Gaza et Alep (Syrie) : même combat, même horreur – par Jean-Pierre Filiu

Article  •  Publié sur Souria Houria le 25 juillet 2014

« Je ne m’attendais pas à un tel carnage. C’est comme si nous étions à Alep. »

C’est ainsi que Walid Habib, rescapé du massacre de Chadjaiya, faubourg est de Gaza, décrit ses souffrances à l’envoyée spéciale du Monde à Gaza.

Le nombre exact des victimes civiles des bombardements israéliens du 20 juillet sur ce quartier de la ville de Gaza est encore imprécis (outre les cadavres qui jonchaient les rues, des dépouilles demeurent ensevelies sous les décombres), mais elles se chiffrent par dizaines.

Bastion de la résistance palestinienne

Je me suis souvent rendu à Chadjaiya dans le cadre de mes recherches sur Gaza. C’est un quartier attachant, chargé de siècles d’histoire, qui porte le nom d’un général kurde, Chadja’ Eddine, tué les armes à la main, en 1239, lors d’une bataille victorieuse contre les Croisés, menés par Théobald, comte de Champagne et roi de Navarre.

Chadjaiya (que je préfère transcrire Shujahiya, mais je m’en tiendrai à l’orthographe du Monde) est un bastion de la résistance palestinienne, car ce quartier commande l’accès à la ville de Gaza proprement dite.

Il a été un des premiers à abriter la guérilla urbaine lors de l’occupation israélienne de 1967. Et depuis la transformation de cette occupation en 2005 (fin de la présence au sol, mais blocus terrestre, aérien et maritime, avec incursions régulières), Chadjaiya a payé un lourd tribut aux offensives israéliennes, qui l’ont presque toujours pris pour cible.

L’ensemble des partis palestiniens sont présents à Chadjaiya et, en cas d’attaque israélienne, les militants des différentes factions oublient leurs différends pour combattre côte à côte. Ce qui avait été le cas lors de l’invasion de janvier 2009 se répète ce mois-ci. Les familles les plus importantes (en nombre) de Chadjaiya affichent d’ailleurs des placards collectifs de leurs « martyrs » tombés face à Israël, avec des fedayines du Fatah parfois aussi nombreux que ceux du Hamas.

Malgré ces expériences traumatisantes, le rescapé interrogé par Le Monde est sidéré de s’être retrouvé « comme à Alep ».

Des Palestiniens après une frappe israélienne à Gaza, le 22 juillet 2014 (ApaImages/SIPA)

Palestiniens-Syriens : différentiel d’indignation

De fait, Chadjaiya présente bien des points communs avec le quartier révolutionnaire de Salaheddine, d’où je vous avais adressé, chers riverains, une « lettre d’Alep » en juillet 2013. Pour la petite (ou la grande histoire), Salaheddine/Saladin est le fondateur kurde d’une dynastie islamique (les ayyoubides) dont Chadja’ Eddine fut un des plus brillants généraux.

A Chadjaiya comme à Salaheddine, des zones urbaines farouchement « libérées » tiennent une ligne de front, avec le soutien d’une population acquise à la cause des combattants, souvent des fils du quartier. Dans les deux cas, le rapport de forces est écrasant en faveur des bombardeurs, qui ont le monopole des hélicoptères, des avions et des blindés.

Cela fait des mois que la partie contrôlée, depuis l’été 2012, par les forces révolutionnaires d’Alep, soit l’est et le sud de la ville, est la cible d’une campagne de bombardements aériens aux « barils ». Ces containers de TNT, chargés de grenaille et largués à basse altitude, ont tué environ 2 000 civils, dans l’indifférence générale.

Photo d’un groupe d’activistes anti-gouvernement (l’AMC), montrant des habitants d’Alep après une frappe de l’armée syrienne, le 4 juin 2014 (HOEP/AP/SIPA)

Même un rescapé de Chadjaiya en vient à invoquer Alep pour décrire l’enfer auquel il a échappé.

Nous n’avons pourtant jamais été que quelques dizaines, au plus quelques centaines, à battre le pavé parisien ces derniers temps pour manifester notre solidarité avec les massacrés de Syrie. Et si l’on souligne légitimement le deux poids, deux mesures au profit d’Israël, on ne peut que s’interroger sur le différentiel d’indignation lorsque les bombardés sont palestiniens ou syriens.

Du côté des bombardés

Cette remarque citoyenne ne fait pas de moi un « BHL au petit pied », comme m’avait aimablement qualifié un riverain. A la différence de l’icône de Saint-Germain-des-Prés, qui vient effectivement d’utiliser cet argument de l’indignation sélective, je connais en Syrie comme en Palestine les quartiers bombardés, et je les connais du côté des bombardés.

J’ai vu dans Alep libérée un des premiers monuments aux morts de la révolution. Et le premier des « martyrs » ainsi honorés était un Palestinien de Gaza. Non pas un volontaire venu combattre loin de sa patrie, mais un réfugié palestinien en terre de Syrie, qui a donné sa vie pour une révolution devenue la sienne.

Le Hezbollah, qui continue de fasciner tant de militants pro-palestiniens, est désormais une force d’occupation de la terre et du peuple de Syrie, où il a causé la mort de milliers de civils, à Damas, à Homs, à Qussayr et jusqu’à Alep, avec ses drapeaux flottant sur les positions gouvernementales.

Le président nouvellement élu de la coalition révolutionnaire syrienne, Hadi al-Bahra, a en revanche « condamné de la manière la plus ferme la dernière agression israélienne sur la bande de Gaza » etexprimé « au nom du peuple syrien, sa solidarité avec le peuple palestinien de la bande de Gaza dans sa lutte pour la liberté et la dignité ».

« Nique ta race/défends ma race »

Si vous m’avez suivi jusque-là, chers riverains, c’est que vous êtes heureusement épargnés par les réflexes pavloviens du « nique ta race/défends ma race » qui tendent à renvoyer le débat public à l’ère de Néandertal. Je saisis d’ailleurs cette occasion pour saluer la salutaire tribune de Carpentier, publiée lundi sur Rue89, « A toi qui transformes ton Facebook en mur de propagande ».

Certaines causes attirent plus que d’autres et enflamment à l’évidence plus les esprits. J’ai la faiblesse de croire que les causes ne peuvent être hiérarchisées, sauf à mettre en péril l’universalité des principes sur lesquelles elles s’appuient.

Gaza est plongé depuis quelques jours dans l’horreur que connaît Alep depuis des mois. Il n’en est que plus urgent d’intervenir à Gaza comme à Alep pour que cesse le bain de sang.

Afin de conclure sur une note d’espoir tout relatif, je vous adresse les liens avec deux vidéos récentes d’héros anonymes de la défense civile syrienne et palestinienne, sauvant un enfant à Alep et une femme à Gaza, alors que les bombardements les avaient enterrés vivants.

 

source : http://blogs.rue89.nouvelobs.com/jean-pierre-filiu/2014/07/22/gaza-et-alep-syrie-meme-combat-meme-horreur-233296

date : 22/07/2014



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