Eux savent au jour le jour ce qu’il se passe en Syrie – Gael Cerez

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 septembre 2015

Si vous suivez la situation en Syrie, vous avez sûrement déjà vu leurs cartes. Thomas Van Linge, Emmanuel Pène ou Karybdis (entre autres) ne sont pas les infographistes des médias que vous consultez. Ce sont des cartographes amateurs qui, depuis leur domicile, loin des combats, dessinent les lignes mouvantes des différents fronts qui déchirent la Syrie.

Repris dans les médias et relayés par des spécialistes du Moyen-Orient, ces cartographes 2.0 sont suivis par des milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux.

Le jeune Hollandais Thomas Van Linge, 19 ans, informe à lui seul plus de 18 000 personnes. Emmanuel Pène, alias Agathocle de Syracuse, un Français, compte près de 8 000 « followers ». Aujourd’hui, une trentaine de cartographes sont sur la brèche pour, chaque jour, tenir informé leur public.

L’un des pionniers de ce phénomène s’appelle Karybdis. Ce Canadien de 32 ans, qui préfère garder l’anonymat, a commencé à publier des cartes pendant la guerre de Libye.

 

« En 2011, je suivais la révolution libyenne et j’ai remarqué qu’on manquait de cartes en anglais. Comme je faisais déjà de la cartographie par hobby, je m’y suis mis et j’ai continué avec la Syrie quand la révolte a commencé à y être plus coordonnée. C’était en 2012. A l’époque, il y avait @markito071 et moi, et puis un peu plus tard, Cédric Labrousse de l’Observatoire de la rébellion syrienne. »

L’explosion, et « une certaine responsabilité »

De retour sur les réseaux après une « longue pause » – de novembre 2013 à avril 2015 –, Karybdis constate l’ampleur nouvelle d’un phénomène qu’il a contribué à façonner :

« Je connaissais la plupart des nouveaux cartographes, mais le public était plus nombreux. Le nombre croissant d’abonnés nous donne une certaine responsabilité. Cela oblige à améliorer la qualité du travail et à être plus neutre. »

Comme son collègue Karybdis, Cédric Labrousse est l’un des précurseurs de la cartographie 2.0. Aujourd’hui jeune professeur d’histoire-géographie dans l’ouest de la France, il a 21 ans en 2011 quand il commence à suivre les révolutions arabes. Déçu par la couverture des évènements, il noue des contacts avec les diasporas kurde, turque et syrienne et ouvre une page Facebook, la Chronique du Printemps arabe, puis un site, The Arab Chronicles (qui, ni l’un, ni l’autre, ne sont plus disponibles aujourd’hui).

 

Géographe de formation, il se tourne naturellement vers les cartes pour relayer les informations qu’il collecte sur « la situation des réfugiés », « les destructions de patrimoine » ou des champs de bataille localisés.

La « course au retweet »

Il juge plutôt sévèrement l’arrivée de nouveaux acteurs à partir de 2014.

« Les gens ont vu que faire des cartes amenait de la notoriété. De trois, nous sommes passés à 30. Les comportements ont changé. Des inconnus sous pseudo se décrivent comme “analystes stratégie” alors qu’ils utilisent seulement Wikipédia et qu’ils ne comprennent même pas un mot d’arabe.

Certains publient des cartes tous les jours, même quand il n’y a rien de nouveau. Juste pour les retweets. Pendant les batailles de Kobane et de Tal Abyab, il y avait parfois cinq cartes par jour pour montrer chaque prise de village. On tourne en rond. »

Contempteur de la « course au RT » (pour « retweet », republication d’un tweet par d’autres utilisateurs) à laquelle il participait, Cédric Labrousse jure aujourd’hui « avoir pris du recul », même s’il continuait jusqu’à peu à accoler des « exclusive » racoleurs à chacun de ses tweets.

Emmanuel Pène, alias Agathocle de Syracuse, déclare :

« Cédric Labrousse n’a pas supporté l’arrivée d’autres cartographes. Tout le monde le sait sur notre forum dédié. Il ne faut pas se le cacher, la notoriété motive en partie notre travail qui est fait bénévolement. »

Cette notoriété, nombreux sont ceux qui l’ont acquise en documentant la bataille de Kobane (août 2014 à juin 2015). L’Américain Chuck Pfarrer par exemple, un ancien marine, a produit au jour le jour des cartes très détaillées sur les affrontements entre les forces kurdes du YPG et celles de l’Etat islamique autoproclamé.

Vérification des informations

Très suivies et partagés, ces cartes sont pourtant à prendre avec des précautions. Emmanuel Pène affirme :

« Le travail de Chuck Pfarrer est très variable. Ces premières étaient bien réalisées mais contenaient des erreurs la plupart du temps. Je pense qu’il démarrait à ce moment là, et qu’il n’avait pas l’expérience qui permet de séparer le vrai du faux et de faire son réseau de correspondants. Aujourd’hui, ses cartes sont bien plus correctes. »

Comme l’indique le titre de l’ouvrage « How to lie with a map » (comment mentir avec une carte) de l’universitaire américain Mark Stephen Monmonier – à ne pas confondre avec son homonyme cartographe @MarkMonmonier –, il est très facile de propager de fausses informations via une carte.

« Mark le cartographe » assure justement :

« Mes sources sont exclusivement des combattants et des activistes locaux, dont je vérifie les infos en les croisant avec des articles de presse et d’autres cartes. Si j’utilisais des sources moins fiables, je pourrais produire plus de cartes et plus rapidement, mais elles ne seraient pas exactes. »

« Il faut faire attention aux informations que nous recevons car certains Syriens veulent faire croire qu’ils contrôlent plus de terrain qu’en réalité », reconnaît Cédric Labrousse. Collectant ses informations via Skype, Facebook, Twitter et YouTube, le jeune géographe a appris l’arabe sur le tas, même s’il lui « arrive encore de faire des erreurs ».

« Aujourd’hui, je contacte directement les chefs de brigade et je croise les informations en multipliant les sources. Par exemple, si un commandant de Deera me donne une information, je contacte une brigade voisine et un activiste plus lointain pour recroiser l’information. La rébellion syrienne, c’est l’armée mexicaine. Ils sont tous commandants de quelque chose. »

Des positions qui biaisent les cartes

Si les sources essaient parfois de manipuler les cartographes, les positionnements idéologiques de ces derniers biaisent également les cartes qu’ils produisent.

Cédric Labrousse, Thomas Van Linge, Karybdis et d’autres sont ouvertement pro-rébellion. Un bien large mot, au vu de la multitude de groupes qui forment l’opposition syrienne. Karybdis convient :

« Il est très difficile de garder un point de vue neutre et objectif. A l’origine, j’étais du côté de ceux qui manifestaient et se faisaient tirer dessus par des “méchants”. Ensuite, tout est devenu gris, sale et mélangé. Maintenant, je supporte des groupes qui se haïssent entre eux. »

Le Canadien estime cependant que son travail est « équilibré ». Pour preuve, toutes les factions relaient ses cartes :

« Parfois, des gens de l’Armée syrienne me disent que mes cartes sont biaisées, alors je corrige. Cela arrive occasionnellement car je suis du côté de certains groupes de la rébellion. »

A l’opposé, le cartographe Peto Lucem est qualifié de sympathisant de Bachar el-Assad par ses confrères. Une proximité dont lui-même se défend, à l’image du groupe Islamic World News, dont les cartes ne « servent aucun gouvernement » mais répondent aux « fausses informations publiées par l’opposition que nous qualifions de terroriste ».

Côté kurde, on peut ranger sans doute possible Chuck Pfarrer et Mark Monmonier ou encore l’association Amitiés kurdes de Bretagne. Mark Monmonier certifie :

« Je ne sers personne, mais je suis loin d’être neutre. Je supporte avec réserve la confédération du Rojava (Kurdistan syrien) que je considère comme la plus longue entité politique anarchiste de l’Histoire. »

Un soutien « conditionné à leurs efforts en faveur de la démocratie et des droits humains », ajoute-t-il.

L’Etat islamique autoproclamé, en revanche, ne compte pas de cartographe identifié. Et pour cause, les réseaux sociaux éliminent consciencieusement tout compte affilié à l’EI ou à d’autres mouvances liées au terrorisme islamique.

« Relater la situation telle qu’elle doit être »

Si la plupart des cartographes choisissent leur camp, Emmanuel Pène revendique sa neutralité :

« Je me suis fait une réputation car mes cartes ne sont pas biaisées. Je ne suis ni pro-régime, ni pro-opposition. J’essaie de relater la situation telle qu’elle doit être. »

Pour celui qui collabore à présent sous son vrai nom pour la revue Le Courrier du Maghreb et l’Orient, chaque mot compte :

« Je fais attention à ne pas prendre parti, à travers le vocabulaire par exemple. Un pro-rébellion parlera du gouvernement syrien comme d’un régime. J’essaie de rester neutre en les appelant “loyalistes”.

Pour la même raison, je ne parle jamais de “Daech” ou de “secte islamiste” comme certains. »

Adepte de la cartographie depuis son adolescence, Emmanuel Pène a publié sa première carte syrienne en juin 2014, après avoir suivi le conflit depuis son origine.

« Il n’y avait pas assez de cartes globales de la situation du pays et les cartes de Thomas Van Linge n’étaient pas assez précises. Pourtant, avec des outils comme OpenStreetMap par exemple, on peut zoomer très précisément sur des villages. »

Carte de @deSyracuse datant du 30 août 2015 (Emmanuel Pène)

Comme ses « collègues », Emmanuel Pène croise ses sources d’informations publiques venant des agences de presse du Moyen-Orient et ses sources privées, Twitter, Facebook et la page de Reddit consacrée à la guerre civile en Syrie. Avec la notoriété, les informations arrivent plus rapidement :

« Dès le mois de juillet 2014, j’ai commencé à avoir des correspondants syriens, établis en Europe, qui connaissaient bien le terrain, ainsi que des contacts dans toutes les factions syriennes. »

Un large réseau qui lui permet de mettre en évidence des « zones grises », ces espaces disputés sur lesquels « on ne sait pas grand-chose » et que « certains ont tendance à colorer à gauche ou à droite » en fonction de leur sensibilité.

« Nous travaillons tous ensemble »

Moins dans la concurrence que l’entraide, les cartographes ont tendance à se regrouper pour travailler plus efficacement. Emmanuel Pène rapporte :

« J’ai collaboré avec le jordanien @archicivilians sur une carte sur le désert syrien. Il fait du très bon travail, même s’il est pour l’opposition. Il manquait d’outils pour faire une carte technique et nous avons comparé nos sources. »

Karydis, quant à lui, relate :

« Alors que nous cherchions le nom d’une ville avec un autre cartographe, un modérateur Wikipédia a mis à jour la page dédiée à la minute où nous l’avons trouvé. J’ai aidé @nrg8000 sur sa carte internationale, notamment pour les sources. Nous travaillons tous ensemble. Nos cartes nous nourrissent les uns les autres. Cela nous permet de repérer des erreurs quand il y en a. »

Suite aux entretiens nécessaires à la rédaction de cet article, l’idée de rassembler plus concrètement les cartographes est née chez Karybdis :

« Après nos discussions, je me suis demandé pourquoi nous, cartographes, ne mettions pas nos ressources en commun pour améliorer notre travail. J’ai suggéré deux groupes de travail : l’un pro-rebelle et neutre, l’autre pour les pro-régime. En quelques semaines, la plupart des analystes et des cartographes des deux bords nous ont rejoints. Notre crédibilité a bondi et nos sources ont triplé. »

Devant le succès de l’initiative, les pro-rebelles et les neutres décident de pousser plus loin leur collaboration. Le 25 juillet 2015 naissait l’IUCA, l’Institut des analystes de conflits unis.

« Les gens ont plus confiance en une organisation qu’en des comptes sous pseudonyme comme “Karybdamoid” ou “Archicivilians” », remarque Karybdis. « Nous publions des cartes de toutes zones de conflits sur le compte de l’IUCA et nous ferons des analyses sur notre futur site. »

Cette initiative a eu également le mérite de procéder à un décompte récent du nombre de cartographes. D’après Karybdis, ils seraient une quinzaine actuellement :

  • sept à l’IUCA ,
  • cinq dans un groupe pro-régime ;
  • trois dans un groupe kurde
  • trois cartographes n’ont pu les rejoindre pour des raisons techniques et quelques-uns n’ont pas répondu, selon Karybdis.

Remplacer les journalistes

Croiser les sources pour les vérifier. Travailler en équipe. Informer le public le plus honnêtement possible. Par bien des aspects, le travail de ces cartographes ressemble à celui des journalistes. Certains, comme le Canadien Karybdis, affirment d’ailleurs essayer « depuis peu d’appliquer les standards journalistiques » à leur travail.

Olivier Voisin, Yves Debay, Rémi Ochlik, Gilles Jacquier… Selon RSF, 46 journalistes professionnels et 135 journalistes citoyens ont été tués en Syrie depuis 2011. Après ces enlèvements et ces assassinats, les rédactions occidentales rechignent à envoyer leurs reporters en Syrie. Emmanuel Pène remarque :

« On comble un trou. Il y a peu de journalistes occidentaux sur le terrain syrien. Ceux qui y vont sont embarqués avec une faction et ne voient qu’une partie des choses. Cela doit être difficile pour un média traditionnel de rendre compte de l’information quotidienne en Syrie. »

Plus réactifs et mieux informés ? Le sentiment est partagé par de l’ensemble des cartographes interrogés. Emmanuel Pène affirme :

« Quand j’ai des informations sur la chute d’une ville ou sur une attaque, Le Monde ne les publie que quatre jours plus tard. J’ai aussi vu des cartes du Monde et de certains médias américains complètement fausses. Je ne sais s’ils payent un cartographe pour faire ce boulot, mais ce n’est pas sérieux. On en a beaucoup rigolé sur les réseaux sociaux. »

source: http://rue89.nouvelobs.com/2015/09/11/savent-jour-jour-passe-syrie-261141



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