous sommes venus en Russie pour pousser vos amis en Syrie à accepter une solution négociée et pacifique.

Négociation ne signifie pas arrangements ou des discussions avec le régime, c’est une négociation sur un transfert du pouvoir. Il s’agit de négociations avec le régime par le gouvernement qui représente le peuple, et non pas à d’un arrangement avec le régime.

WSJ : Quelles sont les perspectives d’une transition négociée avec le régime d’Assad ?

M. Ghalioun : Je pense que la Ligue arabe a donné la dernière chance pour une solution négociée. Malheureusement, le régime l’a rejetée et a fermé la porte à une telle solution pour l’instant. Nous nous situons dans un ensemble différent d’options aujourd’hui.

WSJ : Est-ce qu’on a offert l’asile à M. Assad ?

M. Ghalioun : Assad a reçu plusieurs offres d’asile. La Ligue arabe et la Turquie ont proposé d’aider Assad à lui trouver un refuge sûr. Il est clair qu’il veut continuer et je pense qu’il n’est pas  mûr et qu’il n’a aucune conscience de la réalité. Il délire.

WSJ : Vous avez rencontré cette semaine les dirigeants de l’armée syrienne libre . Avez-vous décidé de soutenir l’armée dissidente et à quoi ressemble la coopération entre les groupes ?

M. Ghalioun : Nous y sommes allés dans deux objectifs; coordonner ses plans avec ceux du  Conseil pour mettre en oeuvre la stratégie du Conseil et la stratégie de la révolution pacifique. Nous leur avons dit que nous voulions qu’ils concentrent leurs activités sur la protection des civils et non de procéder à des attaques offensives sur l’armée. Nous leur avons dit que des opérations offensives peuvent conduire à créer deux armées dans le pays et nous entraîner dans la guerre civile… Mais défendre des civils innocents est le devoir de ces soldats déserteurs.

Notre second objectif consistait à aider l’armée à organiser toutes les forces portant des armes dans les villes et les abords pour prévenir le risque potentiel d’éléments armés sur lesquels nous n’avons aucun contrôle . Nous ne voulons pas, après la chute du régime en Syrie, de milices armées en dehors du contrôle de l’Etat. Ils nous ont assuré qu’ils mettront en œuvre notre accord et respecteront notre demande de ne lancer aucune opération offensive. Ils nous ont aussi assuré que ce qui est arrivé récemment (des attaques supposées sur les forces de l’Etat) peut avoir été le fait de groupes différents. Nous allons enquêter là-dessus.

Mais soyons clairs : il n’y a pas de groupes salafistes armés en Syrie. Ceux qui portent des armes sont pour la plupart des membres de l’armée dissidente. Les groupes armés sont des soldats qui ont déserté. Mais ils ne sont pas tous organisés. Apres leur défection, ils disparaissent  souvent dans les différents quartiers alors qu’ils luttent pour leur sécurité. Ils ont besoin de salaires, ils ont besoin de garanties de protection, ils ont besoin de moyens de subsistance. C’est de cette façon que tout le monde sera rassemblé.

WSJ : Aideriez-vous à financer ou à armer l’armée syrienne libre  ?

M. Ghalioun : Il n’y a eu aucun armement de l’armée syrienne libre, ils désertent avec leurs armes légères. S’ils veulent des armes, et si c’est pour se protéger, alors oui. Mais nous sommes un organe politique, nous n’allons pas nous impliquer dans l’armement de l’armée syrienne libre, bien que nous reconnaissions qu’ils ont besoin de protéger les civils et eux-mêmes.

WSJ : Comment le CNS a-t’il été formé et pourrait-il élargir sa base ?

M. Ghalioun : Le conseil a été formé comme une coalition entre sept entités politiques différentes. Ces entités ont présenté les noms de différentes personnes qui les représenteraient. La représentation réalisée ainsi ne représente pas en réalité adéquatement les femmes et certaines minorités. Nous nous y employons en ce moment , et nous avons discuté lors de notre dernière réunion sur le fait d’ouvrir le Conseil à de nouvelles forces politiques et à des personnalités pour améliorer la participation des minorités et des femmes.

Nous sommes sensibles à l’importance des minorités, au-delà même de la proportionnalité, afin  d’apaiser leurs craintes. Nous croyons qu’ils devraient même être surreprésentés au sein du CNS afin qu’ils soient assurés qu’ils sont des partenaires de la vie future de la Syrie. Les Syriens ont une identité nationale au-delà des divisions communautaires. L’identité nationale de la Syrie serait plus faible et plus pauvre si elle n’avait pas ce beau pluralisme entre les Arabes, les Kurdes et les  communautés.

Les Kurdes ont été des partenaires dès le début mais le problème réside dans le choix des représentants pour les mouvements kurdes. Il y a plus de 33 partis kurdes. Il était difficile pour eux de choisir quatre noms. Nous comprenons pourquoi. Ils ont choisi de ne pas être représentés au sein de coalitions mais d’avoir leurs propres sièges. A présent nous avons de nombreux candidats du côté kurde pour ces quatre sièges.

WSJ : Quel est le rôle des groupes islamistes dans l’opposition syrienne ?

M. Ghalioun : Je ne pense pas qu’il existe une crainte réelle en Syrie d’un monopole d’islamistes – même pas 10%. A cet égard, la Syrie est différente des autres pays arabes. Les frères musulmans syriens ont été en exil pendant 30 ans et leur coordination interne est inexistante. Les gens qui manifestent et la société, en général, sont pieux. Mais tout musulman n’est pas un islamiste. C’est une grosse erreur [de perception]. Etre quelqu’un qui prie ou jeûne ne signifie pas que vous voulez un état islamique. L’Islam sous la forme de celui de l’état iranien a été mis en échec dans le monde arabe. Tous les mouvements islamistes veulent maintenant copier le modèle turc.

Le modèle que nous avons vraiment besoin de regarder est celui de la Tunisie. Le parti el Nahda a remporté la majorité, mais ils ont opté pour un gouvernement de coalition.

Le problème de l’opposition syrienne n’est pas entre les islamistes et les non-islamistes. C’était l’absence de toute expérience politique après 50 ans sans expérience politique. Le problème était un manque d’organisations politiques qui soient réellement efficaces et puissantes. C’est toujours un défi aujourd’hui ; c’est une faiblesse dans la réalité de la vie politique syrienne.

Les nombreuses conférences qui ont eu lieu avant le CNS étaient des réunions entre différents militants politiques et des entités, et chacun voulait imposer son propre ordre du jour. C’est pourquoi les technocrates et les indépendants ont voulu changer toute l’approche et qu’ils ont formé le CNS, qui a alors commencé à construire des coalitions avec les partis. Ces partis politiques ont constitué une épine dorsale pour les indépendants.

Les discussions sur la construction de la coalition ont commencé 15 jours avant la création du Conseil, avec la déclaration de Damas, le Comité National de Coordination, les Frères musulmans, des islamistes indépendants et des technocrates. C’était la première fois que les partis se rencontraient dans le but de former des coalitions. L’impulsion était une poussée quotidienne et puissante des militants pour disposer de cette plate-forme unifiée.

La majorité de l’Assemblée générale du Conseil, du Secrétariat général du Conseil et du Comité exécutif du Conseil n’est pas islamiste, cela ne signifie pas qu’ils ne jouent pas un rôle.

WSJ : La direction du conseil est attribuée pour une durée de trois mois. Quand le mandat actuel arrive-t’il à terme et qui dirigera un gouvernement de transition ?

M. Ghalioun : Pour respecter les principes démocratiques, le président a un mandat de trois mois et il peut être prolongé. Mon mandat a débuté en octobre pour trois mois. L’extension est un sujet qui va être discuté – c’est une possibilité.

Le gouvernement de transition sera formé par le CNS et il inclura aussi d’autres membres de l’opposition, des technocrates et des chefs militaires qui n’ont pas de sang sur les mains. Une période de transition d’un an est nécessaire pour s’assurer que les partis puissent se préparer,  s’organiser et aussi rédiger l’avant-projet d’une nouvelle loi électorale.

Il doit être clair que le régime et l’état seront séparés. Nous ne voulons pas que l’état s’effondre. Nous voulons faire usage des différents organismes de l’État et les faire fonctionner. Un comité de réconciliation nationale sera formé pendant cette période. Les services de renseignement et de  sécurité seront également mis sous contrôle. Tous les prisonniers politiques seront libérés. Et des poursuites judiciaires seront mises en oeuvre contre ceux qui ont commis et participé à des crimes contre l’humanité en Syrie. Ils seront traduits en justice.

WSJ : Avez-vous tenté des négociations avec les Alaouites dans le cadre d’un processus de transition potentiel ? Quelles ont été les réactions ?

M. Ghalioun : Beaucoup de lignes de communication sont ouvertes avec beaucoup d’Alaouites en Syrie et la plupart s’opposent fortement aux politiques du régime. Mais ils ont très peur, ils craignent une double persécution, ils ont peur parce que la vengeance du régime sera plus dure avec eux. Le régime a fait en sorte que les Alaouites,en tant que communauté, semblent suspects ou affiliés aux atrocités du régime, ce n’est pas le cas. Au contraire, ce régime a traité les Alaouites de la pire manière et ceux de la communauté alaouite qui ont profité de ce régime  n’ont gagné qu’un infime pourcentage. La pire chose que le régime ait faite est d’avoir recruté les plus jeunes d’entre eux et de les avoir militarisés

Les Alaouites doivent être égaux devant la loi, avoir des emplois dans l’économie et avoir la chance d’être employés dans divers secteurs au-delà de l’appareil de sécurité ou de l’armée.

WSJ : Comment le Conseil atténuera-t’il les craintes des minorités religieuses en Syrie, au-delà des Alaouites ?

M. Ghalioun : Nous savons qu’il y a des pressions importantes sur toutes les communautés, même sur les sunnites, de la part du régime afin qu’il puisse maintenir la version des faits qu’il veut. Elles ont essentiellement été prises en otage par le régime. Nous travaillons dur avec les chefs spirituels à ce sujet. Nous avons récemment rencontré le chef des relations internationales au Vatican. Nous avons demandé une rencontre avec le pape. Nous prévoyons également une réunion avec les patriarches orthodoxes en Russie. Nous sommes en contact avec divers chefs spirituels avec pour motif de stimuler la participation des minorités dans la révolution.

Chrétiens en Syrie ont joué un rôle significatif dans la création de la vie politique. Ils continuent à jouer ce rôle, même dans le cadre de comités de coordination de la révolution. Le premier Premier ministre en Syrie après l’indépendance était chrétien, Fares el-Khoury. Lorsque les Syriens se souviennent des héros de l’indépendance syrienne, ils souviennent de quatre personnes : Saleh al-Ali, un alaouite, le sultan Bacha al-Atrach, un druze, Ibrahim Hanano, un Kurde, puis Hassan al-Kharrat, un sunnite.

Le programme du CNS est construit sur la criminalisation de la discrimination et sur le fait que tous les citoyens syriens sont égaux devant la loi. Il n’y aura aucune discrimination entre majorité et minorité sur la base de la religion dans la nouvelle Syrie ; il s’agira d’une majorité politique.

La meilleure assurance qui peut être donnée quant au rôle des minorités est qu’ils ne seront pas considérés comme des minorités mais comme des citoyens. Nous voulons éviter le modèle irakien et le modèle confessionnel libanais qui accentuent les divisions communautaires.

WSJ : Vous êtes originaire de Homs. Voyez-vous Homs comme ayant déjà basculé dans la guerre civile ?

M. Ghalioun : Il n’y a pas de guerre civile à Homs et il n’y aura pas de guerre civile en Syrie. Il y a quelques réactions négatives, il y a une grande tension, mais il y a une immense volonté de la part de toutes les parties de ne pas glisser dans les conflits communautaires.

Malgré toutes les politiques communautaristes que le régime a utilisées, Homs maintient toujours une sorte de coexistence. Les comités de coordination à l’intérieur continuer à lever des bannières « non au communautarisme» Il y a une véritable résistance au niveau de la base pour contrer les tentatives du régime. Nous devons rester vigilants.

Dans de nombreuses villes où coexistent les communautés, les chefs spirituels ont créé des comités pour travailler sur ce sujet, à Homs et dans d’autres endroits. Nous avons appelé à la création de conseils locaux pour tenter d’éteindre la flamme de toute tension communautaire.

WSJ : Un coup d’Etat alaouite est-il toujours possible à votre avis ?

M. Ghalioun : C’est très possible, ces options sont toujours ouvertes. Le public attend un tel moment où il entendrait ces bonnes nouvelles.

WSJ : Est-ce que l’appareil de sécurité d’Etat sera démantelé dans le cadre de la période de transition ?

M. Ghalioun : Il y a maintenant plusieurs branches de sécurité et notre projet est de rassembler toutes ces entités au sein du ministère de l’intérieur où elles seront toutes soumises à la loi. Dans leur forme actuelle, elles sont maintenant des milices ; au somment d’entre elles se trouvent les « chabiha » qui sont des mercenaires payés et qui ne sont soumis à aucune loi ni à aucun ordre. Toutes ces personnes seront soumises à la loi. Une nouvelle Syrie ne sera pas une Syrie vengeresse, nous allons suivre le modèle de l’Afrique du Sud. La leçon la plus importante de cette expérience est le Conseil de la réconciliation. Les gens ne seront pas punis, sauf s’ils est prouvé qu’ils auront perpétré des actes de fusillades ou d’assassinats.

WSJ : Quelle est votre opinion sur le fédéralisme et quelle sera la nature d’un nouvel état syrien ?

M. Ghalioun : Tous les partis appellent à un état démocratique, pluraliste, civil qui traite ses citoyens comme égaux devant la loi. Civil est une version de laïque – laïque dans le sens où il  garantira sa neutralité à l’égard des religions et des communautés, et où il garantira la séparation de l’état et de la société. Le terme « laïcité » possède une connotation négative dans le monde arabe, nous préférons utiliser le terme « civil ».

WSJ : La charia pourrait-elle être adaptée?

M. Ghalioun : La source de la législation sera le parlement, et si le parlement est constitué d’une majorité de musulmans, il reflétera leur culture ou leurs inclinations. Dans la Syrie d’aujourd’hui la charia est l’une des nombreuses sources de la législation. C’est une manière de satisfaire le sentiment religieux du peuple. Nous voulons un véritable système démocratique qui représente la volonté et les aspirations de ses citoyens.

WSJ : La Syrie actuellement a une relation stratégique avec l’Iran et le Hezbollah. Comment un nouveau gouvernement syrien se positionnerait-il lui-même vis-à-vis de ces gouvernements ? Quelles seraient les relations ?

M. Ghalioun : La relation actuelle entre la Syrie et l’Iran est anormale. Elle est sans précédent dans l’histoire de la Syrie en matière de politique étrangère. La nouvelle Syrie sera un élément indispensable de la Ligue arabe et elle travaillera à l’amélioration du rôle de la Ligue arabe et du rôle des États arabes au niveau régional, en particulier parce qu’ils ont pris la décision historique et sans précédent de soutenir le peuple syrien.

La Syrie est au centre de l’Orient arabe. Elle ne peut pas vivre sans ses relations avec la péninsule arabique, les pays du Golfe, l’Egypte et d’autres. Nous aurons besoin du  soutien économique et des investissements de nos frères arabes à l’avenir. Notre futur est vraiment lié au monde arabe et au Golfe en particulier. Dans l’avenir, nous aurons besoin de beaucoup de soutien financier et économique pour reconstruire la Syrie.

Nos relations avec l’Iran seront revisitées comme avec tout autre pays de la région, basées sur l’échange d’intérêts économiques et diplomatiques, dans le cadre de l’amélioration de la stabilité dans la région et non pas de celui d’une relation spéciale. Il n’y aura pas de relation privilégiée avec l’Iran.

Ceci est la question fondamentale – l’alliance militaire. Briser la relation exceptionnelle veut dire rompre l’alliance stratégique et militaire. Les relations économiques ne nous dérangent pas.

WSJ : Y-a-t’il une perspective sur la façon dont le soutien du Hamas et du Hezbollah changerait ?

M. Ghalioun : Nos relations avec le Liban consisteront en une coopération, une reconnaissance mutuelle, un échange d’intérêts et à rechercher avec les Libanais l’amélioration de la stabilité dans la région.  Comme nos relations avec l’Iran changeront, notre relation avec le Hezbollah changera aussi. Le Hezbollah après la chute du régime syrien ne sera pas le même. Le Liban ne sera pas  utilisé de la même façon qu’il a été utilisé dans l’ère Assad – comme une arène pour régler des comptes politiques.

Le Hamas a évolué vers une nouvelle politique et il travaille maintenant avec le l’OLP pour unir les rangs des Palestiniens. Ce n’est plus le Hamas soutenu par le régime syrien. Notre relation avec le Hamas se fera à travers notre relation avec l’OLP du point de vue politique et avec la société civile palestinienne.

WSJ : La récupération du plateau du Golanconstituerait-elle toujours une priorité majeure ?

M. Ghalioun : Nous espérons que les conditions politiques et géopolitiques seront plus propices à la récupération du Golan  par des mesures de négociation. Le Golan est un véritable indicateur de la souveraineté et de la stabilité de la Syrie, il n’y a aucun doute qu’il sera rendu. Nous comptons sur notre relation particulière avec les Européens et les puissances occidentales pour nous aider à reconquérir le Golan aussi vite que possible.

WSJ : Avez-vous une communication ouverte avec le Hezbollah ou le Hamas ?

M. Ghalioun : Beaucoup de membres de l’opposition ont voulu rencontrer le Hezbollah et l’Iran, présenter leur cas et expliquer que ce n’était pas une conspiration étrangère. Mais la position continue du Hezbollah et le rôle négatif que leurs organes de presse ont joué ont fermé cette porte.

Nous sommes en contact avec l’OLP.

WSJ : Est-ce qu’il y a une inquiétude sur la manière dont les stocks d’armes chimiques et biologiques de l’État sera gérée ?

M. Ghalioun : C’est une question importante qui fera partie des discussions générales sur les armements dans le pays plus tard dans l’avenir et sur la manière dont nous progressons dans les négociations sur le front du Golan. En principe, nous sommes contre la présence de toute arme de destruction massive et contre la prolifération nucléaire.

WSJ :  Avotre avis, combien de temps le régime peut-il survivre sous l’agitation prolongée et les sanctions ?

M. Ghalioun : Je pense que le régime sera en mesure de continuer à se financer jusqu’à une certaine limite. Les Iraniens aident et soutiennent Assad. Nous estimons que la situation de ceux qui servent le régime de près va beaucoup se détériorer. Ils abandonneront leur soutien à Assad. C’est l’objectif principal des sanctions : forcer ceux qui entourent le régime à abandonner leur soutien.

Tous les hommes d’affaires sont énervés par la manière dont Assad gère la situation et par sa mauvaise gouvernance. Ils lui reprochent ce qui se passe.

Les estimations logiques des réserves de change du gouvernement se situent entre 7 et 8 milliards de dollars. L’économie s’est contractée d’au moins 10% cette année.

Nous ne sommes pas devins, mais je pense que le régime est entré dans un tunnel dont il ne peut pas sortir. L’affaire va prendre des mois. Il n’y a même pas 1% de chance qu’Assad survive. La seule solution pour qu’il reste au pouvoir– s’il le fait – est de continuer le massacre. Ils savent que s’ils arrêtent de tuer ils sont finis.

WSJ : Quelle est votre opinion sur le rôle des Etats-Unis en Syrie ?

M. Ghalioun : Ce n’est que récemment que nous avons commencé à voir des pays réaliser qu’ils  étaient très en retard et devaient soutenir le changement. Les Américains ne sont pas  déconnectés de ce qui se passe. Ils contribuent à la formation de l’opinion publique occidentale, européenne, arabe et turque. Je pense qu’ils ont opté pour une stratégie de coopération de second plan. Ceci est une bonne stratégie, et je pense que les Syriens veulent la coopération internationale et la coopération entre les états arabes et la communauté internationale pour garantir la stabilité et la souveraineté de leur nation. Nous voulons que les Arabes tiennent le premier rôle.

Je pense qu’une grande partie de l’opinion publique syrienne préfère que les nations arabes ouvrent la voie en Syrie. Ils ont vraiment peur de ce qui s’est passé en Irak.

Le peuple syrien n’oubliera jamais ceux qui ont tendu la main pour les aider à se débarrasser de leur dictateur. Le peuple syrien aimerait également être ami avec toutes les nations. Je pense que la nouvelle Syrie contribuera grandement au retour de la stabilité régionale et à la naissance d’un développement commun avec les nations arabes et la région. La seule exception concerne les pays qui continuent à nuire aupeuple syrien et à usurper certains de leurs droits. Nous voulons une région où la coopération, la prospérité et la paix s’épanouissent.

WSJ : Beaucoup ont été surpris de voir les manifestations se répandre en Syrie cette année. Pourquoi pensez-vous que ceci s’est produit ?

M. Ghalioun: Il y a un changement profond dans le psychisme arabe. Personne ne peut tolérer plus longtemps le règne de régimes qui ont perdu leur légitimité aux yeux du peuple. Au cours des dix dernières années les aspirations des gens ont changé. L’idée d’un état ou d’une nation islamique a atteint ses limites.  La tendance générale dans la population au cours des dix dernières années a été orientée vers la démocratie. Aucune de ces tentatives de démocratisation ou de réforme n’a porté de fruit.

Les gens en Syrie ont été terrifiés par les services de sécurité. La Tunisie et l’Egypte ont apporté de nouveaux horizons, une nouvelle lumière aux Syriens. Lorsque le volcan est entré en éruption, il était évident qu’il y avait une accumulation de déceptions qui ne pouvaient pas être apaisées. Cela explique la détermination courageuse des manifestants aujourd’hui.

Pour les Syriens aujourd’hui, la liberté vient avant le pain, avant la vie.

 

 

 

 



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